‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 26 sur 28 · NOCTURNE

NOCTURNE

Une mouche de moyenne grandeur s’introduisit dans le nez du conseiller de cour Gâguine, substitut du procureur. Fut-ce la curiosité passionnée qui l’y poussa ou y tomba-t-elle à l’étourdie en raison de la nuit, toujours est-il que le nez du substitut, ne tolérant pas la présence d’un corps étranger, donna les signes de l’éternuement.

Gâguine éternua donc, éternua avec délices, avec un sifflement aigu, et si fort que le lit en trembla et rendit un bruit de ressort.

Maria Mikhâïlovna, la femme du substitut, blonde corpulente, tremblant elle aussi, s’éveilla. Elle ouvrit les yeux dans l’obscurité, soupira et se retourna dans son lit. Cinq minutes après, elle se retourna à nouveau et ferma plus fortement les yeux ; mais le sommeil ne revenait pas.

Après avoir soupiré et s’être retournée d’un côté sur l’autre, elle se souleva, enjamba son mari, et, fourrant ses pieds dans ses pantoufles, se rendit à la fenêtre.

Il faisait noir. On ne voyait que des masses d’arbres et des toits de hangars, obscurs. L’orient pâlissait à peine, et encore des nuages s’apprêtaient-ils à couvrir cette pâleur. Dans l’air assoupi et enveloppé de brume, le calme régnait. Bien que payé pour troubler ce calme, le gardien des villas lui-même se taisait[38]. Le râle de genêt, le seul volatile sauvage qui ne fuit pas le voisinage des habitants des capitales en villégiature, se taisait aussi.

Le calme, ce fut Maria Mikhâïlovna en personne qui le rompit. Regardant dehors, elle poussa soudain un cri. Il lui sembla qu’une forme noire, indéfinie, sortant du parterre, planté d’un maigre peuplier tondu, se dirigeait vers la maison. Elle crut tout d’abord que c’était une vache ou un cheval, puis, s’étant frotté les yeux, elle commença à distinguer nettement des contours humains.

Il lui parut que la forme noire s’approchait de la fenêtre de la cuisine et, après avoir un peu attendu, hésitant apparemment, mettait un pied sur la corniche – et… disparaissait dans l’ombre de la fenêtre.

« Un voleur ! » ce fut l’idée qui lui vint en tête, et une pâleur mortelle couvrit son visage.

L’imagination de Maria Mikhâïlovna lui dessina en un clin d’œil le tableau que craignent toutes les dames à la campagne : un voleur s’introduisant dans la cuisine, de la cuisine à la salle à manger, prenant l’argenterie dans l’armoire… puis, pénétrant dans la chambre à coucher… armé d’une hache… une figure de brigand… s’emparait des bijoux… Les genoux de la femme du substitut fléchirent, et des fourmis lui coururent dans le dos. Elle secoua son mari :

– Vâssia !… Basile ! Vassili Prokôfytch !… Ah ! mon Dieu ! il est comme mort ! Réveille-toi, Basile, je t’en supplie !

– Hein ? rugit le substitut, aspirant l’air et faisant des bruits de mastication.

– Au nom du Créateur, réveille-toi ! Il vient d’entrer un voleur dans notre cuisine. Je regardais à la fenêtre, et ai vu quelqu’un grimper. De la cuisine, il va s’introduire dans la salle à manger… Les cuillers sont dans l’armoire ! Basile ! c’est ainsi qu’on s’est introduit l’an dernier chez Mâvra Iégôrovna.

– Que… que te faut-il ?

– Dieu, il n’entend pas !… Mais comprends donc, statue, que je viens de voir, à l’instant, un homme qui a grimpé dans notre cuisine ! Pélaguèia va s’effrayer, et… l’argenterie est dans l’armoire !

– Baliverne !

– Basile, c’est insupportable ! Je te parle d’un danger et tu dors, tu meugles ! Veux-tu donc qu’on nous vole et qu’on nous égorge ?

Le substitut du procureur se souleva pesamment, s’assit dans son lit, emplissant l’air de ses bâillements.

– Le diable sait quels gens vous êtes, marmonna-t-il. On ne peut pas même se reposer la nuit ! On vous réveille pour des bêtises !…

– Mais, Basile, je te jure que j’ai vu un homme grimper par la fenêtre !

– Eh bien, après ? Qu’il grimpe… C’est, selon toute vraisemblance, le pompier de Pélaguèia qui vient chez elle.

– Quo-oi ?… Qu’est-ce que tu dis ?…

– Je dis que c’est le pompier de Pélaguèia qui est là.

– C’est encore pire !… s’écria Maria Mikhâïlovna. Pire qu’un voleur ! Je ne veux pas supporter de cynisme dans ma maison.

– Quelle vertu, voyez ça !… Tu ne supporteras pas de cynisme ?… Mais en est-ce donc ? Pourquoi employer hors de propos des mots étrangers ? Cela, ma mie, existe de toute éternité ; c’est consacré par la tradition ; il est pompier, c’est pour fréquenter les cuisinières.

– Non, Basile, tu ne me connais pas ! Je ne puis admettre l’idée que dans ma maison, ceci… cela… Veux-tu te rendre à l’instant à la cuisine, et lui enjoindre de déguerpir ! A l’instant même ! Et demain, je dirai à Pélaguèia qu’elle ne se permette pas de pareilles choses. Moi morte, vous pourrez tolérer chez vous de pareils cynismes ; mais pour l’instant ne l’osez pas ! Veuillez y aller !

– Du diable !… grommela Gâguine ennuyé. Mais réfléchis un peu avec ta microscopique cervelle de femme. Pourquoi irais-je ?

– Basile, je m’évanouis !

Gâguine, crachant de dépit, mit ses pantoufles et se rendit à la cuisine. Il faisait noir comme dans un tonneau bouché, et le substitut dut avancer à tâtons. Il palpa en chemin la porte de la chambre des enfants et réveilla la vieille bonne.

– Vassilîssa, dit-il, tu as pris hier soir ma robe de chambre pour la nettoyer ; où est-elle ?

– Je l’ai donnée, Monsieur, à nettoyer à Pélaguèia.

– Quel désordre ! Vous prenez les vêtements et ne les remettez pas en place… Il faut maintenant me promener sans robe de chambre.

Entrant dans la cuisine, Gâguine se rendit vers l’endroit où, sur une malle, en dessous de la planche aux casseroles, couchait la cuisinière.

– Pélaguèia, fit-il, en lui tâtant l’épaule et la secouant, est-ce bien toi ? Pélaguèia ? Qu’as-tu à faire semblant de dormir ? Voyons, tu ne dors pas ! Qui est-ce qui vient d’entrer chez toi par la fenêtre ?

– Hum ?… bo-jour ! Quelqu’un est entré par la fenêtre ! Qui peut entrer ?

– Ah !… n’obscurcis pas les choses ! Dis plutôt à ton vaurien de filer au plus vite. Tu entends ? Il n’a rien à faire ici.

– Mais où avez-vous la tête, Monsieur ? Bo-jour… Me prenez-vous pour une imbécile ?… Toute la sainte journée on s’éreinte à courir ; on n’a pas de cesse, et, la nuit, vous allez dire des choses pareilles !… Je suis payée quatre roubles par mois… avec mon thé et mon sucre, et, sauf cela, aucune considération de personne ! J’ai servi chez des commerçants et n’ai pas connu pareille honte.

– Allons, allons… pas de jérémiades ! Qu’à la minute ton soudard déguerpisse d’ici ! Tu m’entends ?

– C’est péché à vous, Monsieur, dit Pélaguèia avec des larmes dans la voix. Des gens instruits, nobles, et ils n’ont pas idée que, dans notre chagrin…, dans notre vie malheureuse… (Elle se met à pleurer) on peut nous insulter. Et personne pour nous défendre !

– Allons, allons…, moi, tu penses, ça m’est égal ! C’est Madame qui m’a envoyé… Pour ce qui est de moi, laisse même entrer un diable par ta fenêtre, je m’en moque.

Il ne restait au substitut qu’à reconnaître qu’il avait eu tort dans cette perquisition, et à revenir vers sa femme.

– Pélaguèia, dit-il à la cuisinière, écoute : tu as pris ma robe de chambre à nettoyer ; où est-elle ?

– Ah ! pardon, Monsieur. J’ai oublié de la mettre sur la chaise. Elle est pendue à un clou près du poêle.

Gâguine chercha à tâtons sa robe de chambre près du poêle, puis l’endossa et s’achemina paisiblement vers sa chambre à coucher.

Après le départ de son mari, Maria Mikhâïlovna s’était remise au lit à attendre. Elle y resta tranquille trois minutes, puis commença à s’inquiéter. « Comme il reste longtemps ! pensa-t-elle. C’est ce… cynique qui est là ; c’est bien ; mais si c’est un voleur ? »

Et son imagination lui dessina ce tableau : son mari entre dans la cuisine noire… pan, un coup de hache !… Il meurt sans avoir proféré un son… une mare de sang…

Cinq minutes, cinq minutes et demie, enfin six minutes passent… Une sueur froide mouille son front.

– Basile ! s’écria-t-elle. Basile !…

– Qu’as-tu à crier ? Je suis ici… (Et elle entendit les pas de son mari.) Est-ce que l’on t’égorge ?

Le substitut s’approcha du lit et s’assit sur le bord.

– Il n’y a personne, dit-il. Pure imagination, farceuse ! Tu peux te tranquilliser. Ta bête de Pélaguèia est aussi vertueuse que sa maîtresse. Quelle poltronne tu fais ! Que tu es…

Et le substitut se mit à taquiner sa femme ; il avait perdu le sommeil et ne voulait plus dormir.

– Quelle poltronne ! disait-il en riant. Va dès demain chez le docteur faire soigner tes hallucinations… Tu es une psychopathe !

– Ca sent le goudron… dit Maria Mikhâïlovna. Le goudron ou… quelque chose qui ressemble à de l’oignon… ou à de… la soupe aux choux.

– Oui…, ça sent on ne sait quoi… Je n’ai plus envie de dormir. Attends, je vais allumer… Où sont les allumettes ? Et, en même temps, je vais te montrer la photographie du procureur de la Cour d’appel. Hier, en prenant congé, il nous a donné à tous son portrait, avec un autographe…

Gâguine frotta au mur une allumette et alluma sa bougie. Mais avant qu’il eût fait un pas pour aller chercher la photographie, un cri pénétrant, déchirant l’âme, retentit derrière lui. En se retournant il vit, braqués sur lui, les deux grands yeux de sa femme, remplis de stupeur, d’effroi et de colère.

– Tu as quitté ta robe de chambre à la cuisine ? demanda-t-elle en pâlissant.

– Eh bien ?

– Regarde-toi !

Le substitut du procureur se regarda et poussa un ah !… Sur ses épaules, au lieu de sa robe de chambre, flottait une capote de pompier. Comment s’y trouvait-elle ? Tandis qu’il résolvait ce problème, un nouveau tableau, horrible, impossible, se dessinait dans l’imagination de sa femme : la nuit, le silence, des chuchotements, et « cætera, et cætera… »

1887.

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