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Chapitre 1 Un saint et un impie à la façon du monde

Dans une paroisse, voisine de Montréal, vivaient, il y a quelques années, deux hommes au caractère, aux mœurs, aux habitudes diamétralement opposés ; et, providence ou hasard, leurs habitations étaient presque contiguës ; elles n’étaient séparées l’une de l’autre que par une espèce de ruelle, ou cul-de-sac très étroit.

L’un, Paul B…, affectait, en matière de religion, un rigorisme qui eût paru ridicule aux yeux des personnes éclairées ; mais que l’ignorance et le fanatisme de l’endroit regardaient quasi comme un rayon de la sainteté du Christ ! En fait de pratique au moins, jamais homme n’avait été plus assidu, plus régulier, plus irrépréhensible. Aussi, hâtons-nous de le dire, Paul B… tenait bien moins au dogme, dont il se souciait assez peu, qu’au culte : tout son catéchisme à lui n’était qu’une affaire d’apparence : sa religion était toute au dehors. – Ainsi, par exemple, règle invariable, il passait chaque jour des heures entières à l’Église, marmottant d’interminables prières…

— Ce simulacre de piété extérieure avait pourtant suffi pour lui acquérir une réputation de mystique !… Cette réputation le flattait ; il ne négligeait rien pour l’accréditer. Chaque fois que l’occasion se présentait, il ne parlait jamais que des choses du ciel – les biens de la terre lui souriaient peu – il avait toujours de pieuses maximes sur les lèvres ; il affectait une grande inclination à la pénitence, etc., etc. La nature aussi lui aidait admirablement à jouer son rôle : son teint hâve, cadavéreux, sa figure livide, ses yeux creux, éteints, son front profondément ridé, sa tête chauve, ses mains osseuses, décharnées, sa démarche nonchalante…, tout cela ne contribuait pas peu à raffermir la crédulité du vulgaire. Quand Paul B… avec sa longue redingote râpée – qu’il portait hiver et été, sans doute par esprit d’humilité et de pénitence – traversait le bourg, on voyait les femmes se précipiter aux fenêtres avec leurs enfants et le montrer respectueusement du doigt comme une espèce de Messie ! Malheur à qui eût osé toucher à la réputation du saint homme : mieux eût valu toucher à la prunelle de ces bonnes femmes !

Son voisin, Jacques M…, gros gaillard à la tournure carrée, à la figure presque boursouflée, à l’œil vif et étincelant, n’aurait pu, physiquement parlant, afficher un esprit de pénitence aussi impunément que Paul B…, supposant qu’il en eût eu l’intention. Mais il n’y avait jamais pensé. Autant Paul B… avait la réputation d’homme exemplaire, autant Jacques M… avait celle de mauvais citoyen. De fait ce dernier était loin, bien loin d’être extérieurement religieux : il avait bien d’excellents principes ; peut-être même était-il intérieurement meilleur catholique que Paul B…, mais malheureusement il ne s’en tenait qu’à la théorie, et négligeait un peu le culte extérieur. Quand on lui en faisait reproche, il disait que la plupart de ces grands dévots en apparence étaient tout simplement des hypocrites qui voulaient en imposer au monde – hypothèse qui n’est pas tout à fait inadmissible au fond, mais qui cependant ne saurait servir d’excuse. – Il était donc bien rare de voir Jacques M… payer d’apparence en fait de dévotion. En fallait-il d’avantage pour lui attirer l’animadversion, l’anathème public, surtout à la campagne ?

En résumé, on canonisait Paul B…, puis on réprouvait Jacques M…

Ainsi l’on jugeait ces deux hommes, comme on juge malheureusement tous les autres : sur les apparences. Nous disons malheureusement ; car l’apparence est presque toujours mauvaise conseillère ; et, pour nous servir d’une figure, ce n’est assez souvent qu’un vernis fascinateur qui couvre un bois pourri.

Laissons pour un instant les apparences de côté.

Qui connaissait réellement Paul B… ? Il n’était dans la paroisse que depuis une année et personne n’avait eu avec lui de relations quelque peu intimes. Ce pouvait bien être un loup sous la toison de la brebis ? – Impossible, s’écriait le vulgaire, c’était en apparence un grand dévot, donc ce devait être un homme de bien. Raisonnement du monde…

Connaissait-on mieux Jacques M… ? Oui : il était né dans l’endroit, né de famille intègre ; jamais on avait eu à lui reprocher le moindre écart et, n’eût été la crainte d’être stigmatisés comme lui par la populace ignorante, on aurait trouvé des hommes qui connaissaient particulièrement Jacques M… et qui auraient pu lui rendre justice. Jacques M… pouvait donc être la brebis sous la peau du loup ? – Impossible, s’écriait le préjugé, c’était un homme sans religion, parce qu’il n’en avait pas au vu et au su de tout le monde ; donc c’était un infâme, etc. Même raisonnement toujours.

Mais voici du fanatisme plus outré :

Jacques M… était veuf. Que supposait et que prônait à haute voix ce fanatisme ? Que Madame M… était morte de chagrin à cause de l’impiété de son mari ; tandis que des personnes mieux informées disaient, mais tout bas, que jamais union n’avait été plus heureuse, plus paisible.

Ce n’est pas tout.

Jacques M… avait une fille nommée Elmire, ange de beauté et de candeur, ce que n’admettait pas le fanatisme, cela se conçoit. En effet, comment admettre qu’un ange pût avoir pour père un démon ? Comment concilier le mérite de la jeune fille avec l’infamie du père ? Tout cela était impossible, dans l’opinion des gens : c’eût été blasphémer que de soutenir le contraire. Le père était un scélérat, la fille devait en tenir : tel père, telle fille, disait-on. Ergo-glu !

C’est ainsi qu’un infâme préjugé ternissait ce qu’il y avait assurément de plus pur, de plus angélique, la réputation d’Elmire… Oui, ces prétendus dévots qui ont toujours la prière sur les lèvres et le venin au cœur, ces prétendus dévots avaient fait un monstre de ce qu’il y avait de plus beau, de plus charmant, la jeune Elmire !… Pauvre enfant !… à cette âge de quinze ans, à cet âge des premières émotions, des premiers tressaillements du cœur, où l’on commence à sentir vivement le besoin d’un tendre ami pour épancher ses craintes ou ses espérances, Elmire était donc réduite par la calomnie à vivre seule, isolée ! Elle n’avait au monde que son père.

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