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Chapitre 3

La lune de juillet montait lentement dans le ciel gris pâle, qu’elle remplissait d’une indicible splendeur. Arrivée au tiers de sa course, elle jetait sur la falaise une nappe de lumière éblouissante, où se découpait comme une dentelle l’ombre de la masse de rochers qui dominait la mer.

Vues d’en haut, les vagues semblaient toutes petites ; elles se brisaient incessamment sur les récifs qui rendent la côte inabordable, courant avec une hâte fiévreuse autour des grosses roches noires qu’elles escaladaient rapidement pour retomber en pluie de filets argentins. Elles semblaient lumineuses ; leur blancheur s’harmonisait délicieusement avec le bleu foncé de la mer, où de grandes raies profondes, presque noires, creusaient la place des lames prochaines ; au bord, leur écume ressemblait à du verre filé. À cette hauteur, leur bruit n’avait rien de menaçant : frais et régulier, il évoquait l’idée d’un cristal qui se serait incessamment brisé sur du cristal.

Pas de voiles au large. Quelques points sombres indiquaient des barques de pêche, endormies sur leurs ancres ; sur l’Océan comme sur la terre, une quiétude absolue.

Les grands cystes dressaient dans les plis du gazon velouté leurs fières aigrettes blanches ; des moutons endormis formaient au flanc de la falaise de petits groupes d’une molle rondeur et d’une teinte douce ; tout semblait engourdi dans la tiédeur d’une caresse, et la grande lumière jaune était presque aussi chaude que celle d’un soleil d’automne.

Il n’était pas bien tard, neuf heures tout au plus. On avait rentré des seigles à Champcey, et les dernières charrettes à peine dételées dressaient au ciel leurs bras chargés de chaînes, quelques lumières tremblotaient dans les maisons du village voisines de la falaise ; l’autre bout du pays, moins loin des pièces de terre, dormait déjà, car ce jour-là on avait travaillé ferme, et le lendemain promettait encore une rude journée de labeur, à cause du beau temps. Marin Bonami, au lieu de faire comme les autres, et d’aller se coucher après avoir mangé sa soupe, sortit dans son jardinet et regarda la mer.

Si bleue, si douce, si fraîche aux yeux après la chaleur de la longue journée d’été… Une bouffée de vent d’amont lui apporta l’odeur des roses blanches qui croissaient au cimetière, et il pensa soudain à Monique comme s’il la voyait devant lui.

Il ne l’avait aperçue que de loin depuis la veille. Pendant ce jour de moisson que tout Champcey avait passé en plein soleil, il avait vu la silhouette menue et le petit bonnet blanc de la jeune fille aller et venir au-dessus des seigles : elle avait fait sa journée comme les autres, travaillant avec les filles de M. le maire, et à ce que pensait Marin, plus sérieuse et plus lente que de coutume ; mais il n’avait pu lui parler.

Cette heure délicieuse, où la terre sentait bon, où la mer semblait douce comme une amie, où la lune se faisait comme exprès toute blonde et dorée, pour être plus proche et presque tiède, était une heure de mélancolie tendre et profonde pour les âmes mal satisfaites. On eût dit que tout voulût sourire à l’homme, et lui rendre la vie clémente ; or, quand les choses sont bonnes et favorables, rien est-il plus douloureux pour celui qui accompagne la pensée de son rêve irréalisé, de son inaccessible désir ?

Lentement, la tête baissée, comme s’il cherchait sur le sable des sentiers la trace d’une vision chérie, Marin franchit la clôture de son champ, et prit le chemin de la falaise.

Il faisait frais sous les noisetiers dont les branches, se rejoignant par endroits au-dessus de lui, jetaient sur la terre éclairée largement l’ombre de leurs feuilles inégales. Le petit ruisseau qui s’en allait à l’Océan, tout comme un fleuve, bruissait gentiment sous les cressons, tenant compagnie au promeneur solitaire.

L’odeur des foins tardifs montait de quelque pli de vallon, avec le chant cristallin des vagues de la mer ; sous les pieds du rêveur, le sentier se creusait rapidement, comme s’il allait tomber tout à coup dans les flots…

Les noisetiers s’arrêtaient là, au bord d’une fontaine claire et peu profonde, bordée de ces larges pierres plates où les laveuses déposent leur linge et s’agenouillent pour laver. L’eau était un miroir sans ride, où se projetait comme une fantaisie japonaise l’ombre grêle des hautes branches d’un pommier.

Marin regarda la fontaine et s’arrêta pensif.

Que de fois il avait vu là celle qu’il aimait aujourd’hui d’un amour si tendre et si fort qu’il en était troublé jusqu’au fond de lui-même ! Toute petite fille, déjà charmante par la grâce du regard et du sourire, Monique l’avait attiré comme une fleur éclose au bord d’une haie, qu’on admire même sans y penser. Frêle et mince, elle dressait sa petite personne au-dessus de l’eau savonneuse, écartait les cheveux qui l’aveuglaient, et regardait autour d’elle d’un air inquiet si personne ne passait par là, qui pût porter à sa place la lourde charge de linge mouillé.

Était-ce un simple hasard si les jours où Monique lavait au doué de Clairefontaine, Marin avait toujours affaire à la falaise ? Il l’avait cru jusqu’ici, et maintenant il s’apercevait qu’il n’avait pas été le maître d’agir autrement. Qu’il le voulût ou non, le grand garçon silencieux était inévitablement attiré par la fillette aux yeux rieurs, et, plutôt que de lui laisser remporter seule son linge au logis, il eut dix fois perdu sa journée ! Mais plutôt que de lui dire qu’il attendait la fin de sa lessive, il eût renoncé pour toujours à la rencontrer.

Et c’était la veille seulement qu’il avait vu clair dans son âme ! Est-ce étrange qu’on soit si longtemps avant d’avoir connaissance d’une chose qui, une fois découverte, vous aveugle comme le soleil de midi ? Comment avait-il fait pour ne pas s’apercevoir plus tôt qu’il était amoureux de Monique ?

Ce grand gars de vingt-cinq ans sentait monter à ses joues une rougeur de jeune fille en s’avouant qu’il était amoureux. Amoureux comme un fou, comme un imbécile ! Il sentait que pour pouvoir rouler entre ses doigts l’ourlet du tablier sous lequel Monique cachait ses petites mains brunes, il aurait accepté n’importe quel travail non rétribué. Elle voulait bien de lui ; cette pensée lui donnait l’impression d’un bonheur calme et éternel. Clémence avait beau ne pas vouloir, il aurait Monique tout de même. Est-ce que quelqu’un pouvait résister à Monique, si elle voulait vraiment quelque chose ?

Il regardait la fontaine, comme s’il eût retrouvé dans ce miroir l’image de l’enfant aimée, avec ses cheveux follets et son petit bonnet blanc. Un instant il se pencha, comme pour chercher le visage au plus profond de l’eau…

Un pas léger fit rouler les cailloux dans le sentier raboteux. Honteux d’être pris en flagrant délit de songerie, Marin allait faire un pas en avant ; il eut la curiosité de regarder quel autre être absurde que lui pouvait s’imaginer d’aller à la mer à cette heure indue… et sous l’arche élégante des noisetiers sombres, il aperçut Monique, qui s’était arrêtée pleine de frayeur.

Elle avait couru, et respirait vite, essoufflée.

— Toi ? dit Marin.

— Oui, moi. Je te cherche, répondit-elle simplement.

Il n’osait s’approcher, elle s’avança et se trouva en pleine lumière ; leurs ombres formaient une courte tache noire sur le chemin.

— Ma mère dort, dit Monique ; si elle se réveille, je lui dirai que j’avais oublié de rentrer le linge qui séchait dans le champ… Je voulais te voir.

— Moi aussi, je voulais te voir, murmura Marin.

Il savait mieux se parler à lui-même que parler aux autres ; mais Monique, c’était presque lui. Il continua :

— Tu comprends que ça ne veut rien dire, le refus de ta mère. D’ailleurs, tu me l’as expliqué hier.

— Justement, fit Monique. J’ai dit à ma mère que si elle ne voulait pas me laisser marier, je m’en irais en service à la ville…

— En service ? répéta Marin, qui pâlit. Je ne veux pas.

— Bête ! tu comprends bien que c’est pour rire, et que je n’irais pas !

— Bien sûr ?

— Bien sûr ! Comment veux-tu que je m’en aille, puisque…

Elle sourit, baissa la tête et se tut. Marin lui prit la main et la regarda dans les yeux. Mais il ne la voyait pas bien, et d’un léger mouvement il la mit comme lui-même en pleine lumière.

— Tu m’aimes ? dit-il de sa voix grave.

Elle hocha précipitamment la tête et sourit.

Il gardait dans la sienne la petite main fraîche, et une félicité sans limites le pénétrait tout entier ; après avoir longtemps regardé la jeune fille, il tourna les yeux vers le doué.

— Je croyais te voir là, tout à l’heure, dit-il. Je t’y ai attendue bien des fois…

Monique retira sa main avec un joli mouvement d’oiseau, et se rapprochant des pierres plates, se pencha sur le bord.

— On s’y voit presque comme en plein jour, dit-elle. Regarde !

Il s’approcha pour voir et pencha sa tête vers celle de Monique, jusqu’à ce que le front de la fillette se trouvât sous ses lèvres.

— On dirait un portrait, dit celle-ci sans se troubler.

Il l’avait prise dans son bras droit, et se sentait grave comme dans une église ; elle éclata de rire.

— Oh ! dit-elle, que c’est drôle ! Vois, on dirait qu’à nous deux nous n’avons plus qu’une tête !

Il l’entraîna doucement à deux pas de la fontaine.

— Viens avec moi à la mer, dit-il. C’est si beau !

Monique jeta un coup d’œil sur la mer qui brillait maintenant pailletée d’argent.

— Ma mère n’aurait qu’à se réveiller, dit-elle, je n’ose pas.

— Viens tout de même, insista Marin.

Elle ne résista plus. Ils descendirent encore un peu le sentier rapide et se trouvèrent sur une éminence gazonnée où de grosses roches formaient des sièges bas ; là ils s’assirent, le visage tourné vers l’horizon.

— Alors, c’est bien vrai, tu ne veux pas aller en service ? demanda Marin, dont la quiétude était troublée.

— Puisque je te dis que non ! Et puis, au bout du compte, ce ne serait pas une si mauvaise affaire ! Ma mère s’ennuierait de moi et me ferait revenir au plus vite.

— Et si elle ne s’ennuyait pas ?

— C’est moi qui m’ennuierais alors, répondit promptement la fillette. Elle s’appuya d’un geste câlin contre l’épaule de son amoureux, qui l’entoura de son bras.

— C’est vrai, dis, qu’on ne pourrait plus vivre l’un sans l’autre ? dit-il d’une voix lente.

— C’est vrai ! bien vrai ! Bonsoir, Marin, il faut que je m’en aille.

— Pas encore…

— Si, car je serais battue.

Il fut debout aussitôt.

— Va-t-en, dit-il, je vais te reconduire.

— Non pas, si quelqu’un nous voyait !

— Tu es plus fine que moi ! fit Marin plein d’admiration pour tant de prévoyance. Va donc !

Il l’étreignit une fois encore, et elle s’enfuit en courant, gravissant sans fatigue la pente escarpée. Quand les noisetiers l’eurent reprise dans leur ombre, il se rassit à la place qu’elle venait de quitter, et regarda autour de lui.

La lune moins dorée, plus blanche, avait un air plus froid. Un petit frisson de vent passant sur les cystes éparpilla au hasard leurs blanches aigrettes, qui s’envolèrent sur le fond de ciel assombri, où les étoiles commençaient à apparaître. La mer aussi était plus sombre, la houle plus profonde ; tout avait quitté l’air souriant pour une apparence plus austère ; mais le cœur de Marin était heureux.

— C’est beau, tout ça ! se dit-il tout à coup.

Et il resta assis longtemps sur la pierre de granit, pendant que tout en bas, bien au-dessous de lui, la vague, avec son bruit lointain de cristal brisé, frangeait d’argent les roches cent fois couvertes et découvertes.

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