CHAPITRE X.
Gustave ne tarda pas à perdre le sang-froid dont il s’était armé devant Louise, en face du danger imprévu dont elle le menaçait. La surprise jointe à la colère, lorsque l’une et l’autre est extrême, donne souvent au visage d’un homme l’immobile apparence du calme: apparence de courte durée, que suit une explosion furieuse ou l’abattement de toutes les forces.
Si Gustave fût resté quelques minutes de plus auprès de Louise, elle eût été désabusée bien vite sur ce calme menteur qui vint éclater en tempête dans l’appartement du docteur Thévenot.
Gustave entra pâle, les traits en désordre. Aux paroles que lui adressa le docteur, il ne répondit long-temps que par des mots sans suite, entrecoupés de nombreuses imprécations. Il se frappait la tête du poing, il s’asseyait, il se levait, il criait, il pleurait même, tant sa colère était grande.
--C’est une malheureuse! docteur, une femme abominable, capable de tout! Si elle n’est pas folle, c’est la plus infâme des créatures. Vous savez comment je me conduis envers elle; il est impossible d’y mettre plus de procédés, de délicatesse... Eh bien! la misérable qu’elle est ne sait qu’imaginer pour me brûler le sang, pour me faire tourner la tête. Au moyen de cette idée fixe, qu’elle doit mourir en couches, elle veut me contraindre à l’épouser tout de suite. Comment donc! mais elle en est venue jusqu’aux menaces!.. Tout cela est une comédie atroce qu’elle joue pour me forcer au mariage. Croyez-moi, c’est une rusée coquine, qui n’a pas plus envie de mourir que vous et moi, et qui veut me convaincre de sa mort prochaine afin de m’arracher un consentement que je ne donnerai jamais. Je le vois maintenent, j’ai été la dupe d’une intrigante: elle veut se faire épouser, voilà tout. Vous figurez-vous bien qu’elle m’a menacé des tribunaux! L’insensée! est-il un tribunal au monde qui puisse me faire épouser une femme de son espèce!... J’aimerais mieux épouser une servante. Les tribunaux! Mais c’est incroyable, cela! Oser me menacer des tribunaux!..
--Elle dira que vous l’avez séduite...
--Comment! elle est femme à dire que c’est moi qui ai tué sa mère.
--Elle dira que vous l’avez séduite, reprit le docteur; mais il ne suffit pas de dire, il faut prouver.
--Je vis avec elle depuis un an, et, de plus, elle est enceinte.
--Qu’est-ce que cela fait? N’est-elle pas d’un âge à savoir se conduire?.. Je doute même qu’il y ait lieu à vous faire payer une amende... Si vous m’en croyez, vous lui laisserez quelques petites rentes pour vivre, et vous la planterez là, puisqu’il est impossible que vous restiez ensemble... Vous partirez pour la Suisse, pour l’Italie, n’importe: vous ferez un voyage: elle ne courra pas après vous.
--Mais, docteur, songez donc... elle est enceinte, près d’accoucher, la malheureuse! Sans cela, mon ami, mais, mon Dieu! je serais déjà à mille lieues d’elle!... C’est son enfant qui me retient.
--Ah! ah!
--Sans doute. Que deviendra cet enfant?
--Elle l’élèvera.
--Elle, mon ami! Une folle!...
--Oh! que non.
--Folle à lier, je vous dis. Entre ses mains, quel sera le sort de mon enfant? car enfin, docteur, il est à moi comme à elle, et je dois en prendre soin.
--Des rentes, mon ami, des rentes; ils s’arrangeront tous deux avec cela. Parce qu’une femme est devenue enceinte, vous ne pouvez pas vous croire lié à elle pour la vie.
--Moi, non; mais elle, c’est différent. Vous ne lui ôteriez pas de la tête que cet enfant nous lie ensemble d’une chaîne que rien ne peut rompre... Tenez, docteur, je connais mieux que vous le caractère de cette femme. Mère par mon fait, elle me poursuivra de son enfant tout le temps que je vivrai. En quelque lieu que je sois, elle viendra m’apporter cet enfant, elle me le jettera sur les bras; elle me criera aux oreilles: Voilà ton fils, et je suis ta femme; reconnais-le et épouse-moi! C’est un cerveau malade, une imagination romanesque qui ne me laissera pas une minute de repos. Pour la fuir, il ne faudrait rien moins que quitter Paris, la France, m’expatrier en un mot!
--Vous vous exagérez...
--Rien du tout, docteur; elle remuera ciel et terre pour me trouver. Je ne sais que trop ce dont elle est capable. Si ce n’était pas cet enfant, oh! tout cela changerait de face. Mais c’est cet enfant, je vous le répète, qui la fera s’attacher à moi comme une furieuse, qui l’excitera à me chercher dans tous les coins de Paris, à me harceler, à me tourmenter sans relâche; car ce malheureux enfant, à ce qu’elle s’imagine, lui donne sur moi les droits d’une épouse... Concevez-vous l’horrible de ma position?
--Je conçois bien; mais comment faire?... Dans trois semaines, un mois au plus, ses couches...
Gustave l’interrompit d’un geste violent.
--Docteur, dit-il avec une voix altérée, mais qu’il essayait de rendre ferme, docteur, êtes-vous mon ami, et voulez-vous m’aider dans l’exécution d’un projet, le seul qui puisse m’arracher des mains de cette femme?...
--J’y consens, car je suis convaincu d’avance que vous ne me proposeriez rien de contraire à l’honneur.
Gustave balbutia quelques mots, puis l’assurance lui revint, et il ajouta:
--Ce projet n’est pas nouveau dans ma tête. Une folie, un caprice me le fit concevoir; je l’abandonnai comme je l’avais conçu, sans trop de raison: depuis je l’oubliai tout-à-fait, et lorsque par hasard il se représentait à mon esprit, je le rejetais comme un crime. En telle circonstance donnée, l’exécution d’un projet comme le mien est une scélératesse, une infâme lâcheté...
--Et c’est ce même projet?... interrompit le docteur.
--Le même. Il ne me serait pas venu il y a un an, que très-certainement ma position me l’inspirerait aujourd’hui, comme unique moyen de salut. Au reste, les circonstances ayant changé, ce qui eût été une mauvaise action autrefois peut devenir maintenant une chose juste et bonne. Mon bonheur, celui de trois personnes, dont une est mon enfant, me font un devoir, une nécessité de l’enlèvement que je médite. Vous serez deux dans le secret: vous et madame Lefebvre.
--Et qu’est-ce que cela peut être? demanda le docteur avec inquiétude...
Madame Lefebvre parut en ce moment. Louise l’avait envoyée à la recherche de Gustave; elle lui écrivait pour le prier de revenir près d’elle, de ne pas l’abandonner, de l’excuser... Elle finissait sa lettre par ces mots: «Gustave, pardonnez à une pauvre femme que le chagrin rend folle.»
--Vous voyez, docteur, dit Gustave; et j’abandonnerais mon enfant à cette insensée! Si elle a des droits sur lui, j’en ai aussi, moi, ce me semble. C’est au plus raisonnable des deux à se charger de son avenir.
S’adressant à madame Lefebvre:
--Vous lui direz que je la verrai demain.
La Lefebvre supplia Gustave de ne pas y manquer, parce que madame était accablée de désespoir.
--C’est bien, c’est bien, j’irai, madame Lefebvre, répondit-il; je me fie à vous pour la consoler.
--Monsieur peut se fier à moi sur tout ce qui concerne...
--Je le sais, madame Lefebvre, aussi ne tarderai-je pas à vous donner des preuves d’une confiance sans bornes. Sortez; je vous parlerai demain.
La Lefebvre sortit. Une longue et chaleureuse discussion s’établit entre le docteur et Gustave, lequel ne quitta son ami qu’après lui avoir entendu dire:
--Votre projet est difficile à mener à bien, Gustave; mais, puisque votre bonheur, le bonheur de Louise même et de son enfant en dépendent, je me prête volontiers à vous servir tous trois de ma discrétion et de mon zèle. Cependant je vous proteste que, malgré l’embarras où je vous vois, je ne me mêlerais en aucune façon de cette affaire, si je ne croyais pas vous rendre, à vous particulièrement, un immense service.
Gustave lui serra la main affectueusement.
--Bon docteur, lui dit-il, ce service est plus grand que vous ne croyez: vous me sauvez la vie. Ma position n’était pas tenable; pour en sortir, j’étais homme à me faire sauter la cervelle.
Dans la même journée, Gustave reçut encore deux lettres de Louise. La pauvre femme le conjurait d’oublier ses emportemens et de lui pardonner ses torts.
Suivant la résolution qu’il avait prise, Gustave ne la revit que le lendemain.