‹ Un enfant, t. 2/3Chapitre 8 sur 11 · CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Suivant la résolution qu’elle en avait prise la veille, Louise se rendit seule, à pied, dans l’église de Saint-Thomas-d’Aquin. Des pauvres, rangés sur deux files, se tenaient assis à chaque côté de la porte. Elle leur distribua de l’argent et elle leur dit:

--Priez Dieu pour moi.

A l’entrée de l’église, elle vit une femme dont le métier était de vendre et de faire brûler un cierge à l’intention des morts. Elle donna de l’argent à cette femme, et elle lui dit: Faites brûler un cierge pour le repos de l’ame de ma mère.

Puis elle s’en alla s’agenouiller dans un des coins les plus obscurs du temple. Là elle demeura plusieurs heures en prières, s’asseyant par intervalles, lorsque ses genoux ne pouvaient plus la porter.

Un prêtre qui sortait d’une petite chapelle voisine la rencontra au moment où elle se levait; il la vit si pâle et si faible, qu’il s’arrêta devant elle. Louise lui demanda quels prêtres dans cette église disaient les messes pour les morts. Il répondit qu’ils en disaient tous.--Ah! monsieur, murmura-t-elle, pourriez-vous en dire une tout de suite? je resterai ici à l’entendre. C’est pour ma mère.

Le prêtre, qui déjà se disposait à monter à l’autel, lui répondit:

--Recueillez-vous, madame: la messe va commencer.

En effet, les enfans de chœur étaient à leur poste. Le prêtre quitta Louise, qui s’agenouilla de nouveau.

La messe dite, Louise priait encore. Cependant elle aperçut le prêtre qui se dirigeait vers un des bas-côtés de l’église. Elle se leva pour le rejoindre et le remercier. C’était au confessionnal que se rendait le prêtre. La voyant venir à lui, il cessa de marcher et il lui dit:

--Avez-vous une confession à me faire?

A cette demande, Louise troublée, effrayée, ne répondit pas même par un soupir.

Il l’encouragea par quelques bienveillantes paroles, et, entrant dans son confessionnal, il lui fit signe d’approcher, qu’il était prêt à l’entendre. Elle n’osa s’enfuir.

Bientôt elle s’avança lentement et en tremblant vers le lieu sombre où l’attendait le confesseur.

La confession fut longue.

Il y avait plus de trois heures que Louise était absente, lorsqu’elle reparut dans son appartement de la rue du Colombier. Gustave l’attendait. Il jeta un cri de surprise et d’inquiétude: Louise était horriblement pâle.

--D’où viens-tu?

--De l’église.

--Que diable as-tu été faire là?

--Prier Dieu pour ma mère.

Gustave se promenait avec agitation dans la chambre.

--Toujours, toujours ta mère! murmura-t-il. Je n’aime pas que tu m’en parles; tu le sais pourtant!

Il reprit:--C’était bien nécessaire d’aller là! te voilà pâle et changée comme si tu relevais de maladie. Tu as encore pleuré, n’est-ce pas?

--Ah! soupira Louise, c’est que le prêtre m’en a tant dit....

--Quel prêtre? est-ce que tu te serais confessée par hasard?

Puis voyant que Louise gardait le silence:--Tu t’es confessée? ah bien! il ne manquait plus que cela! Mais tu ne sais donc qu’inventer pour te faire mal et me rendre malheureux?.... Et à quel propos t’es-tu confessée?

--Je n’en sais rien.... c’est arrivé presque malgré moi. Car je me doutais bien de tout ce qu’il allait me dire!..

--Pardieu! il t’a dit de me quitter d’abord; cela va tout seul.

--Oui; mais quand je lui ai fait observer que je n’ai plus ni mère, ni personne au monde, et que tu dois m’épouser...

--Après?

--Il s’est radouci.

--C’est fort heureux, ma foi! Il s’est radouci, le saint homme! Voyez-vous cela? la belle grâce!...

--Gustave! laisse-moi, je t’en prie... ne te moque pas de la religion.... Dieu nous en punirait tous deux.

--Tu es folle.

--Non, je t’assure que c’est horrible de tourner tout en dérision comme tu fais. Je suis déjà bien assez coupable par mes actions sans le devenir davantage en écoutant tes paroles... Il semble que Dieu, à cause de toi, n’ait pas voulu ce matin recevoir ma prière.

--En voilà assez. Laisse-moi tranquille: tu déraisonnes.

--Je lui ai demandé...

--Garde-le pour toi, ce que tu lui as demandé; moi, je ne te le demande pas. Fais-moi l’amitié de te taire, et surtout de ne pas remettre les pieds dans une église: nous nous fâcherions. Je n’ai pas envie de te voir malade et dévote: ce serait trop d’ennuis la fois.

Le caractère de Louise était devenu très-irritable, par suite de ses querelles avec Gustave, et aussi par suite des obstacles qui avaient précédemment retardé la conclusion de son mariage. En toute autre circonstance elle se fût emportée contre son amant, mais le prêtre lui avait recommandé la douceur, la résignation, la patience; les paroles du confesseur murmuraient encore à son oreille, et elle se contint pour ne pas éclater en reproches.

Une pénitence de tous les jours lui avait été imposée au confessionnal. Cette pénitence, qui consistait à répéter une foule de psaumes, elle ne put si bien se cacher pour la faire, que Gustave n’en surprît souvent le secret. De là, des discussions sans cesse renaissantes. Voulait-il l’embrasser, elle priait; voulait-elle prier, il se moquait d’elle, ou bien il entrait en colère. D’autres fois, le vendredi, par exemple, la querelle venait à propos du régime maigre que Louise s’obstinait à suivre, sous prétexte de santé, tandis que Gustave lui représentait que sa santé même et celle de son enfant lui imposaient l’obligation d’une nourriture forte et succulente.

Bien plus, Louise, chaque dimanche, de grand matin, s’en allait entendre une messe basse.

Gustave s’exaspérait à la voir pratiquer tous ces exercices de dévotion, depuis surtout qu’elle n’en faisait plus mystère. Car, emportée par la religion non moins que par les dispositions âpres et volontaires où la mettaient les fatigues de sa grossesse, Louise ne put long-temps ni modérer ses désirs, ni plier sa volonté devant la volonté de personne.

Quinze jours ne s’écoulèrent point sans qu’elle déclarât ouvertement sa résolution inébranlable de prier Dieu quand, comment et où bon lui semblerait.

Peu à peu Gustave montra pour elle une indifférence qui menaçait de se changer en aversion.

Le temps ne rapprocha point deux caractères qui, du reste, n’étaient pas faits pour s’entendre.

A peine trois mois restaient à Louise pour atteindre le terme de sa grossesse, et plus l’instant de ses couches approchait, plus elle s’irritait aisément, plus elle pleurait sans cause apparente, plus elle parlait souvent de sa mère, plus enfin elle donnait à Gustave d’insupportables sujets d’ennui.

Elle revenait aussi plus fréquemment et plus violemment que jamais sur la honte qui résultait pour elle d’être enceinte et bientôt mère sans être épouse.

C’est pourquoi Gustave, reculant avec plus de force qu’il ne l’avait fait encore l’heure fatale du mariage, engageait Louise à prendre patience par les mêmes raisons dont il l’avait apaisée déjà; mais Louise, à son tour, se rendait moins facilement à l’évidence de ces raisons, et même elle s’attachait ardemment à les combattre.

--Qu’importe à votre père, disait-elle, que vous m’épousiez avant ou après mes couches? je n’en aurai pas moins été votre maîtresse, et je n’en deviendrai pas moins votre femme. Qu’attend-il donc, votre père? que je sois accouchée? Mais ma grossesse ne devrait-elle pas être une raison suffisante pour hâter notre union? N’êtes-vous pas le père de mon enfant; et, puisque nous devons être époux, convient-il que notre enfant naisse hors mariage? Ce sera donc un enfant illégitime? Mais c’est affreux à penser cela, monsieur! Votre père veut mon malheur, et il me méprise, j’en suis sûre... Vous m’assurez que non, mais prouvez-moi le contraire en m’apportant un consentement écrit de sa main, quelque chose, une parole de lui qui me rende le calme, si vous ne voulez pas que je meure d’inquiétude et de honte.

Gustave, obsédé par ces cris qui se renouvelaient chaque jour, imagina de se faire écrire une lettre par un oncle supposé, lequel oncle lui disait:

«J’ai vu ton père, je lui ai parlé de toi, de ta Louise et de ton enfant. Il est tout disposé à donner son consentement, pourvu qu’on lui fournisse la preuve irrécusable de ta paternité; c’est-à-dire qu’il veut voir ton enfant. A l’aspect de son petit-fils ou de sa petite-fille, le bonhomme s’attendrira, pleurera, et tout sera fini: vous vous épouserez, toi et ta Louise.»

Cette lettre parut faire quelque impression sur le cœur de Louise; elle se résigna de nouveau. Gustave pensa que c’étaient encore quelques mois de gagnés; il s’applaudit de son stratagème.

Cependant la tristesse et la mauvaise humeur de Louise croissaient à mesure que l’heure de sa délivrance approchait. Il y avait certaines époques du mois, certains momens de la journée où elle tombait soit dans le plus profond abattement, soit dans une exaltation d’idées telle qu’on aurait pu croire son cerveau malade.

Alors Gustave lui-même s’abandonnait au désespoir.--Que je suis malheureux! docteur, disait-il quelquefois à Thévenot: une patience de saint n’y résisterait pas. Le croiriez-vous? tantôt elle a l’affreux courage de m’accuser de la mort de sa mère, tantôt elle m’accuse de vouloir la faire mourir de chagrin elle-même, pour me débarrasser tout ensemble et d’elle et de son enfant, qui m’importunent, à ce qu’elle dit. Cette femme a un caractère affreux. Si elle n’était pas enceinte, il y a long-temps que je l’aurais quittée, je vous jure! Tous les jours, ce sont de nouvelles scènes plus fatigantes les unes que les autres. Elle veut, elle ne veut plus; elle me demande pardon, et elle m’insulte; elle dédaigne ce qu’elle désirait tout à l’heure, elle désire ce qu’elle repoussait une minute auparavant... Ma vie est un enfer. Vous le comprendrez mieux quand je vous aurai dit que je ne veux pas la quitter, et que pourtant je la déteste.

Thévenot cherchait à calmer Gustave en excusant Louise. Il attribuait, avec une apparence de raison, l’âpreté, l’irrégularité du caractère de Louise à une cause tout accidentelle: sa grossesse. Le docteur assurait que chez certaines femmes la gestation amène l’irritabilité d’humeur dont Louise donnait de si fréquentes et de si déplorables preuves. Mais Gustave paraissait peu touché de cette excuse toute médicale. Malheureux par l’effet, que lui importait la cause? Il est rare que l’excès de la souffrance ne nous rende pas injustes envers les personnes par qui nous souffrons. Quoi que pût dire le docteur, Gustave resta convaincu que Louise le tourmentait par déraison, par calcul, ou par méchanceté.

Un matin où il trouva Louise qui pleurait abondamment, il demanda quelle raison elle avait pour pleurer encore. Elle le laissa l’interroger long-temps avant de répondre: enfin elle dit que, le docteur lui ayant recommandé la promenade comme un exercice salutaire à sa grossesse, il était bien cruel que Gustave ne l’emmenât jamais au dehors.

--Mais c’est vous qui ne voulez pas sortir avec moi, répondit Gustave. Je vous en ai fait la proposition une fois, et..

--Oui, une fois, répliqua Louise, et vous ne me l’avez plus faite depuis. Vous seriez honteux que vos amis vous rencontrassent avec une femme...

Il était vrai que Gustave ne se souciait pas trop de promener à travers les rues de Paris une femme enceinte; mais, malgré cette répugnance, et pour en cacher le motif, il s’offrit immédiatement à conduire Louise en quelque lieu qu’elle eût dessein d’aller, se promettant tout bas de lui faire prendre une voiture au bout de vingt-cinq pas de chemin. Louise s’habilla, comme pour éprouver si Gustave était de bonne foi dans sa résolution; puis, quand elle fut prête, et qu’elle le vit lui-même disposé à sortir, elle refusa la promenade, sous prétexte qu’elle ne pouvait se montrer enceinte dans la rue, au bras d’un homme qui n’était pas son mari.

Ces caprices, ou d’autres semblables, qui se succédaient en changeant de forme et de but à toute heure de la journée, excitaient au dernier point, comme on le pense, les passions violentes de Gustave. Dans un moment d’exaspération, il s’oublia jusqu’à porter la main sur Louise. Ce fut une scène horrible. Louise cria de toutes ses forces, disant que Gustave la frappait pour tuer son enfant. Tel fut son délire, qu’elle ouvrit la fenêtre pour appeler au secours.

Gustave s’enfuit ainsi qu’un criminel. Une semaine tout entière, il se tint éloigné de Louise, qui cependant se désespérait de son absence. Elle lui envoya plusieurs lettres par madame Lefebvre, le menaçant, s’il ne revenait pas, d’aller implorer la protection même de M. Charrière. Dans ces lettres, Louise laissait éclater autant de colère que d’amour. Toutefois elle offrait de pardonner, non comme femme, mais comme mère. «Venez, lui écrivait-elle: j’oublie mon outrage pour ne me rappeler que mes devoirs. Je hais, je méprise l’homme qui m’a frappée, mais j’aime et je veux voir le père de mon enfant.»

Gustave revint. Il est inutile de dire que Louise, qui l’aimait avec passion, s’efforça néanmoins de lui montrer de la froideur. Lui, qui avait cessé de l’aimer, l’accueillit plus froidement encore. Jusque-là il s’était fait violence pour passer une heure ou deux de la journée, et parfois même la nuit entière avec Louise: dès lors il ne vint plus que de loin en loin, une ou deux fois par semaine, et ses nuits, Louise les passa toute seule.

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