Chapitre 5
Tout finit par arriver, même les réponses aux lettres qu’on a écrites longtemps auparavant.
Un jour d’août, par un grand vent qui apportait jusqu’au haut de la falaise les papillons blancs de la mer, flocons arrachés à l’écume qui s’acharnait sur les brisants, M. le maire prit le chemin qui conduisait à la mer, une lettre dans sa poche et les mains derrière son dos.
C’était jour de fougère. Les demoiselles Mahaut avec leurs amies et deux ou trois jeunes gens coupaient les hautes tiges ailées, semblables à des plumes, afin de les faire sécher pour les feux d’automne. Ce travail était considéré comme une sorte de partie de plaisir à laquelle on s’invite entre amis. Madame Mahaut avait promis d’envoyer à quatre heures du cidre et de la galette pour faire la collation ; Clémence et sa fille avaient été priées aussi de bonne amitié, et la faucille à la main, elles travaillaient comme les autres. Bonami s’était offert, pour être près de sa prétendue, et, à lui tout seul, il coupait de la fougère comme quatre.
La falaise était amusante à voir, avec les bonnets blancs des faucheuses, qui l’émaillaient à mi-hauteur de taches éblouissantes. On riait fort, on parlait haut, car on était loin les uns des autres ; les plaisanteries n’étaient pas des plus fines, mais elles étaient franches, et tout le monde pouvait les entendre.
M. Mahaut s’arrêta un instant à regarder ce joli tableau dont le seul défaut était de faire les êtres humains ridiculement petits en face de la nature, puis il s’avança, pensant qu’après tout, les gens qui travaillaient là pour son compte avaient beau paraître gros comme des mouches, sa fougère n’en serait pas moins sèche le lendemain et rentrée le jour d’après, car ce vent-là était fait exprès pour la sécher bien vite.
— Voilà papa qui apporte la galette ! s’écria l’aînée des demoiselles Mahaut en apercevant son père.
M. Mahaut fit un signe négatif ; alors tous les bras s’arrêtèrent, toutes les échines penchées se redressèrent, et abritant leurs yeux de la main, tous les travailleurs regardèrent cet homme étonnant qui venait jusque-là sans prétexte et pour le seul plaisir de les voir.
Il s’approcha sans se laisser troubler par la curiosité générale, et descendant à travers les cailloux avec beaucoup de noblesse, il se dirigea vers Monique, qui le regardait avec plus d’attention encore que tous les autres.
— Pourquoi me regardes-tu comme cela ? dit-il à la jeune fille qui rougit ; tu vois bien que j’ai les mains vides ; la galette va venir, sois tranquille, tu n’y perdras rien…
L’envie de rire et de taquiner un peu Monique céda le pas au sentiment de sa dignité administrative. Instinctivement, il se redressa, pendant qu’il cherchait dans la poche de son gilet la lettre qu’il montra avec une certaine emphase.
— Ton destin est là-dedans, Monique Bréquet, dit-il ; tâche, mon enfant, que je n’aie jamais à me repentir de m’être mêlé de tes affaires.
Monique ne répondit mot ; elle regardait la lettre ou était contenu son destin. Marin, qui n’était pas loin, avait pâli, mais, se raidissant, il s’était contraint à rester debout sur la pente abrupte, quoique ses jambes tremblassent sous lui.
— Ma belle-sœur m’écrit, reprit M. Mahaut, qu’elle s’est informée auprès de la personne dont je t’avais parlé. C’est madame Dunois ; son mari est directeur d’une banque de commerce et d’escompte.
Il s’arrêta pour peser l’effet de ses paroles imposantes, mais personne ne se rendait compte de ce que pouvait être la situation sociale d’un directeur comme celui-là. Cependant le mot directeur faisait bien, et les visages prirent une expression recueillie. Monique écoutait toujours, sa jolie petite figure en l’air.
— Elle ne peut guère marcher que de son fauteuil à son lit ; voilà plusieurs années que cette pauvre dame est infirme ; elle supporte son mal avec une patience admirable, paraît-il, et digne des plus grands éloges. Tu seras chargée de t’occuper d’elle, de la servir, de veiller à ses moindres désirs ; elle a besoin d’une personne douce et honnête ; nous t’avons recommandée comme telle, Monique ; j’espère que tu feras honneur à notre recommandation.
Le moment était solennel. Tous les bonnets blancs qui parsemaient la falaise s’étaient maintenant groupés autour du maire, un peu en dessous, de sorte qu’il dominait littéralement la situation. Un murmure d’approbation salua la fin de son discours.
— Je ferai de mon mieux, monsieur Mahaut, répondit Monique.
Le maire inclina la tête en signe de satisfaction.
— Et quand faudra-t-il que je parte ? demanda la jeune fille d’une voix légèrement émue.
— Le plus tôt possible. C’est demain samedi. Il faudrait partir lundi.
Monique baissa les yeux et sembla réfléchir. Le vent jouait avec les monceaux de fougère déjà à demi desséchée, et faisait de temps en temps claquer le coin d’un tablier ou les brides d’un bonnet. On attendait la réponse de la fillette.
— C’est bien, monsieur, je partirai, dit-elle. Je vous remercie.
— Voici la galette qui arrive ! s’écrie une voix juvénile.
La galette et le cidre arrivaient en deux paniers, portés chacun par une femme robuste ; on les entoura, et Monique fut oubliée.
Clémence et Marin étaient restés à leurs places, muets et graves. La jeune fille se tourna vers eux.
— Eh bien, dit-elle, c’est décidé.
Clémence ouvrit la bouche pour parler, puis elle la referma sans avoir rien dit, et se retournant, elle coupa d’un air distrait quelques tiges de fougère.
Marin fit deux pas.
— Viens-t’en avec moi, dit-il. Si tu pars lundi, nous avons à causer. Voilà assez d’ouvrage pour un jour.
Il prit la main de Monique et l’entraîna vers le bas de la falaise.
— Hé ? les amoureux, venez prendre votre part de galette, dit mademoiselle Mahaut l’aînée, en les voyant s’écarter.
— Merci bien, mademoiselle, nous n’avons pas faim, répondit le jeune homme sans s’arrêter.
Ils descendirent jusqu’au bas, si loin qu’ils semblaient, aux yeux de ceux qui étaient restés à mi-côte, n’être plus que des points mouvants, et s’assirent à l’extrême limite de la terre, là où les rochers, couverts de perce-pierre, sont inondés à chaque grande marée.
Une aiguille de granit les cachait à la vue des travailleurs ; ils restèrent là silencieux, l’âme débordant de sentiments qu’ils ne pouvaient exprimer, pendant que Clémence, qui les avait suivis du regard, tant qu’elle avait pu les voir, se demandait si c’était bien réel, et si alors qu’elle croyait avoir tout fait pour la conserver encore, sa fille avait déjà cessé de lui appartenir.
— Alors, tu t’en vas ? dit Marin à sa promise sans la regarder.
Il avait quitté sa main et s’était assis à un pas d’elle, de façon que les yeux de Monique fussent contraints de tomber sur lui.
— Tu le vois bien, répondit-elle en se détournant.
Elle avait arraché une touffe de perce-pierre dont elle mordillait le feuillage épais et poivré.
— Cela ne te fait pas de peine ?
— Si, et à toi ?
Il gardait le silence ; elle ramena vers lui son frais visage singulièrement changé. La bouche sévère, le regard profond et triste donnaient une expression si nouvelle à la figure enfantine qui avait gagné le cœur de Marin, qu’il en fut frappé et l’examina comme s’il ne la connaissait pas.
— Moi… dit-il…
D’un revers de la main il balaya sur la pierre auprès de lui une poignée de gravier et de petits coquillages ; puis il répéta le même mouvement deux on trois fois d’une façon machinale, sans s’en apercevoir, pendant que les coins de sa bouche serrés à grand-peine réprimaient un sanglot.
Monique le regardait avec une émotion mêlée de curiosité. C’était pour elle, pour la petite fille traitée avec si peu de cérémonie jusqu’alors, que ce grand garçon résistait si courageusement à l’envie de pleurer ? Elle pouvait faire couler des larmes d’hommes, ces larmes rares et précieuses, que le plus profond désespoir, que l’angoisse mortelle arrachent seuls aux yeux vaillants ?
À tout premier amour de jeune fille s’ajoute un peu de curiosité. Elle voudrait savoir comment chez l’homme sont ressentis les sentiments qui lui apparaissent si doux et si troublants. Elle s’étonne qu’il semble tranquille et content quand elle se sent troublée, et ne peut comprendre comment il est ému de choses qui à elle semblent toutes simples.
Monique n’était pas une demoiselle civilisée, mais elle avait une finesse naturelle qui la faisait deviner vite et sûrement.
— Comme il m’aime ! se dit-elle, pleine d’orgueil. – Et elle se sentit certaine de son empire. – Il a peur que je ne l’aime pas assez ! fut sa seconde pensée, mêlée d’un peu, très peu, de compatissante ironie.
Et pourtant Marin avait raison de craindre ; elle ne l’aimait pas assez.
— Pourquoi es-tu si triste ? lui dit-elle en étendant la main vers son bras.
Il fit un léger mouvement de recul, elle retira sa main.
— Tu crois que ça me fait plaisir de te voir t’en aller ? dit-il avec une sourde colère.
— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? répondit Monique avec un petit haussement d’épaules. Je n’y peux rien ! tu sais bien que si ma mère voulait m’écouter, je resterais…
Marin parut touché, et, se rapprochant, c’est lui qui prit la main de sa promise.
— Tu t’en vas, dit-il d’une voix grave et parlant lentement ; tu vas mener une autre vie, voir d’autres gens ; tu penseras aussi des choses différentes, tandis que moi, je resterai au pays, et je ne changerai pas…
— Pourquoi ne viens-tu pas aussi en service à Rouen ? fit tout à coup joyeusement Monique.
Bonami secoua la tête.
— Je ne suis pas un domestique de bourgeois, moi, dit-il. Je suis un paysan, et je n’ai plus l’âge de prendre d’autres habitudes ; d’ailleurs, je le pourrais que je ne le voudrais pas. Je puis être un bon valet de ferme chez quelque gros propriétaire des environs, je ne ferais qu’un mauvais oiseau de cage.
Monique ne comprenait pas bien la différence, mais elle vit qu’il serait inutile d’insister.
— Ce n’est pas moi qui changerai, reprit Marin, suivant sa pensée ; je resterai le même, malgré vents et marée…
— Bien sûr ? demanda Monique en se penchant un peu vers lui.
Il sourit d’un beau sourire tranquille.
— Tu vois ce rocher noir qui est là ? dit-il en étendant la main droite vers un bloc de granit couvert d’algues, que les flots quittaient et reprenaient tour à tour plusieurs fois par minute. Il est tantôt sous l’eau, tantôt dessus, et pourtant, depuis que tu es au monde, tu l’as toujours vu là ? Il y était bien avant nous, et quand mon ancien arrière-grand-père, le premier Bonami, a bâti notre maison là-haut, il y était déjà depuis des années et des années. Il n’a pas changé pourtant, et tous ceux qui sont venus lui ont vu la même figure. Eh bien, moi, Monique, je suis comme lui, dur à la peine, et toujours le même. Si tu as peur de me voir changer, pense à la roche noire, et rassure-toi.
— Mais moi, dit la jeune fille un peu intimidée, je ne changerai pas non plus !
Il la regarda avec une tendre pitié.
— Si jeune, dit-il, et si petite, si peu femme, et pas faite pour avoir du chagrin… Si tu changeais, il n’y aurait rien d’étonnant, et ce ne serait pas ta faute !
Monique se sentit blessée dans sa fierté de fiancée et se mit à pleurer.
— Je ne sais pas pourquoi, dit-elle, tu me dis des choses qui me font de la peine. Je t’aime tant que je peux, et c’est injuste de ta part de t’en prendre à moi pour des affaires que ni toi ni moi ne connaissons.
— Tu as raison, fit Marin en passant sa main sur les cheveux rebelles que le vent agitait en tous sens autour du joli visage contristé de la jeune fille.
Elle sourit et le regarda avec confiance.
— Tu m’écriras ? demanda Marin. Tous les quinze jours ?
— Oui, fit-elle. Mais toi aussi ?
— Je ne suis pas fort en écriture, dit le jeune homme un peu embarrassé. Mais je t’écrirai tout de même. Tu ne montreras mes lettres à personne ?
— Grande bête ! Puisque je ne connais personne.
— Tu auras vite fait des connaissances, murmura le fiancé. Pourvu que ce soient de bonnes connaissances !
Une éclaircie se fit soudain dans l’esprit de Monique.
— Tu es jaloux ? dit-elle en riant, tant cela lui semblait drôle.
Il la regarda un instant, d’un air presque méchant, et répondit ensuite :
— Cela se peut. Et quand cela serait ?
Monique hésita, sourit, puis devint grave tout à coup. La physionomie de son prétendu n’appelait pas le sourire.
— On a bien le droit d’être jaloux de sa femme ? dit Marin, d’un ton bourru ; et bien plus encore de sa promise, car sa femme, on la tient, – tandis que sa promise… et une promise qui s’en va si loin…
Il saisit d’un geste désespéré les deux poignets de la jeune fille et la regardant avec une suprême tendresse :
— Ô Monique, s’écria-t-il, ne me trompe pas ! N’aime que moi, n’aie confiance qu’en moi, sois honnête pour moi ! Car si tu ne m’aimais plus, – tu vois ce trou-là, en bas des roches ? Je m’y jetterais avec une pierre au cou, aussi vrai que nous voilà nous deux !… et que tu pleures, ajouta-t-il en se penchant vers la jeune fille, dont il essuya les larmes avec ses lèvres.
Une grande flamme passa tout à coup dans le cœur encore mal éveillé de Monique, et elle regarda son fiancé hardiment, dans les yeux.
— Je n’aimerai que toi, je n’aurai confiance qu’en toi, dit-elle. Tu peux compter sur moi comme sur ta femme fidèle.
Ils échangèrent un baiser et restèrent muets, écrasés sous l’impression d’un mystère solennel auquel ils participaient presque à leur insu.
Marin leva les yeux vers la falaise.
— Ta mère te cherche, dit-il à Monique ; allons la rejoindre là-haut. Il ne faut pas qu’on se moque de nous, nous ne l’avons pas mérité.
Lentement, comme des gens qui ont l’habitude de la falaise, ils gravirent les cent mètres de hauteur en suivant les lacets du chemin dans le gazon ras et dru, sans cesse écourté par la dent active des brebis, et ils arrivèrent près des travailleurs sans avoir échangé d’autres paroles.
Ils avaient l’air si grave et si triste que les plaisanteries expirèrent sur les lèvres de ceux qui auraient été tentés d’en faire.
La collation était terminée, on coupa la fougère pendant deux heures encore, après quoi la bande joyeuse reprit le chemin du village, en s’égrenant au seuil des maisons. Clémence et sa fille se trouvèrent les dernières, escortées de Marin qui les suivait silencieusement.
Quand ils se virent seuls tous trois sur la place, devant la maison de M. Mahaut, ils échangèrent un regard plein de discours muets.
— Vous lui avez donné de bons conseils, dit Clémence à son futur gendre.
Comme il la regardait un peu surpris :
— Ça se voit, ajouta-t-elle ; elle a la figure bouleversée ! Elle était comme ça la veille de sa première communion. Allons, Marin, venez souper avec nous, et demain aussi, puisqu’elle s’en va lundi.
Elle entra dans sa maisonnette, et ils la suivirent, toujours très graves.
q