CHAPITRE IX.
Aux ennuis de la solitude, aux chagrins de l’abandon, se joignirent bientôt les tourmens affreux de la jalousie. Louise ne douta point qu’elle n’eût une rivale. Sa pauvre tête faillit à s’égarer. Connaître cette femme, l’aller trouver, lui dire qu’elle est mère, se venger d’elle, devint l’objet de toutes ses pensées et de toutes ses actions.
Lorsque Gustave venait la voir, elle ne lui montrait aucune défiance; mais lorsqu’il la quittait, elle sortait presque en même temps que lui, le guettant de l’œil dans la rue, le suivant d’un pas rapide, malgré la pesanteur de sa grossesse, parlant aux portiers des maisons où il entrait, le poursuivant en voiture lorsque lui-même en prenait une, ne vivant plus enfin que dans l’espoir de savoir le nom et la demeure de la femme pour qui Gustave la négligeait.
Dans toutes ses courses, elle avait fini par découvrir la demeure de M. Charrière. C’était là que Gustave se rendait le plus souvent. Alors son humeur jalouse s’apaisait, mais elle se disait aussi: J’irai trouver son père, si jamais il m’abandonne.
Elle ne sentait pas encore la nécessité de faire cette démarche, car, en dépit de ses craintes, elle était loin de croire que Gustave eût renoncé à la prendre pour femme.
Madame Lefebvre, qui ne cessait pas de veiller sur Louise, avait mis Gustave au fait des fréquentes absences de sa maîtresse, toujours prête à sortir, disait-elle, lorsque monsieur lui-même quittait la maison. Gustave ne fit d’abord nulle attention à cette confidence de madame Lefebvre; il se souciait peu que Louise allât et vînt suivant sa fantaisie. Mais à la fin, convaincu que Louise épiait sa conduite, il voulut la surprendre en faute. Le cas ne tarda pas à se présenter.
Après lui avoir fait un soir une très-courte visite, il s’éloigna par la rue Jacob, marchant très-vite, sans regarder en arrière. Au détour de la rue des Saints-Pères, il marcha lentement, puis il s’arrêta. Au bout de cinq ou six minutes, Louise l’avait rejoint. Elle était pâle, haletante. En apercevant Gustave qui la regardait froidement en face, elle fut saisie de frayeur. Soit fatigue, soit émotion, elle chancela, elle allait tomber. Il la soutint, fit avancer une voiture, et l’aidant à monter dedans, il lui dit:
--Vous êtes une insensée. Accusez-moi donc, à présent, de vouloir votre mort et celle de votre enfant, vous qui voulez tuer à plaisir votre enfant et vous! Je vous déclare que vous ne quitterez plus votre chambre.
A cette menace faite d’une voix sévère, Louise commençait en sanglotant le récit de ses griefs, lorsque Gustave l’interrompit:
--Vous me direz tout cela chez vous.
En effet, revenus rue du Colombier, Gustave la laissa librement s’emporter en reproches de jalousie. Quand il l’eut entendue, il ne lui fit que cette réponse:
--Louise, soyez sûre que je n’ai pas d’autre femme que vous sur les bras; vous m’avez dégoûté des maîtresses pour le reste de ma vie.
Cette réponse n’était pas de nature à satisfaire le cœur de Louise. Elle reprit:
--Pourquoi m’abandonnez-vous? je vous ennuie, je vous tourmente, à ce que vous dites?.. Mais ne me quittez pas, restez près de moi, et je vous rendrai heureux. C’est la solitude où vous me laissez qui m’aigrit le caractère. Si vous ne me fuyiez pas, serais-je jalouse? Gustave, je ne vous demande pas de l’amour pour moi, mais de l’humanité pour mon enfant. Mon enfant souffre de tout le mal que vous me faites. Ne m’aimez pas si vous voulez, mais aimez-le, lui! car enfin, Gustave, c’est votre enfant, et je suis votre femme... Gustave, ajouta-t-elle en se jetant à son cou, Gustave! tu ne peux m’abandonner ainsi, j’ai un enfant de toi, la nature m’a faite ta femme; tu ne peux pas me quitter, je ne peux pas te quitter non plus, moi!.. Cet enfant, pauvre petite créature, va bientôt t’appeler son père... Mon Gustave, je t’en prie, aime-moi un peu pour l’amour de lui... Il est possible que j’aie des torts envers toi, eh bien! je te promets de te les faire oublier... Mais, je t’en conjure, reste près de moi, ne me quitte plus. Que veux-tu?... je suis malheureuse, je suis jalouse...
Des larmes étaient venues aux yeux de Gustave. Il embrassa Louise, qui lui fit mille protestations de tendresse et de bonheur.
--Sois tranquille, lui dit-elle, je ne te tourmenterai plus.
Certain qu’elle disait vrai, Gustave résolut de la laisser seule moins souvent.
Mais l’amour, qui s’était éloigné de lui, ne pouvait revenir. C’était une sorte de pitié qu’il éprouvait maintenant pour Louise, rien de plus. Il voulait bien, pour la rendre heureuse, lui sacrifier cinq ou six heures par jour, mais, pour son bonheur à lui, il aurait bien voulu ne s’être pas condamné à ce sacrifice. Aussi, toutes les fois qu’un prétexte d’affaires, raisonnable en apparence, s’offrait à son esprit, il le saisissait avidemment pour se rendre à la liberté. Louise n’était pas guérie de ses soupçons jaloux, tant s’en faut. Le peu de temps qu’elle restait sans voir Gustave, son imagination la jetait à travers une nouvelle intrigue amoureuse; elle se représentait constamment Gustave infidèle. Sortait-il, elle pleurait afin qu’il restât, sorte de supplication qui le faisait s’éloigner plus vite; rentrait-il, elle ne lui épargnait ni reproches ni larmes sur sa longue absence.
La patience de Gustave était à bout.
Ce fut une tout autre chose encore quand Louise vint à se mettre en tête qu’elle devait mourir en couches. On ne sait à quel propos cette idée la frappa: peut-être avait-elle entendu dire récemment, ou plutôt avait-elle lu quelque part qu’en certaine province de France, jadis une croyance superstitieuse était répandue, à savoir, que toute fille enceinte et non mariée mourait en devenant mère. Quoi qu’il en soit, cette pensée l’occupa à tel point, qu’elle parlait sans cesse de sa mort prochaine.
Vainement le docteur essayait-il de lui mettre l’esprit en repos là-dessus; elle repoussait toute consolation, persuadée qu’elle était de mourir. Ses frayeurs croissaient de jour en jour; car le moment venait où Louise serait bientôt mère: à cette époque, elle était enceinte de huit mois.
Gustave, depuis une ou deux semaines, se tenait absolument éloigné de Louise; il la fuyait de nouveau et avec autant de soin qu’il l’avait cherchée dans des temps plus heureux. Il ne paraissait pas que rien pût le décider à revenir rue du Colombier: il attendait les couches. Cependant, un jour le docteur vint le trouver de la part de Louise. Elle veut vous voir et vous parler tout de suite, dit-il: dans la position où elle est, ne lui refusez pas cette petite satisfaction. Ce n’est ni pour vous faire des reproches, ni pour pleurer qu’elle vous demande; elle a quelque chose d’important et de pressé à vous dire. Je vous répète ses expressions mêmes.
Après quelques hésitations, Gustave céda, encouragé par le docteur, qui lui donnait l’assurance que cette entrevue devait être calme.
Louise travaillait près d’une fenêtre.
Dans une corbeille à ses côtés était une layette d’enfant. La layette n’était pas achevée. Sans paraître émue de la présence de Gustave, Louise prit dans la corbeille un petit bonnet auquel pendait une broderie, qu’elle attacha tranquillement à l’aide de son aiguille.
Elle cousait donc sans lever la tête; et Gustave s’approchait en silence.
--Vous m’avez fait demander? lui dit-il enfin.
--Oui, répondit Louise; veuillez prendre une chaise et vous asseoir. Je désire vous parler.
Gustave prit un siége. Louise continuait à coudre.--Vous me voyez, lui dit-elle, occupée à faire la layette de votre enfant (elle appuya légèrement sur ces deux mots). J’ai pensé qu’il convenait, avant de mourir.....
--Mais, dit Gustave, quelle folie!..
--Je vous prie de ne pas m’interrompre. J’ai la mort dans le cœur, dans la tête, partout; je mourrai en couches. Laissez-moi finir. Je vous disais donc que je mourrai; mais je suis mère, et je veux assurer le sort du pauvre petit être....
Elle fit une longue pause.
--Expliquez-vous... murmura Gustave.
--M’y voici. L’avenir de mon enfant est aujourd’hui la seule chose qui m’inquiète... Moi, je ne demande rien..... Vous sentez qu’à présent il ni importe fort peu que vous ne soyez pas mon mari.... Il n’en est pas de même pour l’enfant que je vais mettre au monde: mon enfant a besoin d’un père; qui lui en servira?
--Je vous pardonne vos doutes, Louise...
--Je pense bien que vous ne l’abandonnerez jamais, monsieur; mais cette certitude même ne peut me suffire; ce qu’il faut à mon enfant, ce n’est pas un père adoptif, mais bien un père légitime. Tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines, je défendrai les droits du pauvre orphelin à qui je vais donner la naissance. Il est à moi comme il est à vous, Gustave, et si vous l’oubliez, moi je m’en souviens: il faut que notre enfant soit légitimé avant ma mort.
Ces dernières paroles, Louise les avait prononcées d’une voix tremblante d’émotion. Elle venait de quitter son travail, et elle jetait sur Gustave des yeux pleins de trouble.
--Je ne vous comprends pas, dit Gustave...
Louise se leva avec tous les signes de la douleur.
--Vous ne me comprenez pas! criait-elle à travers ses sanglots; vous ne comprenez pas une mère qui ne veut pas que son enfant mendie, reçoive de la pitié ce qu’il peut exiger comme un droit! Le père de mon enfant ne comprend pas que je m’occupe de son avenir!... Ce que j’implore de vous, Gustave, ajouta-t-elle d’un ton moins exalté mais plus triste, qu’est-ce que cela me fait..... et qu’est-ce que cela vous fait à vous, puisque je mourrai en couches?..
--Modérez-vous, Louise, je vous proteste que cet enfant m’est aussi précieux qu’à vous-même.
--Prouvez-le-moi donc en le reconnaissant comme le vôtre.
--Aussitôt sa naissance, vous verrez...
--Que verrai-je? je n’y serai plus. Non, c’est maintenant...
--Mais comment reconnaître un enfant qui n’est pas né?
--... En épousant sa mère.
Elle ajouta:
--Vous ne répondez rien?
Gustave se tenait dans un profond silence. Il cherchait sans doute quelque expédient pour se tirer d’embarras, lorsque Louise reprit avec tranquillité:
--Je m’étais fait un devoir de ne plus vous parler de mon mariage... j’attendais. Docile aux raisons que vous m’aviez données, je dévorais ma honte en secret, espérant que tout ceci aurait une fin prochaine. A présent, la mort que j’entrevois a changé mes résolutions. Votre maîtresse, votre indigne maîtresse, je patientais; mère, et morte bientôt, ma faiblesse deviendrait un crime.
Puis en s’exaltant peu à peu:
--Mon enfant, c’est ma chair, c’est ma vie; je suis responsable de son sort devant Dieu! Si vous refusez ce que je vous demande dans l’intérêt seul de votre enfant, j’invoquerai la protection des lois, j’irai trouver votre père... car je sais où il demeure votre père; je vous ai suivi vingt fois dans sa maison, jusque dans l’escalier... j’irai le trouver, je me jetterai à ses genoux; je lui dirai que l’enfant que je porte est le vôtre, que je vais mourir...
--Vous irez trouvez mon père?
--Oui.
--Pensez-vous qu’il vous écoute?.. Mes sottises ne le regardent pas.
--Quoi! votre père, à la vue d’une femme enceinte, ne serait pas plus sensible que vous ne l’êtes vous-même?
--Non.
--Mais c’est donc un monstre que votre père?... Eh bien! je vous le répète, j’implorerai le secours des lois, je vous démasquerai, je dirai que vous m’avez séduite, que vous m’avez fait accroire que je serais votre femme, que vous voulez abandonner votre enfant...
Louise était au comble de l’agitation. Gustave était impassible; il se leva.
--Madame, lui dit-il froidement, accordez-moi un jour de réflexion. Après quoi, si je ne vous ai pas donné une réponse qui vous satisfasse, vous serez libre d’appeler sur moi la sévérité même de la justice, je me rangerai à sa sentence; mais je me flatte que nos griefs mutuels n’éclateront pas devant les tribunaux. Au revoir, jusqu’à demain.
Gustave sortit. Louise, d’abord stupéfaite de l’air calme dont Gustave lui avait répondu, demeurait immobile, cherchant à comprendre pourquoi il s’exprimait ainsi, quel sens heureux ou malheureux il fallait attacher à sa réponse. Mais sitôt qu’elle le vit ouvrir la porte, elle n’eut plus qu’une pensée: le retenir pour lui parler encore.
Il n’était plus temps; Gustave était parti. Elle regarde précipitamment par la fenêtre: Gustave est dans la rue.
Mon Dieu! pensa-t-elle en se laissant tomber sur un siége, mon Dieu, ramenez-le-moi demain! Tout ce que je lui ai dit, et tout ce que j’en fais, mon Dieu, vous le savez, c’est parce que je suis malade, et que je ne veux pas, si je meurs, que son enfant n’ait pas de père!...