‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 11 sur 24 · Chapitre 5 Samuel à Judes

Chapitre 5 Samuel à Judes

Cher ami,
J’ai su les deux malheureuses nouvelles à la fois : l’arrestation de ton pauvre frère, et ton départ. C’était trop pour mon cœur : il a failli se briser ! tu sais que j’étais à la campagne depuis plusieurs jours ; quand je suis revenu, tout était accompli ! ton frère emprisonné, toi dans l’exil ! C’est de la bouche de ma mère que j’ai appris le triste sort que ton frère s’est fait : ce fut pour ainsi dire le premier bonjour qu’elle m’adressa ; on n’est jamais aussi empressé, tu sais, que lorsqu’on a une nouvelle à apprendre ; et j’ai remarqué que l’empressement est plus vif, lorsque la nouvelle est mauvaise. Singulier empressement que celui-là ! Et Judes, demandai-je ? – Ma mère ne savait pas ton départ. Rien de plus pressé, tu le conçois, de courir à ta maison de pension ; je trouvai ta chambre déserte – Parti, me dit l’hôtesse – Je n’avais pas besoin de cette triste information : j’avais tout deviné…

Ton départ, mon cher Judes, a laissé dans mon existence un vide que nul autre ne pourra remplir. Depuis que tu es parti, il me semble que je ne vis qu’à demi. Cela s’explique de suite pour quiconque sait quelle intimité existait entre nous. Deux amis qui se trouvent si brusquement séparés, c’est comme un corps qui se trouve tout à coup privé de l’un de ses bras : La comparaison, si elle n’est pas exacte, exprime suffisamment ma pensée.

Je comprends parfaitement, mon cher Judes, toute l’atrocité du sacrifice qu’il t’a fallu faire – sacrifice de ta patrie, de ta famille, d’une amante adorable et adorée – et, je puis le dire sans présomption, sacrifice de bons amis !… Je ne veux pas discuter les motifs qui te l’ont fait faire, je sais qu’ils sont honorables et nobles…

Tu me demandes quelle impression l’arrestation de ton frère a faite sur le public. Je suis heureux de te dire que le public partage ton opinion et la mienne ; savoir que Denis a été victime de quelques misérables – que le public par conséquent lui accorde, ce qu’on accorde d’ordinaire à une victime : de la pitié, de la commisération. J’ai longtemps hésité avant d’aller le voir dans sa prison : l’idée seule d’une semblable entrevue me brisait le cœur ; mais enfin j’ai vaincu cette faiblesse. Je l’ai trouvé sur son grabat, pâle et souffrant. Sitôt qu’il m’a aperçu, il s’est levé et jeté dans mes bras en versant un torrent de larmes. Je ne pus retenir les miennes. Nous demeurâmes pendant quelques minutes étreints dans une muette douleur. Denis eut plus de force que moi : ce fut lui qui rompit le silence : – Il ne vous a pas répugné, Samuel, de me visiter en prison ?… – Pas du tout, pauvre Denis. – De visiter un malheureux flétri par une odieuse accusation de vol ? – Ne dites pas flétri ; l’accusation tombant à plat, la flétrissure ne saurait exister. – Et vous croyez que l’accusation n’est pas fondée ? – J’en suis certain. – vous avez raison de l’être : Dieu est témoin, je suis parfaitement innocent. Cependant, Samuel, je ne pourrai jamais revenir du coup qu’on m’a porté, ce coup a été mortel : il n’y a pas de guérison possible. – Que voulez-vous dire ? – Que j’en mourrai : je me sens mourir. – Pourquoi vous arrêter à d’aussi sombres pensées, Denis ? Vous ne mourrez pas ; vous vivrez comme vous avez toujours vécu, avec l’estime de vos amis et du public. – Je ne crois pas cela ; je suis innocent, c’est vrai ; mais les apparences, mais les présomptions sont trop fortes contre moi ; elles me condamneront malgré mon innocence. Telle est la justice humaine ! Que d’innocents n’a-t-elle pas flétris sur des apparences spécieuses ? Vous savez, n’est-ce pas, Samuel, la malheureuse histoire du crime dont on m’accuse ? – Assez imparfaitement. – Et bien, écoutez, je vais vous dire toute la vérité, rien que la vérité, comme je l’ai dite hier au bon prêtre qui est venu m’apporter les consolations de la religion, les seules qui m’aideront à passer les quelques jours qui me restent à vivre… C’était le dimanche. Tout à coup un homme d’assez respectable mine m’apostrophe dans la rue : – Vous avez, me dit-il, un frère qui fait commerce dans la paroisse St… – Oui. – J’aurais à vous communiquer quelque chose de fort intéressant pour lui : voulez-vous entrer ici, nous en causerons. – C’était un hôtel de bas étage : j’ai toujours eu de la répugnance pour ces maisons ; mais il s’agissait des intérêts de mon frère, je n’hésitai pas. Il y avait beaucoup de monde dans la barre ;et il n’y avait pas de chambre où nous pûmes nous mettre à l’écart. En entrant, mon compagnon parut être en pays de connaissance, car il serra la main à une couple d’individus avec lesquels il vida quelques verres. Il me fit la politesse de m’inviter à ces libations ; mais vous savez que ce n’est pas dans mes habitudes. J’éprouvais un malaise extraordinaire au milieu de ces personnages inconnus, buvant, chantant, tapageant. C’est comme si j’avais eu un pressentiment du malheur qui allait m’arriver. Et pourtant il n’était guère possible de pressentir un pareil malheur ; j’allais me lasser d’attendre mon individu, et prendre la porte, lorsqu’il vint à moi, se confondit en excuses, et m’entraîna dans un angle de l’appartement. Nous étions assis depuis dix minutes environ, causant sur les affaires commerciales de mon frère, lorsque tout à coup nous entendîmes un des habitués de l’auberge s’écrier : Maître Thomé, on m’a filouté ma bourse et je prétends que tu me la retrouves, entends-tu, où il y aura du branle-bas. –Maître Thomé sentit sa dignité d’hôte révoltée : – Tu sauras, mon gros, dit-il avec emphase, qu’il n’y a que des honnêtes gens qui entrent ici : Si tu n’as plus de bourse, c’est que tu n’en avais pas, lorsque tu es entré. Dieu te confonde, vilaine langue ! – Ah je n’en avais pas ? Et bien, nous allons voir ça. – Toute la compagnie, comme de juste, se trouva blessée du soupçon qu’on venait de faire planer sur elle ; et allait se faire justice par elle-même sur l’accusateur, lorsque celui-ci se levant d’un air grave, de toute la hauteur de ses six pieds : – Pardon, Messieurs, dit-il, j’ai eu tort de vous inculper tous indistinctement ; mais je n’ai certes pas eu tort de dire que ma bourse a été volée dans cette enceinte ; la preuve c’est que j’ai découvert le voleur. – Tous, comme vous pouvez le penser, s’entre-regardèrent avec stupéfaction. – Ah ça, mon ami, poursuivit l’accusateur, en s’adressant à un tout petit homme, plein de candeur en apparence, et qui, certes, paraissait digne d’un meilleur rôle que celui qu’il a joué en cette circonstance, ah ça, tu ne m’abuses pas ? tu es bien sûr de ce que tu viens de me dire ? – J’en suis sûr. – Tu l’as vu faire ? – Je l’ai vu. – Prends garde à toi. – Je l’ai vu, répéta le jeune homme. – Le ton d’assurance du témoin, son air de modestie et de candeur dissipèrent tous les doutes de la compagnie ; l’aubergiste lui-même commençait à regretter le ton de fanfaronnade qu’il avait pris. – Tu es sûr, continua l’accusateur, que la bourse est sur lui. – Oui, hormis qu’il l’ait esquivée. – Bien, c’est ce que nous allons voir : suis-moi, tu ne dois pas craindre de dire la vérité. – Et tous deux s’approchèrent de la table auprès de laquelle nous étions, mon compagnon et moi. – Mon Dieu, dis-je en moi-même, serais-je en la compagnie d’un filou !… Hélas ! j’étais encore loin de penser que le filou, c’était moi !…

« Ici, mon cher Judes, ton pauvre frère fut interrompu par des sanglots… Ce paroxysme de douleur calmé, il reprit :

— Voyons maintenant, parle mon garçon ; dis la vérité sans crainte. Qui des deux, m’a volé ? – Celui-là, dit le jeune homme, en me montrant… La foudre ne m’eût certainement porté un plus rude coup ; je restai anéanti… je n’eus pas la force de proférer une syllabe. – Qu’on le fouille alors, s’écria un quelqu’un plus aviné que les autres. – Paix, s’écria l’aubergiste, ce n’est pas comme ça qu’on procède : continue ton interrogatoire, Joe. – Donc, mon enfant, tu es positif, c’est lui qui a volé ma bourse. – Oui. – Tu la lui as vu prendre. – Oui. – Que répondez-vous à cette accusation ? Monsieur, dit maître Thomé sur le ton d’un juge inexorable. – Je nie, fis-je avec calme. – Aux preuves alors, s’écria-t-on. – C’est cela, aux preuves, répéta Thomé. – Où a-t-il mis cette bourse, demanda Joe au témoin ? – Dans sa poche. – Dans quelle ? – Dans la poche de sa blouse. – Niez-vous cela encore, Monsieur, fit Thomé. – Je nie, répétai-je avec plus d’assurance que jamais. – Fouillez-le, fouillez-le, criait-on. – Doucement, vous autres gueulards,dit Thomé, ce n’est pas votre fait : la justice se chargera de l’affaire, envoyons chercher la police…

Tandis qu’on exécutait cet ordre, je mis indifféremment la main dans la poche de ma blouse… il y avait effectivement une bourse ! De ce moment, j’ai perdu connaissance et quand je suis revenu à moi, j’étais ici. Que la bourse ait été glissée par une autre main que la mienne, je n’ai aucun doute là-dessus ; je le jure devant Dieu qui me jugera bientôt. Mais par quelle main ? Pourquoi ? Dans quel but ? Dieu seul le sait… Voilà toute l’affaire… La bourse était dans ma poche, je l’avoue : mon cher Samuel, seulement elle y a été mise à mon insu : Mais à quoi bon nier ? Me croira-t-on ?… Brisons là-dessus – mon sort est arrêté. Dieu soit béni. Et mon frère ? – Je lui ai montré tes lettres ; il les a lues avec avidité. Hélas ! il ne me reverra plus !

Mais vous lui écrirez au moins, promettez-moi-le, Samuel, vous lui écrirez que je suis mort innocent du crime qu’on m’impute : ce sera une consolation dans son exil ?…

Malgré tout ce que j’ai pu dire, il m’a été impossible de chasser l’idée d’une mort prochaine de son esprit : il attend la mort, il l’espère et, puisqu’il faut tout dire, mon cher Judes, j’ai bien peur que son triste espoir se réalise : au moins, c’est l’opinion du médecin. Je vais le voir tous les jours… il dépérit à vue d’œil…

Le lendemain de ton départ, je suis allé chez M. Jacques M… Je vais, sans rien déguiser, puisque tu l’exiges, te rapporter la conversation que j’ai eue avec lui : – Et bien, dit-il, en m’apercevant, ce malheureux Denis… vient de faire un beau coup, n’est-ce pas ? – Je ne crois pas qu’il l’ait fait. – Tiens, et pourquoi non ? – L’en auriez-vous cru capable avant ce jour ? – Ta, ta, ta ; la belle raison ! Parce que c’est une première offense, donc il est innocent. Et mon Dieu tous les délinquants, avant d’avoir débuté, n’avaient non plus rien à se reprocher. Le crime a un commencement comme toute autre chose. – Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous jugez Denis un peu trop sévèrement ; il a toujours été un modèle pour les jeunes gens de son âge, personne ne le conteste. – Soit, mais enfin, malgré toute sa vertu, il a failli : la preuve est palpable : on a trouvé la bourse dans sa poche : est-ce vrai, oui ou non ? – C’est vrai ; mais est-ce bien lui qui l’y a mise ? – Hormis que ce soient les anges ; et dans quel but, s’il vous plaît, lui aurait-on glissé cette bourse ? Vous voyez bien qu’une pareille hypothèse serait une absurdité. Non, mon cher, il n’y a pas moyen de se le cacher : il a volé la bourse ! Pour vous obliger, je croirai qu’il a péché par étourderie peut-être, qu’il ne péchera plus dorénavant ; mais c’est tout ce que je puis croire ; et vous verrez que la justice ne poussera pas la crédulité plus loin que moi. La chose est impossible. Et son frère Judes ! – Il n’a pu se résoudre à braver le préjugé ; il s’est exilé. – Je le sais : il a prouvé au moins qu’il avait du cœur ; d’ailleurs son propre intérêt lui faisait une nécessité de cette expatriation – Pourquoi ? – Vous demandez pourquoi ? pauvre jeune homme, comme vous êtes vert encore ! Ne savez-vous pas ?.. – Je sais bien, comme je viens de vous dire, que le préjugé… – Justement. – Et vous trouvez cela juste ? Ah ! pardienne,mon cher, s’il nous fallait discuter tous les actes, tous les jugements de notre société !… Mais le fait, et le fait impérieux, c’est qu’il faut s’y soumettre, surtout quand on n’a pas les moyens pécuniaires de se faire indépendant de cette société. Si Judes eût été un homme riche, le crime de son frère ne l’eût pas éclaboussé ! Comprenez-vous cela ?

Je ne comprenais que trop, pour pouvoir répliquer ; mais ce que je ne comprends pas, c’est que M. Jacques M…, d’ordinaire si libéral, paraisse tout à coup donner dans les malheureux préjugés du monde. Il faut croire que je ne l’ai pas trouvé dans son assiette ordinaire.

Je n’ai pas vu Elmire ce jour ; mais je la rencontrai le lendemain. Bien que nous n’ayons pu tenir une longue conversation, j’ai néanmoins constaté une chose qui calmera ta douleur : c’est qu’Elmire t’aime comme toujours et qu’elle ne partage pas du tout l’opinion de son père à l’égard de ton frère…

Je suis forcé d’interrompre ici ma lettre ; on requiert ma présence pour affaires pressées…

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Depuis hier, mon cher Judes – je désirerais avoir une plus heureuse nouvelle à te donner, en terminant cette correspondance – depuis hier, ton pauvre frère a beaucoup empiré, tellement que le médecin semble en désespérer ! Je suis allé en prison en toute hâte ; quand je suis entré, il reposait ; mais il s’est éveillé presque de suite. – Vous paraissez plus souffrant, mon pauvre Denis ? – Il me serra la main, en me disant adieu. – Puis il s’assoupit de nouveau… Je n’ai pas voulu le troubler davantage, je suis parti… Si tu veux le revoir en vie, je crois que tu feras bien de te hâter. Tu peux voyager incognito : personne ne saura que tu es venu. Personne, excepté moi, car j’exige que tu me voies. Adieu – Rien autre chose de neuf depuis hier…

Samuel

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