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Chapitre 6

A huit heures du matin, le lundi suivant, Monique se trouva, un petit paquet à la main, une vieille petite malle auprès d’elle, au bout de la place de Champcey, près de l’église, là où le voiturier s’arrête pour laisser manger l’avoine à ses chevaux.

La petite malle était bien vieille en vérité. Deux bandes de peau de porc, revêtues de leurs soies, évoquaient le souvenir d’une époque où les malles et ce qu’on mettait dedans étaient plus solides que de nos jours. C’était celle qui avait jadis servi au père de Monique lorsqu’il était revenu du service militaire, – il y avait si longtemps ! Oubliée dans le grenier, elle avait amassé beaucoup de poussière, mais on l’avait soigneusement nettoyée, frottée, brossée, dedans comme dehors ; on avait graissé la serrure rouillée, et voici qu’elle était prête à suivre la fillette dans ses pérégrinations, comme elle avait jadis suivi le père.

On se hasarderait beaucoup en affirmant que tout Champcey assistait au départ de Monique ; mais pour être juste, il faudrait en accuser une bonne moitié, la moitié féminine tout entière – et quelques représentants de l’élément masculin en plus.

C’était un gros événement. Champcey n’avait guère assisté à des départs semblables. Non que de loin en loin une jeunesse évaporée n’eût pris la voiture pour ne plus revenir, mais ces départs clandestins n’offraient aucune solennité. Cette fois, Monique Bréquet représentait le pays, Champcey lui-même, immolé sur l’autel du devoir et de l’obéissance filiale.

— C’est risquer gros, disaient les matrones en hochant la tête. Je n’enverrais pas ma fille comme cela, si loin, toute seule !

— Est-elle heureuse ! pensaient les jeunes filles. Mais elles feignaient un dédain profond pour le goût d’aventures qui poussait au large cette petite barque novice, en même temps que leurs yeux, malgré elles, brillaient d’envie.

Clémence était impassible. Son visage était très pâle, ses traits sévères plus tirés encore que de coutume ; mais on n’aurait pu surprendre un mouvement de sa bouche ou de ses yeux qui trahit l’émotion…

Monique ne pleurait plus ; on voyait qu’elle avait pleuré ; ses lèvres tremblaient encore par moments, et sa poitrine se soulevait en gros soupirs, comme celle d’un enfant mal consolé.

La voiture se montra au détour de la route, au milieu d’un « Ah ! » général. Le conducteur sauta précipitamment à bas, car on avait dix minutes de retard, débrida les chevaux et leur mit le nez dans la mangeoire.

Aussitôt les groupes se rapprochèrent de Monique, et M. Mahaut sortit de sa maison, accompagné de son état-major ordinaire, sa femme et ses filles. Il tenait à la main, cachetée d’un superbe cachet rouge, la lettre officielle qui devait présenter Monique à ses protecteurs.

— Tout est arrangé, dit-il : on viendra t’attendre là-bas à la gare ; tu n’as plus qu’à te laisser mener jusqu’au chemin de fer par le conducteur, qui est un brave homme, et qui m’a promis hier de ne pas te quitter avant que tu sois dans le train. Au revoir, Monique Bréquet ; sois honnête fille et bonne servante, fais honneur à ton pays, et à ton retour ton pays te fera honneur.

Sur cette phrase majestueuse, M. Mahaut donna une lourde poignée de main à sa jeune protégée, et rentra dans sa demeure. Madame Mahaut s’approcha à son tour avec un panier recouvert de linge, renfermant une motte de beurre confectionnée de ses mains, que Monique devait remettre à la sœur de la digne femme. Ses recommandations furent longues, mais d’une précision telle qu’il devenait impossible de s’égarer sur le moindre point.

La jeune voyageuse l’écoutait d’une oreille distraite, et se demandait, pendant tous ces discours, pourquoi Marin ne s’était pas montré.

Elle l’avait vu un instant le matin à l’aube, alors qu’elle était allée chercher de l’eau à la fontaine pour la dernière fois ; ils avaient à peine échangé quelques paroles, car lorsqu’on a trop de choses à se dire, on ne trouve plus rien, et, depuis, elle avait bien espéré le revoir longuement. Faudrait-il qu’elle partît sans lui avoir dit adieu ?

L’absence de Marin donnait lieu à quelques commentaires dans le public ; les plus malins prétendaient qu’il était allé attendre le passage de la diligence au pied d’une rude côte, distante d’une lieue environ, que les voyageurs avaient l’habitude de monter à pied, pour alléger la tâche des chevaux ; d’autres disaient qu’il s’était enfermé chez lui, ne voulant point montrer plus de chagrin qu’il ne sied à un homme…

Monique, inquiète, incapable de comprendre ce qu’on lui disait de toutes parts, leva les yeux vers l’église, qui bordait un des côtés de la place, et aperçut dans le cimetière, appuyé à la croix de Victoire, l’homme qui l’aimait, tel qu’il lui était apparu le jour où ils avaient échangé leurs paroles.

La haie de ronces et d’églantiers le cachait presque entièrement ; il fallait savoir que Marin était là pour l’y distinguer ; mais le cœur de Monique sauta sous son fichu de mousseline, et elle s’aperçut, au regard qu’il attachait sur elle, qu’il était là depuis longtemps.

— Allons, en route ! fit le conducteur en prenant la bride de ses chevaux pour les écarter de la mangeoire, afin de leur remettre leur mors.

La porte du cimetière retomba avec un petit bruit sec, et Marin s’avança vers sa promise. Il tenait à la main une branche de roses blanches, cueillies au rosier de Victoire.

— Au revoir, Monique, dit-il en l’embrassant trois fois joue contre joue à la mode du pays normand. Souviens-toi de ce que tu as promis ; moi, je resterai le même.

Il arrangea lui-même les roses dans le fichu de la jeune fille, comme il l’avait fait le premier jour, sans plus de trouble sous les regards curieux qu’il n’en avait montré dans leur solitude.

Monique embrassa sa mère, dit un adieu hâtif à quelques compagnes, et se trouva assise dans le coupé, près du conducteur.

Le fouet claqua, les chevaux donnèrent un coup de collier.

— À toujours ! dit la voix mâle de Marin Bonami, que Monique entendit seule, au milieu des souhaits de tous les assistants.

La diligence fila grand trot le long de la route qui descendait un peu à la sortie du village. Un instant, elle suivit une courbe, et l’église se montra à gauche, avec la tombe de Victoire, couverte de roses blanches. Marin y était retourné, car on voyait une blouse bleue briller au soleil contre le mur de vieilles pierres d’un gris doré…

Et Champcey disparut aux yeux de Monique, aveuglés par les pleurs.

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