Chapitre 2
La mère de Monique travaillait assise sur un escabeau de hêtre, dans le rayon de jour venu de la porte ouverte.
C’était une grande femme aux traits durs, à l’air sévère ; on comprenait, en la voyant, qu’elle n’avait pas plus d’indulgence pour les autres que pour elle-même. La vie ne lui avait pas été clémente ; elle avait dû, suivant l’expression populaire, vulgaire, mais énergique, gagner sa vie de bonne heure, et à peine avait-elle eu cinq ans, qu’on l’avait vue suivre à la trace les moissonneurs, en glanant sur les champs dépouillés.
Rude métier que celui de glaneuse. Il n’est poétique que dans les romances et les gravures de keepsake ; sous le soleil ardent qui mord la peau, courbées depuis l’aube jusqu’à ce que le soleil ait disparu, les glaneuses font le travail le plus pénible et le plus mal récompensé.
Plus tard, la petite Clémence était entrée en service chez un métayer. À l’heure où les premières approches du matin répandent cette lueur grise et triste qui jette au cœur de l’homme une indicible mélancolie, pendant que la terre semble souffrir d’être réveillée et de devoir reprendre son labeur journalier, Clémence, une lourde seille de bois à la main, déjetée par l’effort sous le fardeau, s’en allait dans les étables abreuver les jeunes bêtes, ou dans l’épaisse rosée qui mouillait presque jusqu’à la ceinture son cotillon de droguet, une cane de cuivre sur l’épaule au bout d’une longe tressée, elle revenait de traire les vaches qui avaient passé la nuit dans les pâturages.
Levée la première, couchée la dernière, la petite servante de ferme faisait les plus pénibles travaux, pendant que les hommes se reposaient. Bizarre existence en vérité que celle de ces paysans ! Sous le prétexte qu’au temps du labour et de la récolte ils donnent de solides coups de collier, pendant une bonne partie de l’année, les hommes fument leur pipe, assis au coin du feu, les mains sur les genoux.
De temps en temps, sans se presser, ils vont regarder si le blé pousse ou si le foin sera bientôt bon à couper ; puis ils reviennent du même pas lent, ne songeant point, pour utiliser leurs loisirs, à voir si la ménagère n’a pas besoin d’un coup d’épaule.
Elle en aurait souvent besoin, la pauvre femme, et sa petite servante plus encore, car leur besogne est la même tous les jours, et entre temps, par-dessus le marché, elles s’occupent du petit jardin, qui, sans leurs soins, ne produirait que de l’herbe. Mais ce sont d’avilissantes besognes qui ne conviennent point à un homme ; le maître s’en revient au coin du feu, rallume sa pipe et reprend le fil de sa songerie.
Clémence avait mené cette vie jusqu’au jour où elle avait épousé un journalier, pauvre comme elle. Alors son travail s’était encore accru de celui de son propre ménage. Plusieurs enfants, qui n’avaient pas vécu, avaient ajouté à cette laborieuse existence la surcharge pesante des grossesses, des couches et de l’allaitement ; puis enfin Monique était née, et peu d’années après le père était mort. Un tout petit brin d’héritage, survenant là-dessus d’un parent ignoré, avait assuré à la veuve cent cinquante francs de rente. Cela, avec le veuvage et une fillette qui déjà pouvait travailler, c’était presque la prospérité. Pour la première fois de sa vie, Clémence avait respiré, et, pendant toute une journée, n’avait point fait œuvre de ses mains.
Plus d’homme à soigner, et la question du pain quotidien résolue ! C’était à peu près le bonheur. Clémence avait peut-être regretté son mari ; à coup sûr, elle n’avait point regretté le mariage. Aux champs, le mariage est un contrat où tous les avantages sont du côté de l’homme et tous les déboires du côté de la femme. L’homme est désormais blanchi, raccommodé, soigné gratis ; sa femme fait, dans la maison et le jardin, l’ouvrage qu’il était obligé d’y faire étant seul ; il mange à table, servi comme le maître ; elle, au coin de l’âtre, sa petite soupière entre les genoux ; le matin venu, c’est encore elle qui le réveille quand il doit aller au travail. Heureux homme, en vérité ; pauvre femme servante !
Donc, Clémence se trouvait plus tranquille qu’elle ne l’avait encore été. Mais cette espèce de bonheur venait trop tard pour changer le caractère que son tempérament peut-être, et à coup sûr son genre d’existence, avaient créé en elle. Elle s’était endurcie au mal, et elle entendait que chacun y fût aussi insensible qu’elle-même. Sa fille fut élevée très rudement.
Mais Monique avait reçu en naissant une de ces heureuses natures que rien ne déconcerte ni n’assombrit. Son visage mutin avait été joli sous les vilains petits bonnets d’indienne de son berceau. Ses yeux rieurs avaient brillé de joie aux maigres lueurs du feu parcimonieusement entretenu ; ses cheveux rebelles avaient défié toute l’eau du puits, vainement employée à les lisser en bandeaux bien plats. Monique était gaie comme un rayon de soleil qui danse sur l’eau, violente et emportée par moments comme une tempête du Sud, confiante et câline l’instant d’après comme un jeune chat qui sent la crème. Tendre au fond, capable d’aimer, coquette sans le vouloir et désireuse de tout ce qui pouvait lui apporter quelque joie, aussi bien que tout autre être humain qu’une éducation hypocrite n’a point faussé.
Vainement Clémence avait-elle élevé sa fille à dîner d’un peu de soupe maigre et à souper d’un morceau de pain ; Monique avait cueilli les mûres des haies ; elle savait où se trouvait un tapis de fraisiers des bois, sous une allée de hêtres voisine, et aucun fruit sauvage n’échappait, suivant la saison, à ses dents blanches, aussi gourmandes de bonnes choses que de rires. La mère avait eu beau charger ses épaules frêles d’un lourd fardeau de linge sec ou mouillé ; en allant au doué, ou pour en revenir, Monique rencontrait quelque paysan poussant sa brouette ou conduisant son cheval par la bride ; d’un regard ou d’un mot, elle savait inspirer le degré de compassion nécessaire pour se faire prendre son fardeau jusqu’au plus voisin carrefour. Au jardin, elle sarclait résolument, jusqu’au moment où, lassée, elle s’asseyait sur ses talons, les mains pendantes, pour regarder passer les hirondelles dans le ciel, si haut, si haut qu’elle en avait le vertige ; et si sa tâche restait inachevée, elle n’en avait souci, aimant mieux être battue que de travailler contre son gré. Avec cela, point paresseuse et, quand elle se mettait à l’ouvrage, en faisant plus que tout autre, dans un temps moitié moins long.
Tout le monde l’aimait, sa mère, sous son apparente rudesse, l’adorait.
Elle avait été à l’école comme les autres, avait appris à lire, à écrire à peu près et à compter fort bien. Sa mère lui avait enseigné la couture et le tricot, et l’éducation de Monique ainsi achevée, elles avaient toutes deux employé leur temps à faire des journées d’ouvrage dans les fermes environnantes, tantôt couturières, tantôt blanchisseuses, et toujours entourées d’une certaine considération. Dans ce pays, qui a des mœurs bien particulières, la couturière est un personnage, car elle sait ce qu’ignorent les autres : les mains des femmes, déformées par le travail grossier, sont malhabiles à manier l’aiguille et les ciseaux.
Clémence cousait une jupe de grosse laine pour quelque voisine, lorsque le pas vif et hardi de Monique résonna au dehors ; le pas d’homme qui accompagnait celui-là fit lever la tête, et elle vit avec surprise Marin Bonami franchir le seuil de sa porte.
— Qu’est-ce qu’il vous faut ? lui dit-elle avec sa rudesse ordinaire, augmentée encore de la façon peu hospitalière dont les gens de l’endroit accueillent les nouveaux venus.
— Bien des choses, Clémence, répondit le jeune homme en soulevant son chapeau, qu’il remit aussitôt sur sa tête. Ou plutôt, une seule chose…
Son regard se tourna vers Monique.
Celle-ci très rouge, extrêmement grave, s’était assise à l’extrémité du banc de châtaignier qui défendait les abords de la table. Ne recevant point d’encouragement de ce côté, il reporta les yeux sur le visage anguleux de Clémence, levé vers lui. Ou ne lui disait point de s’asseoir, il resta debout.
— Eh bien ? fit la vieille femme.
— Je veux épouser Monique, répondit Marin tout simplement.
Clémence laissa tomber ses ciseaux, et regarda sa fille.
On n’apercevait guère que le cou hâlé de la fillette sous le brouillard doré des cheveux qui frisaient sur sa nuque. Les brides du petit bonnet blanc cachaient presque entièrement l’oreille, mais le peu qu’on en voyait était de la couleur des roses de roi.
— Qu’est-ce que c’est ? fit Clémence en ramassant ses ciseaux.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, répondit le jeune homme.
La vieille femme se leva, alla au fond de la chambre déposer sur son lit drapé d’indienne sombre l’ouvrage qu’elle tenait dans ses mains, puis elle revint vers le foyer, présenta une chaise de paille à son hôte, et lui dit en s’asseyant elle-même :
— Marin Bonami, asseyez-vous.
Surpris, le jeune homme obéit, pendant qu’une rougeur de plaisir lui montait au visage. Il était donc agréé ?
— Vous me demandez ma fille ? dit Clémence d’un ton très calme.
— Oui.
— Eh bien ! mon garçon, votre demande est bien de l’honneur pour nous, mais je la refuse.
— Pourquoi ? s’écria Marin, qui sursauta sur sa chaise.
— Parce que vous n’avez autant dire rien, que ma fille n’a pas mieux, et que je ne veux pas marier la faim avec la soif.
— On peut travailler, fit lentement Bonami.
Clémence fit un geste où se résumaient toutes les amertumes de sa vie.
— Je connais cela, dit-elle. On se marie jeune, pour avoir plus longtemps à souffrir ; on a une bannerée d’enfants, on s’abîme à les élever et l’on est cassé avant l’âge. J’ai passé par là, ma fille n’y passera point.
Monique tourna vers son amoureux son joli visage désappointé : une moue adorable sur ses lèvres boudeuses, une expression inquiète et chagrine qui eussent gâté tout autre visage la rendaient plus séduisante que jamais. Marin lui jeta un regard profond et désespéré ; pendant un instant on n’entendit que le tic tac de l’horloge.
— Mais, reprit le jeune homme en s’exprimant avec peine, vous n’êtes point sans quelque bien, et moi, j’ai la maison de mon père, avec un champ et le jardin. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est pourtant mieux que rien.
— Comme vous le dites, mon garçon, ce que vous avez n’est pas beaucoup, car m’est avis que vous n’êtes pas trop à votre aise.
Bonami rougit en baissant les yeux sur sa blouse rapiécée. Clémence les connaissait bien, ces pièces-là ; c’est elle qui les avait mises, au plus juste prix, car elle était consciencieuse.
— Pour moi, reprit la couturière, c’est vrai que j’ai un peu de bien, mais je ne m’en séparerai point de mon vivant. J’ai trop peiné dans ma vie pour vouloir peiner encore quand je puis faire autrement. Quand je serai morte, ma fille aura mon bien. D’ici là, pas un liard, et il n’y a pas à y revenir.
— Je ne vous avais pas dit cela, Clémence, pour vous demander quelque chose, répondit le brave garçon, un peu froissé ; je prendrai Monique telle qu’elle est, et je saurai bien travailler pour deux.
— Pour deux, oui ; mais pas pour trois, pour quatre ou pour dix. Non, Marin, j’en suis fâchée pour vous, parce que vous êtes un honnête homme, mais vous n’auriez pas dû vous mettre cela dans la tête. Et toi, Monique, je te défends d’y penser, tu m’entends !
Monique avait baissé la tête, elle entendait, c’était bien. Obéirait-elle ? C’était autre chose.
Marin Bonami se leva.
— Nous en reparlerons un autre jour, dit-il, avec une politesse innée, méritoire chez un homme aussi simple, aujourd’hui je ne voudrais pas vous contrarier.
— Ni aujourd’hui, ni jamais ! répliqua sèchement Clémence.
— Pour cela, c’est autre chose, répondit Marin. Nous sommes accordés, Monique et moi ; tantôt, auprès de l’église, nous avons baisé la croix de Victoire ; c’est chose dite, et l’on ne s’en dédira pas. Seulement, on n’est pas pressé, on attendra que vous ayez réfléchi. Au revoir, Monique. Au revoir, Clémence.
Il gagnait la porte, la couturière le rappela.
— Marin, venez ici. Vous vous êtes accordés ? Quand ?
— Dans le cimetière, tout à l’heure.
La vieille femme garda un silence gros d’orages.
— Et vous ne voulez pas vous en dédire ?
— Ça ne se peut pas, Clémence.
— Nous verrons bien ! s’écria celle-ci, dont le caractère violent, endormi à l’ordinaire sous un calme apparent, se réveillait parfois avec une énergie sauvage. Tu as fait cela, toi, petite malheureuse ? Une fille qui n’a pas dix-sept ans, sans la permission de sa mère ! Voilà du beau, en vérité !
Elle s’avançait menaçante vers sa fille, Marin se jeta entre elles.
— Vous ne la battrez pas devant moi, dit-il, tout pâle.
— Vous avez parbleu grand-raison ! fit Clémence, soudain dégrisée de sa colère. Allez-vous-en et laissez-moi régler mes affaires de famille.
— Vous ne la battrez pas !
— Cela ne vous regarde point, mon garçon, puisque vous n’êtes point mon gendre. Allons, hors d’ici !
La couturière paraissait calmée, et ses gestes n’avaient plus rien de menaçant. Assez embarrassé de sa personne, Marin souleva son chapeau, gagna le seuil et disparut, en jetant à Monique un regard qui, mieux que toutes les signatures, promettait le mariage. Mais il ne s’éloigna point ; à quelques pas de là se trouvait un tronc d’arbre abattu, prêt à être débité en bois de chauffage : il s’assit dessus et attendit, l’oreille aux aguets.
Clémence ne s’était pas donné la peine de fermer sa porte. Dans ce coin de terre, les portes ne sont fermées qu’en l’absence des maîtres ou la nuit. Dès que Marin eut quitté la maison, elle appela devant elle sa fille d’un geste impératif.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? lui demanda-t-elle brièvement.
— Il m’a dit qu’il voulait se marier avec moi.
— Comme ça, tout de go ?
— Mais oui ! Comment voudriez-vous qu’il me l’eût dit ?
La fillette, presque indignée, leva la tête et regarda sa mère dans les yeux. Clémence ne répondit pas à cette question embarrassante.
— Et après ?
— Il m’a donné une branche de roses, les voilà, continua Monique en indiquant le bouquet de son corsage : ce sont celles du tombeau de Victoire, et il ne permet pas que personne y touche. Et puis, nous avons embrassé la croix, et nous sommes venus ici.
Rien de plus simple et de plus innocent. Monique avait remis les mains sous son tablier, et semblait parfaitement tranquille. Sa mère la regardait avec un mélange de colère et de tristesse.
— Élevez donc des enfants, dit-elle amèrement, pour qu’à peine savent-ils marcher tout seuls, on les voie vous tenir tête ! Je te défends de penser à ce garçon, tu ne l’auras pas.
Monique ne bougea point. La tête baissée, les mains sous son tablier, elle personnifiait la résistance passive, qui ressemble tant à de la résignation que les plus fins y sont pris.
— S’il t’en reparle, tu le renverras, et tu viendras me le dire. Tu m’entends ?
Monique secoua la tête de haut en bas, ce qui voulait dire : J’entends. Les ingénues ont de ces façons jésuitiques d’interpréter leurs actions.
— Une morveuse, reprit la mère en grommelant, et avec un va-nu-pieds ! Tu auras le temps d’en voir, des épouseurs ! Dieu merci, ce n’est pas ce qui manque ! Les filles, si elles voulaient, en auraient à la douzaine de pendus à leur tablier !
— Ce n’est pas si sûr, pensait Monique ; j’en ai vu monter en graine, pas loin d’ici, mais ce n’est pas la peine de contrarier ma mère pour si peu.
— Tu m’as comprise, n’est-ce pas ? Et marche droit, sans quoi…
Clémence ne termina pas sa phrase. Avisant les roses blanches, elle les arracha du fichu et les jeta dans la rue ; Monique les suivit du regard, mais n’opposa aucune résistance.
Désarmée par cette apparente soumission, la couturière reprit son ouvrage et retourna sur son escabeau. Monique saisit une cane de cuivre dont elle passa la longe à son bras.
— Où vas-tu ? dit la mère, qui était à mille lieues de penser que le prétendant évincé pût être près de là.
— Chercher de l’eau à la fontaine, répondit la fillette. C’est pour cela que j’étais sortie tantôt, mais j’avais oublié ma cruche.
Sans s’arrêter à l’ironie de cette phrase, Clémence laissa passer sa fille. À peine celle-ci était-elle dehors qu’elle ramassa le bouquet de roses, tombé dans la poussière, et le gardant à la main, elle se dirigea vers Marin, qui la regardait venir, très pâle.
— Tiens, lui dit-elle en passant lentement sans s’arrêter devant le jeune homme éperdu, garde-les, car on me les prendrait ; ma mère ne veut pas, mais moi je veux, et c’est moi qui aurai raison. Va-t-en, je saurai bien te retrouver.
Elle avait passé qu’il restait interdit ; il n’aurait jamais eu ce courage ni cet aplomb, et il en était émerveillé.
— Est-elle fine, mon Dieu ! est-elle fine ! pensa-t-il en regagnant sa demeure. Et qu’elle est mignonne de m’aimer… et que je l’aime !
Il rentra dans la vieille maison, s’assit sur le banc, et revécut la scène du cimetière jusqu’à ce que la tête lui en tournât.
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