‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 27 sur 28 · GENS DE TROP

GENS DE TROP

Sept heures. Un soir de juin.

De la halte de Khilkôvo s’écoule vers un hameau de villégiature une foule, descendue du train. Ce sont, pour la plupart, des pères de famille, chargés de serviettes de gens d’affaires, de paquets et de cartons de dames. Tous ont l’air exténué, affamé, méchant, comme si, pour eux, le soleil ne brillait pas et l’herbe ne verdissait pas.

Parmi eux chemine Pâvel Matvèiévitch Zaïkine, membre du tribunal de première instance, grand, voûté, vêtu de grosse futaine à bon marché, une cocarde déteinte à sa casquette de fonctionnaire. Il sue, il est rouge et morne.

– Vous venez chaque jour à votre villa ? lui demande un villégiaturant à pantalon roux.

– Non, pas chaque jour, répond sombrement Zaïkine. Ma femme et mon fils y habitent continuellement ; moi je viens deux fois par semaine. On n’a pas le temps de venir chaque jour, et ça coûte cher.

– C’est vrai que c’est coûteux, soupire l’homme au pantalon roux. On ne peut pas aller à pied de la maison à la gare ; il faut prendre une voiture, et le billet seul coûte quarante-deux copeks… En route, on achète le journal, on boit par faiblesse un verre de vodka ; tout cela n’est que des copeks, presque rien ; mais, tout de même, prenez-y garde, au bout de l’été ça fera deux cents roubles. Le sein de la nature, évidemment, coûte plus que la ville. Certes, je ne discute pas… l’idylle, et cætera, et cætera… mais avec nos appointements de fonctionnaires, vous le savez, chaque copek compte… On dépense sans y songer un copek, et, ensuite, de toute la nuit, on n’en dort pas… Oui… honoré monsieur (je n’ai pas l’honneur de connaître votre nom patronymique), je gagne environ deux mille roubles par an ; j’ai le rang de conseiller d’Etat, et pourtant je ne fume que du tabac de seconde qualité et il ne me reste pas un rouble de disponible pour acheter l’eau de Vichy qui m’a été ordonnée contre les calculs hépatiques. En somme, reprit Zaïkine après un peu de silence, c’est dégoûtant. Je professe l’opinion, honoré monsieur, que la vie de villa a été inventée par les diables et par les femmes. Dans l’espèce, c’est la malice qui dirigea le diable, et les femmes, l’extrême légèreté. Ce n’est pas une vie, songez-y, mais le bagne, l’enfer. Il fait chaud, on étouffe, on a du mal à respirer et l’on se traîne comme une âme en peine d’un endroit à un autre sans trouver de gîte. En ville, ni meubles, ni domestiques ; tout est parti pour la campagne… On se nourrit à la diable ; on ne boit pas de thé parce qu’il n’y a personne pour allumer le samovar ; on ne peut pas avoir de bain ; et lorsqu’on arrive ici au sein de cette bonne nature, il faut aller à pied dans la poussière et la chaleur… fi ! Vous êtes marié ?

– Oui, soupire l’homme au pantalon roux. Trois enfants.

– En somme, c’est dégoûtant. Il est tout simplement surprenant que nous soyons encore en vie.

Les citadins arrivent enfin au hameau. Zaïkine prend congé de l’homme au pantalon roux et se dirige vers sa villa. Chez lui, il trouve un silence de mort. On n’entend que des bourdonnements de moustiques et celui d’une mouche qui, dévolue au dîner d’une araignée, implore du secours. A travers les petits rideaux de mousseline des fenêtres, rougissent des fleurs fanées de géraniums. Aux cloisons de bois qui n’ont reçu aucune peinture, des mouches, entourant des chromos, somnolent. Dans le vestibule, dans la cuisine, dans la salle à manger, pas une âme. Dans la pièce appelée indifféremment le salon ou la salle, Zaïkine découvre son fils Pètia, garçonnet de six ans. Assis auprès de la table, et soufflant avec bruit, l’enfant, la lèvre inférieure allongée, découpe avec des ciseaux un valet de carreau.

– Ah ! papa, dit-il sans se retourner, c’est toi ? Bonjour !

– Bonjour… Et où est ta mère ?

– Maman ? Elle est partie avec Olga Kirîllovna à la répétition, jouer le théâtre. Il y aura, après-demain, représentation. On m’y mènera… Et toi, papa, iras-tu ?

– Hum !… Quand donc reviendra-t-elle ?

– Elle a dit qu’elle reviendrait ce soir…

– Et où est Nathâlia ?

– Nathâlia, maman l’a prise avec elle pour l’aider à se rhabiller pendant la représentation, et Koûlina (Akoûlina) est allée dans le bois chercher des champignons. Papa, pourquoi, quand les moustiques piquent, leur ventre devient-il rouge ?

– Je ne sais pas… Parce qu’ils boivent le sang. Alors il n’y a personne à la maison ?

– Personne. Je suis tout seul.

Zaïkine s’assied dans un fauteuil, et, une minute, regarde bêtement par la fenêtre.

– Qui donc nous servira à dîner ? demande-t-il.

– On n’a pas préparé de dîner aujourd’hui, papa ! Maman croyait que tu ne viendrais pas et n’a pas fait de dîner. Elle mangera à la répétition avec Olga Kirîllovna.

– Ah, grand merci ! Et toi, qu’est-ce que tu mangeras ?

– J’ai mangé du lait. On m’a acheté pour six copeks de lait. Papa, pourquoi les moustiques sucent-ils le sang ?

Zaïkine sent soudain quelque chose de lourd rouler sous son foie et commencer à le sucer. Il se sent si mortifié, si dépité et si mal, qu’il respire avec difficulté et frissonne. Il voudrait se lever, jeter à terre quelque chose de lourd, sacrer, mais il se souvient que le docteur lui a rigoureusement défendu de s’agiter, et, se contenant, il se met à siffloter un air des Huguenots.

– Papa, demande la voix de Pètia, sais-tu jouer au théâtre ?

– Ah ! ne me pose pas de questions stupides !… dit Zaïkine, irrité. Tu te colles à moi comme au bain une feuille de bouleau ! Tu as déjà six ans et tu es aussi sot qu’il y a trois ans… Un gamin nigaud, mal élevé. Pourquoi, par exemple, abîmes-tu ces cartes ? Comment as-tu osé les prendre ?

– Ce ne sont pas tes cartes, dit Pètia en se retournant. Nathâlia me les a données.

– Tu mens ! Tu mens, mauvais gamin ! dit Zaïkine, s’irritant de plus en plus. Tu mens continuellement. Il faut te fouetter, petit porcelet. Je t’arracherai les oreilles.

Pètia, sautant à bas de sa chaise, tend le cou et regarde la figure rouge et encolérée de son père. Ses grands yeux, d’abord, clignent, puis se couvrent de moiteur, et son visage se crispe.

– Pourquoi te fâches-tu ? gémit l’enfant. Pourquoi t’en prends-tu à moi, bêta ? Je ne touche à rien, je ne fais pas le polisson, je suis obéissant, et tu… te fâches ! Pourquoi te fâches-tu ?

L’enfant parle avec tant de conviction et pleure si amèrement que Zaïkine en est gêné.

« C’est vrai, songe-t-il, pourquoi m’en prendre à lui. »

– Allons assez… assez !… dit-il en tapotant l’épaule de l’enfant. J’ai eu tort, Pètioûkha… pardonne-moi. Tu es gentil, charmant ; je t’aime.

Pètia, de sa manche, s’essuie les yeux, se rassied en soupirant où il était et se met à découper une dame. Zaïkine passe dans son cabinet. Il s’y étend sur le divan, et, les mains sous la tête, se met à réfléchir. Les larmes de l’enfant ont abattu sa colère, et son foie se calme peu à peu. Il ne ressent que de la fatigue et de la faim.

– Papa, entend Zaïkine derrière la porte, veux-tu que je te montre ma collection d’insectes ?

– Montre-la-moi.

Pètia entre dans le cabinet et tend à son père une longue petite boîte verte. Zaïkine, avant même de l’avoir approchée de son oreille, entend contre les parois un bourdonnement désespéré et un grattement de pattes. Levant le couvercle, il voit une quantité de papillons, de hannetons, de grillons et de mouches, piqués par des épingles au fond de la boîte. Toutes ces bestioles, sauf deux ou trois papillons, sont vivantes et remuent.

– Le grillon est encore vivant ! dit Pètia étonné. On l’a attrapé hier matin et il n’est pas encore mort !

– Qui t’a appris ainsi à piquer les bêtes ? demande Zaïkine.

– Olga Kirîllovna.

– On devrait la piquer de même elle aussi ! dit Zaïkine avec répugnance. Emporte ça d’ici ! C’est honteux de torturer les bêtes !

« Dieu, pensa-t-il après le départ de Pètia, comme on l’élève mal ! »

Pâvel Matvèiévitch a déjà oublié la fatigue et la faim. Il ne songe qu’au sort de son petit garçon. Derrière les fenêtres, s’éteint peu à peu la lumière du jour… On entend les habitants des villas qui, par bandes, reviennent de se baigner. Quelqu’un, arrêté près de la fenêtre, crie : « Ne voulez-vous pas des champignons ? » et, sans attendre de réponse, pousse plus loin ; on entend claquer des pieds nus… Mais voilà que le crépuscule s’épaissit, les contours des géraniums se perdent dans la mousseline du rideau, et, par la fenêtre, commence à entrer la fraîcheur du soir. Soudain la porte du vestibule s’ouvre avec fracas et on entend des pas rapides, des conversations, des rires…

– Maman ! crie le petit.

Zaïkine, regardant hors de son cabinet, voit, bien portante et rose, comme toujours, sa femme Nadiéjda Stépânovna… Elle est avec Olga Kirîllovna, blonde sèche à grosses taches de rousseur, et deux inconnus : l’un jeune, long, la chevelure rousse frisée, avec une grosse pomme d’Adam ; l’autre, petit, râblé, avec une face rasée d’acteur et un menton barbu, de travers.

– Nathâlia ! crie Nadiéjda Stépânovna, dont la robe fait un grand bruit, vite le samovar ! On dit que Pâvel Matvèiévitch est arrivé ? Pâvel ! où es-tu ? Bonjour, Pâvel ! fait-elle, en accourant hors d’haleine dans le cabinet. Tu es arrivé ? Très heureuse ! Deux de nos amateurs m’ont accompagnée… Viens, je vais te présenter… Tiens, le grand, c’est Koromyslov… Il chante très bien. Et l’autre, ce petit… c’est un certain Smerkâlov, un véritable acteur… Il joue magnifiquement. Ouf, je suis fatiguée ! Nous venons d’avoir une répétition… Ca marche très bien. Nous jouons le Locataire au trombone et Elle l’attend… Le spectacle est pour après-demain…

– Pourquoi les as-tu amenés ? demande Zaïkine.

– C’est indispensable, coco ! Après le thé, il faut que nous répétions nos rôles et chantions quelque chose… Je chante un duo avec Koromyslov… Oui, pour ne pas oublier : envoie Nathâlia, mon ami, chercher des sardines, de la vodka, du fromage et encore autre chose. Ils souperont sans doute… Oh ! que je suis fatiguée !

– Hum !… Mais je n’ai pas d’argent !

– Voyons, coco, on ne peut pas faire autrement ! C’est une situation gênante ! Ne me fais pas rougir !

Une demi-heure après, on envoie Nathâlia chercher de la vodka et des hors-d’œuvre. Zaïkine, ayant bu du thé et dévoré tout un pain français, s’en retourne dans sa chambre à coucher et s’étend sur le lit. Nadiéjda Stépânovna et les invités commencent à répéter leurs rôles. Pâvel Matvèiévitch entend longuement le débit nasillard de Koromyslov et les exclamations d’acteur de Smerkâlov… Une longue conversation, coupée par le rire aigu d’Olga Kirîllovna, suit la répétition. Smerkâlov, dans les droits d’un véritable acteur, explique les rôles avec chaleur et aplomb.

Ensuite vient un duo, et, après le duo, un bruit de vaisselle… Zaïkine entend, dans un demi-sommeil, que l’on supplie Smerkâlov de dire la Pécheresse[39], et, après s’être beaucoup fait prier, il commence à déclamer. Il chuinte, se bat la poitrine, pleure et rit avec une voix de basse enrouée… Zaïkine, se crispant, se cache la tête sous la couverture.

Au bout d’une heure, il entend la voix de sa femme :

– Vous avez à aller loin, et il fait noir. Pourquoi ne resteriez-vous pas coucher ici ? Koromyslov couchera ici, au salon, sur le canapé, et vous, Smerkâlov, sur le lit de Pètia… Nous mettrons Pètia dans le cabinet de mon mari… Vraiment, restez !

Enfin, lorsque la pendule sonne deux heures, tout se tait… La porte de la chambre à coucher s’ouvre et Nadiéjda Stépânovna paraît.

– Pâvel, chuchote-t-elle, tu dors ?

– Non, pourquoi ?

– Va te coucher dans ton cabinet sur le divan, mon chéri. Je ferai mettre Olga Kirîllovna sur ton lit. Vas-y, mon petit. Je la mettrais dans le cabinet, mais elle a peur pour dormir seule… Enfin, lève-toi donc !

Zaïkine se lève, passe sa robe de chambre, prend un oreiller et se traîne vers son cabinet… Ayant en tâtonnant atteint le divan, il fait partir une allumette et voit Pètia couché dessus. L’enfant ne dort pas. De ses grands yeux, il regarde l’allumette.

– Papa, demande-t-il, pourquoi les moustiques ne dorment-ils pas la nuit ?

– Parce que… parce que… marmonne Zaïkine, parce que nous sommes de trop ici, toi et moi… Nous n’avons pas même un endroit pour dormir !

– Papa, pourquoi y a-t-il des rousseurs sur la figure d’Olga Kirîllovna ?

– Ah ! laisse-moi ! Tu m’ennuies !

Après avoir réfléchi un instant, Zaïkine s’habille et sort dans la rue prendre le frais… Il regarde le ciel gris, matinal, les nuages immobiles. Il écoute le cri somnolent et peureux d’un râle de genêt et commence à penser rêveusement au jour qui vient, alors qu’il rentrera en ville, et que, revenant du tribunal, il se couchera…

Soudain apparaît au coin de la rue une figure humaine. « Sans doute le veilleur de nuit… », pense Zaïkine.

Mais s’étant approché et ayant regardé, il reconnaît son compagnon au pantalon roux.

– Vous ne dormez pas ? lui demande-t-il.

– Oui, je ne peux pas dormir en quelque sorte, soupire l’homme au pantalon roux… Je savoure la nature… Chez moi, figurez-vous, est arrivée par le train de nuit une chère hôtesse… la maman de ma femme… Elle a amené mes nièces… des jeunes filles charmantes… J’en suis extrêmement heureux… bien qu’il fasse fort humide ! Et vous aussi vous daignez déguster la nature ?

– Oui, mugit Zaïkine, moi aussi je la savoure… Ne sauriez-vous pas s’il n’y a pas ici tout près quelque cabaret ou un petit restaurant ?

L’homme au pantalon roux lève les yeux au ciel et réfléchit profondément.

1886.

q

Page 1