Chapitre 23
A partir de ce jour, l’image de madame Hortense, blanche, immobile, avec le petit filet de sang le long de la joue, fut la compagne habituelle de Monique. Elle la suivait partout, au doué, dans le jardin où elle passait de longues heures, dans les sentiers couverts, désormais pleins de fleurs et d’insectes. La sinistre vision s’interposait entre la jeune femme et la nature entière, empêchant toute joie innocente d’arriver jusqu’à elle. Ce n’était pas seulement le remords, ni le chagrin, comme précédemment, c’était la manifestation vivante pour ainsi dire de ces deux sentiments, qui ne remplaçait rien, mais qui s’ajoutait aux peines existantes.
Monique dépérissait, Marin était rongé par la douleur.
Il avait espéré avec elle une vie austère, où l’expiation tiendrait sa place, mais où se trouveraient aussi des joies. Il s’était dit qu’aimant Monique, il en serait aimé, et qu’ils finiraient un jour par reléguer dans l’ombre le souvenir du crime. Tant de choses s’effacent de la mémoire, pourquoi pas celle-là ?
Il s’était trompé. Monique l’aimait, certes ; elle l’aimait comme un dieu ! Mais elle avait peur de lui, il le sentait et s’en désespérait.
Ils se parlaient de moins en moins, trouvant qu’ils ne pouvaient rien se dire. Parfois, elle s’approchait de lui, pendant qu’il était assis près du feu, le soir, et posant ses mains amaigries sur les épaules de son mari, elle le regardait de ses yeux profonds qui demandaient grâce.
Il la serrait alors follement sur son cœur navré ; elle se blottissait contre lui, espérant trouver un peu d’apaisement… Mais ils ne pouvaient exprimer leurs sentiments ; elle n’osait pas, et lui, gauche dans ses discours, croyait qu’il ne saurait pas dire les paroles nécessaires.
L’été s’écoula ainsi, chaque jour emportant quelqu’une des espérances de Marin et quelqu’une des forces de Monique, tristes épaves de leur rêve de bonheur. Elle souffrait tant que, par moments, elle avait envie d’en finir ; puis le courage lui manquait ; la crainte d’un esclandre la tourmentait aussi, elle avait peur de faire parler d’elle après sa mort, et surtout elle pensait à Marin, en se disant :
— Il croirait que je ne l’aimais pas !
Les tristes rafales d’automne soufflaient maintenant sur l’Océan, et Monique allait souvent s’asseoir sur les pierres, au haut de la falaise. Depuis son retour elle n’avait pas encore osé descendre jusqu’aux roches noires ; il lui semblait que là quelque chose d’elle, resté encore intact dans toutes ses peines, se briserait comme le reste. C’est là qu’elle avait juré d’être fidèle : oserait-elle fouler du pied la place où elle avait fait ce serment qui devait être si tôt parjuré ?
Une haute marée avait jeté au pied de la falaise d’énormes quantités de ce varech qui est une des ressources du pays, et les femmes s’étaient empressées à marée basse d’aller le recueillir pour le mettre à l’abri de l’atteinte des vagues, afin de le prendre plus tard pour fumer les champs, suivant l’usage.
— Est-ce que tu n’iras pas au varech ? demanda Marin le soir même, pendant que la tempête rageait au dehors.
— Si tu veux.
— Il le faudrait, nous ne sommes pas riches, il ne faut rien négliger de ce qui peut nous rapporter ou nous épargner quelque chose.
— J’irai, dit-elle.
Il resta silencieux, fumant sa pipe devant les tisons décroissants ; ainsi que des étincelles fugitives, les joies espérées s’étaient éteintes les unes après les autres, et il n’en resterait bientôt plus que de la cendre.
— Et toi, demanda-t-elle au bout d’un instant, est-ce que tu viendras ?
— Peut-être, quand j’aurai fini de défouir nos pommes de terre. Il est temps de les rentrer, les pluies commencent, et l’eau les perdrait.
Le silence retomba sur eux, pendant qu’au dehors, le fracas de l’ouragan ressemblait à celui du tonnerre.
Le lendemain, l’eau devait se retirer dans l’après-midi, assez loin pour permettre aux travailleurs d’accomplir leur besogne. Le vent avait diminué, mais la mer était ce que les marins appellent « démontée », c’est-à-dire que les vagues n’arrivaient plus par houles espacées, mais qu’elles s’entrechoquaient follement les unes contre les autres, sans rythme et sans harmonie.
Sous l’ombre des nuages poussés par un souffle rapide dans les hauteurs du ciel, beaucoup de bonnets blancs émaillaient les groupes de rochers, quand Monique arriva à son tour. Elle s’était attardée, s’ingéniant à mille prétextes pour retarder le moment de descendre ; elle avait peur de ce qu’elle allait ressentir aux roches noires, et pourtant elle savait qu’elle ne pouvait songer à travailler ailleurs, cette place étant celle que la coutume assignait à la famille Bonami pour la récolte du varech.
Quelques femmes remontaient déjà ; elle les rencontra à mi-côte.
— Comme tu viens tard ! lui dirent-elles.
— Et vous, comme vous vous en allez de bonne heure ! répliqua la jeune femme avec un retour de son ancienne vivacité. Elle avait la fièvre, et se fut volontiers querellée.
— C’est que la mer est furieusement démontée ; on ne sait si elle s’en va ou si elle s’en revient, il n’y fait pas bon. Toi qui n’es pas forte, tu devrais t’en retourner avec nous.
— J’aurai assez l’occasion de ne rien faire, répondit-elle en continuant à descendre.
La mer était rude, tant mieux. Plus le travail serait difficile, moins elle aurait du temps pour songer aux choses qu’elle voulait oublier.
Elle franchit, sans le regarder, l’endroit où elle avait fait son serment de fidélité, et marchant avec une incroyable adresse sur les pointes des rocs glissants, elle arriva aux endroits où la tempête de la nuit avait jeté par charretées les longs rubans bruns des algues et les mousses vertes des goémons.
À grandes brassées, sans souci de se mouiller, Monique saisit la récolte marine et fit une douzaine de voyages dans les rochers jusqu’à un endroit sûr. Elle mettait un entêtement enragé à épuiser son corps pour ne pas laisser à son âme le temps de souffrir.
Elle dut s’arrêter, cependant, les forces lui manquaient ; hors d’haleine, les jambes tremblantes, elle s’appuya contre une paroi de granit, pour respirer et regarder la mer.
Le ciel s’était embrasé de lueurs farouches, les rayons du soleil qui allait se coucher, traversaient des masses énormes de vapeurs légères et floconneuses, qui prenaient l’aspect d’un incendie formidable. Les nuées de braise blanchâtre s’écroulaient lentement sur le fond de pourpre incandescent.
— On dirait du sang ! pensa Monique.
Aussitôt l’odieuse image, un instant chassée, réapparut, enveloppée dans le flamboiement des cieux ; la mer semblait rouler du sang dans ses vagues sombres frangées de rose, et tout ce sang était celui de la victime, sans doute !
Éperdue, hallucinée, Monique s’avança pour voir de plus près ; une vague énorme, qui se brisait sur un rocher à quelques mètres devant elle, passa en pluie par dessus l’obstacle, et l’enveloppa de son écume rougeâtre.
— Le sang ! cria Monique en frissonnant sous l’eau glacée.
Elle regarda la mer avec cet air de défi qu’elle jetait aux choses plus fortes qu’elle, car la vie avait pu la briser, mais ne l’avait pas ployée. Une autre vague déferla avec fracas, puis une seconde, et l’eau clapotante envahit le creux où elle se trouvait.
— Si vous me voulez, prenez-moi, dit Monique aux flots furieux, mais je me défendrai !
Elle voyait le danger, elle en comprenait l’étendue, elle savait qu’elle pouvait fuir, et elle ne le voulait pas. Une fois de plus elle bravait sa destinée, – mais cette fois sa destinée avait des forces matérielles visibles et palpables.
Tous les bonnets blancs avaient disparu. En remontant bien avant son heure, la mer les avait chassés devant elle. On n’avait point songé à Monique.
Elle, cependant, faisait face aux vagues qui montaient à l’assaut du rempart qui l’entourait. Elle les laissait crouler sur elle ; trempée jusqu’aux os, aveuglée par l’écume, elle reculait un peu de temps en temps pour prolonger la lutte.
Elle n’avait pas une résolution bien arrêtée de mourir, mais elle sentait confusément que si elle mourait, ce serait pour le mieux. L’instinct de la conservation, cependant, ne l’abandonnait pas, et après un choc qui l’avait collée contre quelque roche, toute saignante, égratignée par les aspérités de la pierre, elle se relevait d’un air hautain, comme pour dire aux flots :
— Je suis encore vivante !
Dans cette bataille insensée, elle éprouvait une joie intense, la première qu’elle eût ressentie depuis sa chute : elle luttait sans trop de perte ; elle serait broyée ou emportée, mais au moins, cette fois, elle se serait bien défendue ! Elle qui n’avait su résister ni à la séduction ni au désir du meurtre, elle tenait tête à l’Océan ! C’était bien, et cela la relevait à ses yeux.
Une masse d’eau énorme s’enleva à vingt pieds de haut en une gerbe d’écume et s’abattit sur le rocher qui soutenait Monique.
Cette fois elle perdit pied, et sentit que le remous l’entraînait. Elle s’arc-bouta de son mieux, avec une sorte de triomphe féroce sur elle-même.
— Souffre encore, se dit-elle, c’est ainsi qu’on expie.
Soudain elle aperçut, descendant la falaise comme s’il eût eu des ailes, Marin, illuminé par les reflets d’incendie du couchant. Il accourait pour la sauver. Elle sentit son âme se fondre, et à travers les rochers, jusqu’à mi-jambes dans l’eau bouillonnante, elle se dirigea en chancelant vers lui.
Les vagues, dans ce moment-là, frappaient ailleurs des coups qui faisaient trembler le sol ; les mers démontées ont de ces lubies ; l’Océan avait renoncé à se battre corps à corps avec le pauvre être endolori, qui, maintenant, voulait vivre. Mais Monique se mouvait maladroitement dans sa lourde jupe de laine saturée d’eau ; elle avançait à peine de quelques pas en une minute, et tout à l’heure les gerbes d’eau allaient revenir l’écraser.
Marin accourut en trébuchant au travers des obstacles, enleva sa femme dans ses bras et voulut retourner sur ses pas ; une lame énorme s’abattit tout d’une masse à l’endroit où ils étaient tous deux un millième de seconde auparavant ; ils n’en reçurent que les éclaboussures, assez fortes pour les renverser tous les deux, mais la mort avait renoncé à eux pour cette fois.
— Tu es folle ! dit Marin en déposant sa femme à terre, quand ils furent à l’abri du danger.
Monique regarda autour d’elle, et vit qu’ils étaient sur la pierre du serment.
— Tu ne veux donc pas que je meure ? lui répondit-elle.
Il la saisit avec frénésie.
— Toi ? mais tu es ma vie, mon tout ! je veux que tu sois heureuse, ou, sans cela, c’est moi qui vais m’en retourner là…
Il indiquait l’endroit maintenant envahi par les eaux, où ils avaient failli périr tout à l’heure.
— Et tu m’aimes autant que s’il n’était rien arrivé ?
— Je ne sais pas comment je t’aurais aimée, répondit Marin en levant sa main vers le ciel qui flamboyait comme une apothéose, mais je sais que je t’aime, tant qu’un homme peut aimer.
— Tu m’as donc pardonné ?
— Je t’ai toujours pardonné !
Elle l’attira à elle et lui donna un long baiser de passion sauvage.
— Ramène-moi chez nous, dit-elle. À présent, nous allons être heureux.
Elle ôta sa longue jupe trempée d’eau qui l’empêchait de marcher, et, vêtue d’un simple petit jupon court, elle gravit la falaise près de son mari.
— Tu es toute en sang, lui dit-il tout à coup, s’en apercevant pour la première fois.
— Ça ne fait rien, répliqua-t-elle, avec un sourire qu’il ne lui avait jamais connu, c’est le mien !
Ils rentrèrent ; le feu flamba haut dans la cheminée. Marin déshabilla Monique avec les soins tendres et gauches qu’il eût apportés à la toilette d’un nouveau-né, et il la mit dans le lit en l’entourant de précautions infinies. Elle lui souriait d’un air heureux, et c’était l’ancienne Monique qui était revenue, tant elle avait sur son visage de jeunesse et de lumière.
Débordant d’une joie qu’il avait cru ne jamais connaître, il se pencha sur elle et la regarda avec ivresse en lui disant :
— Oh ! ma Monique, c’est seulement d’aujourd’hui que je sens que tu es ma vraie femme.
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