‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 12 sur 24 · Chapitre 6 Paul B… à son ami Marcel

Chapitre 6 Paul B… à son ami Marcel

Mon cher Marcel,
Depuis ma dernière, j’ai eu des inquiétudes poignantes : j’ai longtemps craint de ne pouvoir me débarrasser de mes importuns ; mais enfin j’ai réussi ; seulement, cela m’a coûté £300. Ils avaient, comme je te l’ai écrit, l’intention d’aller en Californie. Quelques jours après notre première entrevue, je rencontrai l’un deux, celui qui se nomme Judes. – J’ai réfléchi depuis, lui dis-je, au billet que Bernard a consenti à votre défunte mère. Vous me paraissez plein de courage et de zèle ; et je sais que £300 dans les mains d’un jeune homme qui commence, suffisent souvent pour lui créer une position honorable dans le monde. Je voudrais être plus fortuné, je paierais moi-même le billet, bien que je ne sois pas obligé de le faire. Mais je m’intéresserai pour vous ; je crois que, par l’entremise d’un ami, je pourrai vous procurer les £300. Si vous réussissez en Californie, vous me les rendrez, si non, il n’en sera plus question. La seule garantie que j’exige, c’est votre parole d’honneur.

Tu conçois que le jeune homme ne manqua pas d’accueillir cette proposition avec empressement et reconnaissance. Deux jours après, il eut les £300. Cependant le temps s’écoulait, et mon jeune homme ne se pressait pas de partir. Au contraire, j’appris qu’il avait abandonné ce projet. Je le rencontrai : – Tiens, mais vous n’êtes pas encore parti ? – Non et je partirai pas ; avec £300, je puis commencer ici un petit négoce qui me profitera, j’ai lieu de l’espérer. Puis il se hâta d’ajouter : cela ne me délie pas vis-à-vis de vous, Monsieur ; je vous rendrai les £300, tout comme si j’allais en Californie, et peut-être plus vite que si j’y allais. Je suis prêt à vous consentir une obligation. – J’acceptai, et nous allâmes chez le notaire. Nous ne nous sommes plus revus depuis.

L’inquiétude de perdre mes £300 me pesait sur le cœur ; mais ce n’était pas là le pire : le rival restait ; et je ne tardai pas à apprendre qu’il avait gagné les bonnes grâces de la fille et du père. J’étais jaloux de son bonheur ! Je voyais la belle enfant tous les jours, cela augmentait de plus en plus ma passion. L’idée qu’un autre posséderait tôt ou tard ce trésor, me brûlait… Le dépit est excessivement égoïste ! Aujourd’hui qu’elle va s’enterrer dans un cloître, aujourd’hui que je suis à peu près certain que personne ne l’épousera, croirais-tu que je respire plus librement, que la passion s’émousse considérablement ! Tel est, tel a toujours été l’homme.

Voulez-vous, me dit Fred un soir (je t’ai déjà parlé de Fred, un fin canard s’il y en a un), voulez-vous que je vous débarrasse de ce rival ? – Comment ? Par un moyen tout simple qui m’a déjà réussi parfaitement. Son frère reste à Montréal ; je le connais de vue. Je le rencontre, et le fais entrer dans une auberge ; chez Thomé par exemple, où il y a toujours beaucoup de chalands. J’ai un camarade nommé France qui est très adroit ; il sera du rendez-vous avec son neveu, – un petit bonhomme qui fera son chemin ! – Tandis que je converserai avec le frère de votre rival, France glissera une bourse dans la poche de ce dernier ; puis quelques instants après, il s’écriera qu’on l’a volé. Là-dessus son neveu désignera le prétendu voleur, en disant qu’il l’a vu prendre la bourse. Vous devinez le reste… Votre rival se trouvera déshonoré dans la personne de son frère : et s’il n’est pas répudié par la fille, il le sera indubitablement par le père : il aura honte de donner sa fille au frère d’un voleur !

Qui fut dit, fut fait ; le frère de Judes a été pris en flagrant délit ; il ne pouvait en être autrement : on l’a emprisonné ; et s’il ne meurt pas (il est bien malade), il sera condamné sans aucun doute. Judes accablé sous le déshonneur de son frère, a laissé le pays… Je n’en suis pas plus avancé relativement à la jeune fille, c’est égal, j’ai toujours une torture de moins : la jalousie…

Quand tu m’écriras, dis-moi donc si tu as réussi avec ce Fitz… dont tu me parlais. Est-il dans le piège ? ce serait une fameuse affaire.

Tout à toi,

Paul B…

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