Chapitre 24
Lorsque Marin ouvrit les yeux, la pluie tombait lourdement au dehors ; il l’écouta clapoter sur le chemin, puis, mieux réveillé, il se souvint de ce qui s’était passé la veille, et se tourna avec une sorte d’inquiétude vers Monique.
Elle dormait, la bouche entrouverte, les joues très rouges, un bras hors du lit, comme quelqu’un qui s’est débattu avec ses rêves. Il toucha cette main, elle était brûlante ; il effleura la joue, – on eût dit un charbon ardent.
Elle s’éveilla, et dit d’une voix rauque :
— J’ai soif.
Il fut debout aussitôt et lui donna à boire. Elle trempa ses lèvres dans le verre et dit :
— L’eau est amère !
Marin, surpris, goûta l’eau qui n’avait aucune amertume. Il voulut questionner Monique, mais elle s’était déjà rendormie.
Après l’avoir contemplée quelques instants, Marin acheva de se vêtir et courut chez Clémence.
— Elle doit avoir attrapé du mal à la mer, dit-il en terminant son explication.
— Il y avait de quoi ! répliqua la vieille femme. Mais sans s’épancher en discours inutiles, elle suivit son gendre.
Monique s’était réveillée pendant leur absence. Elle les accueillit avec le sourire de la veille, si différent de son expression habituelle.
— Mais elle a l’air très bien ! fit Clémence.
— J’ai essayé de me lever, je ne peux pas, répondit la jeune femme avec une expression de contentement extraordinaire. C’est la fatigue d’hier, mais ce ne sera rien du tout. Demain, il n’y paraîtra plus.
La pluie empêchait tout travail au dehors, Marin resta près de sa femme, dont il pressait la main de temps en temps. Ils se regardaient en souriant, et n’avaient pas besoin de se parler. Ne s’étaient-ils pas tout dit dans leur court entretien, la veille, sur la pierre du serment ?
Clémence, à demi rassurée, les servit pendant tout le jour, et se retira le soir, sur les instances de Marin, qui lui conseilla de dormir tranquille ; Monique était visiblement très oppressée, mais elle ne se plaignait de rien, déclarant que jamais de sa vie elle n’avait été si heureuse, ni si bien, et son visage ne démentait pas ses paroles.
Dans la nuit, elle eut un peu de délire, mais c’était un délire paisible, presque joyeux, où elle voyait les souvenirs de sa petite enfance. Elle semblait avoir laissé dans les vagues couleur de sang les peines et les remords de sa vie récente. Marin cependant, très effrayé, alla dès la matin trouver M. Mahaut, qui vint voir la malade.
— Il faut aller chercher le docteur, dit-il. Je ne suis pas grand clerc, mais il me paraît que ceci ressemble beaucoup à une fluxion de poitrine, et nous ne sommes pas de force à soigner ces maladies-là sans l’aide d’un médecin.
Monique avait entendu, non ces paroles, mais le ton d’avertissement qui les accompagnait.
— Monsieur Mahaut, dit-elle, vous reviendrez quand le médecin sera parti, n’est-ce pas ?
— Certainement, ma belle enfant, si ça peut vous faire plaisir.
— Je vous en prie bien, insista-t-elle.
Le médecin arriva dans la soirée. M. Mahaut ne s’était pas trompé, Monique avait une fluxion de poitrine d’une intensité peu ordinaire. Un traitement énergique fut ordonné, et appliqué aussitôt, autant que faire se pouvait dans un endroit éloigné des villes.
À peine le cabriolet du docteur avait-il disparu au tournant de la route, que Monique écarta sa mère sous quelque prétexte, puis fit signe à son mari de venir auprès d’elle.
— Je suis très malade, n’est-ce pas ? lui dit-elle, avec cette expression de tendresse joyeuse et confiante qu’elle avait rapportée des roches noires.
— Tu es malade, c’est sûr ! répondit le pauvre garçon embarrassé. On lui avait bien recommandé de cacher à la malade la gravité de son état, et lui qui, même pour épargner un chagrin à Monique, n’avait jamais pu venir à bout de mentir, se sentait bien maladroit.
— Eh bien, écoute ; j’ai besoin de voir M. Mahaut et de lui parler toute seule.
— Encore un secret ? fit Marin en fronçant le sourcil.
— Non, quand je dis toute seule, ça veut dire avec toi. Va me chercher M. Mahaut tout de suite. Il m’a promis de revenir, et il viendra. Dépêche-toi.
Marin hésita un instant, puis partit en courant. Un quart d’heure après, il ramenait le digne homme.
— Eh bien, Monique, qu’est-ce que tu me veux ? fit celui-ci, ramené à ses vieilles habitudes par la vue du joli visage redevenu enfantin et rose sous l’animation de la fièvre.
— Je veux vous dire quelque chose, monsieur le maire, et je vous prie de vous asseoir auprès de mon lit pour l’entendre.
M. Mahaut s’assit, un peu ému. Marin se tint debout contre le lit, entre eux.
La voix de Monique était forte, bien qu’un peu voilée ; elle haletait en parlant, mais elle ne semblait pas souffrir, et, en réalité, elle souffrait peu.
— Vous savez, monsieur le maire, dit-elle en fixant ses yeux bleus sur ceux du fonctionnaire, que j’ai été à Rouen, par la protection de votre bonté.
Il approuva d’un signe de tête.
— Je ne sais pas si vous avez su qu’il était arrivé un malheur dans la maison où vous m’avez fait entrer.
— Je le sais, répondit M. Mahaut. Je sais aussi qu’on t’a accusée et qu’on t’a relâchée, parce que l’idée de t’accuser était par trop absurde. Est-ce là ce que tu voulais me dire ?
Monique avait rougi, puis pâli. Elle tourna vers son mari un regard suppliant auquel il répondit par un geste d’approbation. Il avait compris ce qu’elle voulait, et ne pouvait le trouver mauvais, car il la savait bien malade, plus qu’elle ne le croyait elle-même.
— Eh bien, monsieur le maire, je vais mourir, et je n’en suis pas fâchée, car après ce que vous allez apprendre, vous me regarderiez d’un bien mauvais œil… On n’a pas trouvé la personne qui avait fait le coup ?
— Non, eh bien ?
— C’était moi ! dit Monique, et elle retomba toute blanche sur son oreiller.
— Toi ! s’écria Mahaut bouleversé, se demandant si la malade n’avait pas une nouvelle attaque de délire.
— Oui, monsieur le maire, c’était moi.
— Eh ! bon Dieu ! Comment ? À quel propos ? une enfant comme toi…
Monique tourna ses yeux brillants de fièvre vers son mari, et il comprit qu’une partie du douloureux secret resterait entre eux.
— Elle m’avait réprimandée, dit la jeune fille : j’étais orgueilleuse et violente, la colère m’a aveuglée, et je l’ai frappée. Depuis, monsieur le maire, je n’ai plus eu un instant de repos.
— Pourquoi m’as-tu dit ça ? Puisqu’on t’avait relâchée, il me semble que tu pouvais bien garder ton secret pour toi !
— Oui, monsieur le maire, mais on a vu, n’est-ce pas ? des innocents qui étaient condamnés pour des coupables, j’ai lu ça dans les livres. Et j’ai pensé que si, après que je ne serai plus là pour le dire, vous appreniez qu’on accuse quelqu’un de ce qui a été mon crime à moi, vous pourriez justifier celui qui n’aurait pas fait le mal.
M. Mahaut écoutait, interdit, abasourdi de ce qu’il venait d’entendre, et pris malgré lui d’admiration pour la conduite de Monique.
— Alors, c’est une déclaration que tu me fais ? Veux-tu la signer ?
— S’il vous plaît, monsieur le maire ; seulement, je vous demanderai de n’en parler à personne, à cause de Marin, qui en aurait de la honte, et qui ne l’a pas mérité. Ce serait seulement dans le cas que je vous ai dit…
— Sois tranquille, tu peux compter sur moi. Vous le saviez ? ajouta M. Mahaut, en s’adressant à Marin.
— Elle n’a pas voulu m’épouser avant de me le dire, répondit celui-ci.
Le maire s’était levé : il regarda un instant la jeune criminelle, dont le visage était maintenant si calme et si pur, puis, poussé par un mouvement irrésistible, il posa sa main droite sur le front brûlant.
— Pauvre enfant, dit-il, votre faute est grande, mais vous l’avez expiée.
— Oh ! oui ! répondit-elle simplement. Ce n’est ni la maladie ni la mort qui sont les plus mauvaises…
Le lendemain, de grand matin, M. Mahaut présenta à la jeune femme une rédaction bien simple, tout officielle, de leur entretien de la veille. Elle la signa d’une main ferme, et Marin mit auprès de celle-là sa signature qui tremblait.
— Et maintenant que vous avez la conscience en paix, dit Mahaut, on va vous guérir.
— Ça sera comme le bon Dieu voudra, répondit Monique.
Elle sentait ses forces baisser très vite, mais sans secousse. Dans ce corps usé par le chagrin, la maladie avait trop beau jeu. Marin la regardait d’un air sombre pendant qu’elle dormait, souriant quand elle pouvait le voir.
Le soir du quatrième jour, elle lui fit signe de venir tout près d’elle.
— Nous aurions été bien heureux, tu crois ? lui dit-elle tout bas.
— Oh ! oui ! bien heureux !
— Eh bien, c’est ce qui te trompe. Nous sommes heureux à présent parce que je m’en vais ; mais si j’avais dû vivre, ça aurait recommencé tout comme auparavant ! Et nous n’aurions eu que de bons moments, mais jamais de repos. Je t’assure qu’il vaut mieux que je m’en aille.
— Et moi ? murmura Marin, enfin vaincu par les larmes, qu’est-ce que je deviendrai ?
Elle le regarda tristement de ses yeux où la vie décroissait visiblement.
— Toi, pauvre, pauvre Marin ! Tu auras bien de la peine… Mais si je n’avais pas été ce que je suis, je ne t’aurais jamais aimé comme je t’aime à présent !
Elle mourut à l’aube, après une courte agonie, pendant laquelle elle ne reconnut personne. Elle quitta la vie sans avoir cette conscience de la douleur de ceux qui conservent leur lucidité jusqu’au bout.
On l’enterra dans la tombe de Victoire. Marin avait ôté lui-même le rosier blanc avec sa motte de terre, et le replaça seul quand tout fut fini ; il ne permit à aucune main profane de toucher l’arbuste deux fois sacré, après quoi il descendit aux roches noires, et y resta jusqu’à la nuit tombée.
Il travaille à son champ et à son jardin comme dans le temps où il était garçon. On le voit encore plus souvent qu’autrefois soigner le rosier qui recouvre tout ce qu’il a aimé.
M. Mahaut n’a pas eu à produire la déclaration de Monique, car jamais rien n’est venu mettre la justice sur les traces de l’auteur du mystérieux crime de Rouen.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.