Chapitre 2 Comme quoi Paul B… était bien un saint homme, aux yeux du vulgaire
C’était un jour d’automne…
Après une longue prière bruyamment récitée en commun, mère Jeanne avait posé à la poutre noircie une grosse lampe de tôle en forme de cuiller qui répandait dans l’appartement, une clarté blafarde, une fumée nauséabonde. Toute la famille avait fait cercle autour de la lampe ; et la conversation, comme un feu roulant alimenté par la médisance et la calomnie, passait en revue toutes les personnes du canton, tous les événements du jour.
La nuit était orageuse : le vent sifflait à travers les fissures du toit et faisait vaciller la lumière de la lampe comme une torche en plein air. Une pluie abondante était poussée par la rafale…
Au plus fort de la conversation, deux coups violents et précipités firent trembler la porte ; et chacun de faire un bond sur son siège…
— Qui ça, fit la vieille Jeanne, d’une voix chevrotante ?
— Des voyageurs. Logez-vous ?
— Des fois… Nous n’avons pas, ajoute la vieille en introduisant les deux étrangers, pour habitude de donner à couvert ; mais par un temps comme celui-là, nous nous considérons obligés de le faire… La Sainte Écriture a dit : « Frappez et on vous ouvrira »Les petites filles, vous coucherez dans le grenier, pour donner votre lit à ces messieurs.
Nos voyageurs ne purent s’empêcher de sourire, entendant cette épithète de petites que donnait la bonne femme à deux grosses paysannes d’un embonpoint des plus robustes.
— Vous êtes de la ville, que je suppose ? demanda mère Jeanne.
— Depuis quinze jours à peu près.
— Ah, vous êtes étrangers ?
— Oui, Madame.
— Vos noms ? s’il vous plaît ; vous allez dire que je suis bien curieuse ; mais il me semble vous avoir déjà vus.
— C’est possible ; nous avons déjà visité la paroisse. Mon nom est Judes… et mon ami se nomme Denis… Nous aurions voulu nous rendre ce soir chez M. Paul B…, mais, voyez ce temps !… Est-ce que nous en sommes bien loin ?
— Mais, chers amis, vous avez passé la maison ; il demeure à six arpents en deçà.
— Alors, nous allons rebrousser chemin de suite.
— À votre goût ; mais il est tout probable que vous le trouverez couché.
— Déjà ? à huit heures ?…
— Oh dam, oui ! je vois bien que vous ne le connaissez pas ; c’est réglé comme dans un cloître chez lui : c’est un saint homme, voyez-vous, que ce M. Paul B… !
— C’est un saint homme, répéta en chœur toute la famille, jusqu’à un petit babouin qui balbutiait à peine !…
— Est-ce que vous n’avez pas entendu parler de lui ? Mais c’est étonnant ! il est connu de tout le monde. Ah, s’il n’est pas sauvé celui-là, nous n’avons pas besoin, nous, de prétendre au paradis !… Savez-vous que la sainte Vierge lui a apparu ?
— Contez donc ça, maman, contez donc ça, dirent les jeunes filles avec le plus vif intérêt.
— Oui, Messieurs, il a vu la sainte Vierge, comme je vous vois là.
— Oh ! oh !…
— Quoi ! C’est une histoire vraie celle-là, par exemple ! On tient ça, nous autres, de la femme à M. Marc, qui est une femme croyable, je suppose… Or, il paraît qu’un jour M. Paul B… priait dans sa chambre avec une dévotion, que c’en était édifiant de le voir ! Tout à coup voilà que le plafond s’entrouvre et qu’il en sort comme une espèce de fumée. En un instant cette fumée disparaît ou plutôt se change en une grande femme tout en blanc et d’une beauté !… oh, mais d’une beauté éblouissante !… Figurez-vous la sainte Vierge enfin !… M. Paul B…, ne pouvant soutenir cette vue, est tombé la face sur le plancher, si bien qu’il porte encore la marque du coup qu’il a attrapé. Alors il paraît que la sainte Vierge lui aurait dit : « Relevez-vous, mon frère. » Et M. Paul s’est relevé en tremblant que ça faisait frayeur de voir ça ! le pauvre homme ! Et pour lors la mère du Sauveur lui aurait parlé longtemps ; mais on ne sait ce qu’elle lui a dit. Ceci est un secret entre elle et lui… Mais, monsieur, ce miracle-là a fait du bruit dans la paroisse !…
Cette narration, toute ridicule qu’elle soit, ne paraîtra nullement étrange aux personnes bien au fait des mœurs et des habitudes de nos campagnes où la crédulité et la superstition sont parfois poussées jusqu’à leurs dernières limites.
— Mais, maman, fit une des jeunes filles, vous contez pas tout : dites donc à ces messieurs ce qui est arrivé à…
— Oh ! en effet, la petite m’y fait penser… preuve que l’affaire est véritable ! Nous avons dans la paroisse un impie du nom de Jacques M…, un hérétique, un réprouvé, enfin un je ne sais quoi, qui s’est permis de douter de l’authenticité de ce miracle, qui l’a même tourné en ridicule. Savez-vous ce qui lui est arrivé en punition de son impiété !… Il a perdu tous ses animaux en une semaine !…
q