Chapitre 1 Le faux dévot dans toute sa laideur
Nous allons nous transporter à New York ; mais nous n’y serons que quelques instants.
Le temps est excessivement chaud ; cherchons l’ombre et le frais : allons au Parc… Nous y trouverons, sur un banc isolé, un jeune homme remarquable de pâleur, et paraissant affaissé sous le poids de quelque grande douleur. Nous n’avons pas besoin de vous le nommer : c’est Judes F… Il a probablement cherché la solitude pour mieux se livrer au chagrin, c’est le faible de tous les malheureux : au lieu de chercher les distractions, ils ne cherchent qu’à se trouver face à face avec leur douleur. Plus ils pleurent, plus ils veulent pleurer !…
Au plus fort de ses sombres et creuses réflexions, Judes sentit tout à coup une main lourde sur son épaule. Il leva la tête et reconnut l’individu qui, quelques mois auparavant, lui avait appris la résidence de Paul B…
— C’est vous ! s’écria Judes, sur le ton familier d’un ami qui revoit son ami après une longue séparation.
— C’est moi, fit l’autre sur le même ton : je n’ai pas changé ; mais vous ! mille bombes !… vous êtes méconnaissable !…
— Vous me laissâtes trop vite, l’autre jour, interrompit Judes.
— Pourquoi ?
— Parce je n’eus pas le temps de vous remercier.
— Tiens, c’est moi que me fiche bien de cela. Et pourquoi me remercier ?
— Vous m’avez rendu un véritable service en m’indiquant la résidence de Paul B…
— Alors, je vous l’ai rendu sans le savoir : ainsi je ne mérite pas de remerciements… Vous étiez donc bien intéressé à savoir cela ?
— Plus que vous ne le pensiez. Voici l’histoire en deux mots : Bernard que vous connaissez devait £300 à ma mère : il ne les lui a jamais payés.
— Belle affaire que £300 : s’il n’avait volé que cela !…
— C’était beaucoup pour nous, mon frère et moi. Or, vous m’avez dit que Paul B… avait hérité de tous les biens de Bernard.
— Des biens, il n’en avait pas ; mais de tout son argent.
— C’est ce que je comprends. Paul B… a nié cela cependant.
— Je m’y attendais bien, fit l’inconnu, avec un geste de dédain : de sorte que vous n’avez rien eu…
— Si fait, j’ai eu les £300 à titre de prêt, et Paul B… m’a bien fait comprendre que c’était une faveur…
— Une faveur ! s’écria l’inconnu avec un gros éclat de rire, une faveur ! Écoutez, mon ami, je savais tout ce que vous venez de me dire.
— Comment cela ?
— Je vous le dirai tout à l’heure. Vous rappelez-vous que, lorsque nous nous rencontrâmes la première fois, je vous dis en vous laissant, au sujet de Paul B… Je connais bien d’autres choses encore.Vous rappelez-vous de cela ?
— Sans doute.
— Je vais vous prouver que je n’ai pas menti ; ce ne sera pas long. Vous connaissez ce qu’était Bernard… je n’ai pas besoin de vous le dire : et bien, Paul B… était un de ses complices.
— Mon Dieu ! fit Judes : et lui qui passe quasi pour un saint !
— Tiens, et Bernard donc ! ce n’est que sur les derniers temps qu’on a commencé à le connaître. Avant cela, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession ! Bernard, Paul B… et tous les autres – car c’est une espèce de société – agissent de même. – Bernard dressait les plans et avait des subalternes qui les mettaient à exécution. Comme cela, il était à l’abri. J’ai été moi-même un de ces subalternes, ils m’appelaient Thom. Que cela ne vous effraye pas, mon ami, je l’ai été sans le vouloir. Je vous expliquerai cela dans une autre circonstance. Sitôt que je compris quels maîtres je servais, j’ai fait mon paquet. Bernard et Paul B… craignant que je ne les découvrisse, complotèrent ma mort, et à l’heure qu’il est, Paul B… me croit rendu dans l’autre monde depuis longtemps. Je vous dirai plus tard par quel singulier hasard j’ai échappé à la main des misérables qu’on avait lâchés à ma poursuite…
Il y a longtemps, mon ami, que je rêve une vengeance ; je l’ai trouvée : elle sera terrible ! Par une singulière coïncidence, cette vengeance vous servira en me servant.
— Moi ?
— Vous et votre frère, ce dernier surtout.
Un vague soupçon traversa l’esprit de Judes : ce soupçon parut lui faire du bien : il murmura : mon Dieu, s’il en était ainsi !
— Oui elle sera terrible cette vengeance ! ajouta Thom avec un geste effrayant. Puis, tirant trois lettres de son portefeuille :
— Tenez, dit-il, il y a dans ceci de quoi mettre à nu la scélératesse, toute l’odieuse hypocrisie de Paul B… Ces trois lettres sont de sa main, signées de son nom et adressées à un nommé Marcel, autre misérable qui se cache sous la peau de l’agneau pour faire plus impunément le loup.
— Et comment vous êtes-vous procuré ces lettres ?
— Question inopportune pour le moment, mon cher ; plus tard, on vous y répondra… Vous me disiez, il y a un instant, que Paul B… en vous prêtant £300 a prétendu vous faire une grande faveur.
— Oui.
— Vous allez voir quelles sont les faveurs de ce misérable ; il n’en accorde jamais d’autres. Avec ces £300, vous aviez dessein d’abord d’aller en Californie ?
— Oui.
— Vous l’aviez dit à Paul B…
— Oui.
— C’est pour cela qu’il vous a prêté les £300.
— Et dans quel but ?
— Parce qu’il voulait se débarrasser de vous : votre présence le gênait.
— Comment ?
— Il était jaloux.
— Jaloux ?
— Comment donc. N’aimiez-vous pas une jeune fille du nom d’Elmire ?
— Ce que vous allez me dire, est-il bien possible, dit Judes en frissonnant !
Thom donna à Judes la première lettre de Paul B… à Marcel, que nous avons communiquée à nos lecteurs (chap. III, première partie).
— Lisez : ceci vous convaincra que l’homme est non seulement susceptible de l’odieuse passion que vous devinez, mais qu’il est capable de tous les crimes.
— Et tout cela, sous le manteau de la religion ! murmura Judes avec une douloureuse indignation, après avoir lu la lettre. Mon Dieu ! c’est effrayant le rôle qu’on joue avec votre saint nom ici bas ! Qu’on : c’est une mauvaise expression…
— Pas si impropre que vous le croyez mon cher…
— Oui, impropre, j’aime à le croire, de pareils hypocrites sont des exceptions…
— Nombreuses exceptions que celles-là ! peut-être pas toutes aussi monstrueuses que ce Paul B… mais enfin…
— Et vous êtes bien sûr que c’est Paul B…, le même qui m’a prêté les £300, et qui a la réputation d’un saint…
— Je le suis : vous le serez vous-même, quand vous aurez lu cette seconde lettre (voir chap. VI, première partie).
Judes ne pouvait douter… tant d’infamies l’épouvantaient ! et dans l’âme d’un prétendu dévot encore ! dans une âme que le vulgaire envoyait tout droit au ciel !
— Comprenez-vous, maintenant, dit Thom, avec une amère et terrible ironie, comprenez-vous l’insigne faveur que vous a accordée Paul B… Appréciez-vous dignement la pureté de ses motifs, la philanthropie de ses intentions : les voici, admirez ! 1∘ il craignait, comme il le dit, ce damné Thom, – et vous concevez aujourd’hui qu’il avait quelque raison de le craindre ; 2∘ il voulait se débarrasser d’un rival – et que dites-vous des moyens qu’il prit ? que dites-vous du sacrifice qu’il faisait en vous donnant les £300, ou plutôt, en vous les avançant, pour me servir de son expression ? – expression vraie, s’il en fut une, car il est certain que son ami Marcel ne lui eut pas fait défaut. Ces hommes-là, croyez-vous, se trompent rarement dans leurs calculs ; une fois qu’ils ont désigné une victime, il est bien rare qu’elle leur échappe.
Judes gardait un morne silence.
— Tout cela, dit Thom avec exaspération, tout cela vous effraye, vous stupéfie ; cela ne m’étonne pas – vous êtes jeune, vous connaissez peu le monde, vous commencez à le connaître aujourd’hui ; vous le connaîtrez mieux plus tard. En attendant, finissons-en avec le panégyrique de notre saint homme ! Il va le compléter lui-même, dans cette troisième lettre que vous allez lire. Comme de raison – je vous préviens de ceci, en cas que vous le taxiez de présomption, défaut tout à fait contraire à la sainteté, – il n’aurait jamais écrit ceci, s’il eût craint la publicité.
Thom déplia la lettre, en jetant un gros éclat de rire plein d’un amer sarcasme.
— Quand Paul B…, ajouta-t-il, vous eut donné les £300, et qu’il vous vît décidé à ne pas aller tenter les mines d’or de la Californie, cela, vous le concevez, l’incommoda beaucoup – tous ses plans se trouvaient brisés du coup, ou à peu près. D’abord et surtout vous restiez, vous, son rival, et, plus tard (il le sut), son rival triomphant. C’était là le plus aigu de sa souffrance ! Il trouva un complice qui le tira d’embarras – ce complice se servit d’une innocente et inoffensive victime ; cette victime, ce fut votre pauvre frère… Maintenant vous devinez tout le reste ; mais lisez : il vous faut de la conviction…
Judes lut la dernière lettre de Paul B… à Marcel (chap. VI, deuxième partie).
Tant qu’il n’avait été question que de ses propres intérêts, Judes, naturellement et excessivement placide et patient, s’était contenu ; mais l’innocence flétrie de son frère, flétrie dans le but de servir une passion aussi détestable que celle de Paul B…, fit momentanément naître en son cœur le ressentiment à la vengeance.
— Ce fait-là, dit-il en grinçant des dents (l’action de France qui avait mis la bourse dans la poche de Denis), ce fait-là est inouï dans les annales du crime.
Thom était de nature passablement physionomiste ; craignant quelque excès inopportun de la part de Judes, il sentit la nécessité d’un prompt calmant, et ajouta avec indifférence.
— Et non ! ce fait-là n’est pas inouï ; je l’ai vu répété bien des fois.
Thom avait raison ; nous avons été personnellement témoin du même fait à Québec.
— Au surplus, ajouta-t-il, qu’est-ce qu’il y a donc d’invraisemblable là-dedans ?
Heureusement chez ces natures promptes à s’enflammer, la Providence a mis, par compensation, un précieux contrepoids. Comme nous venons de le dire, Judes était naturellement ce que l’on peut appeler un bon enfant : il est vrai que parfois un rien l’exaspérait ; mais aussi, si l’expression est permise, un rien, une ombre de réflexion le ramenait promptement à son état naturel, c’est-à-dire bon enfant.
Aussi, Judes ne fut-il qu’une seconde sous l’empire de l’emportement que nous venons de remarquer : le malheur immérité de son pauvre frère l’absorba bientôt complètement et lui inspira de plus douces émotions ; il versa un torrent de larmes.
Thom, malgré son aspérité ordinaire, respecta et parut même partager cette douleur fraternelle. Il y eut un silence de plusieurs minutes. Ce fut Thom qui le rompit.
— Moi, dit-il, je ne connais pas ce qu’on appelle dans la société les formules de condoléances ; sans cela, je vous ferais de grandes phrases pour vous consoler de votre chagrin ; je n’ai pas été élevé dans cette sphère-là mais par exemple, au lieu de ces factices consolations de bouche, j’en ai de plus solides à vous offrir ; moins pompeuses, moins fastueuses, moins luxueuses, elles seront plus solides, plus efficaces, plus profitables. Nous autres, gens du bas du peuple, nous ne connaissons pas ce que peut avoir de prix le luxe, l’apparat, le clinquant ; ce que nous apprécions, c’est le solide, et nous nous en trouvons bien. Et c’est du solide, c’est-à-dire un service et non pas du superficiel, c’est-à-dire des paroles que je vous offre. Acceptez-vous ?
— J’accepte, fit Judes en serrant avec transport, les mains de Thom.
— Eh bien, il faut dévoiler Paul B…, lui arracher cette peau de brebis : cela fait, je suis vengé, et vous êtes réhabilités, vous et votre frère. Mais il me faut d’autres preuves que ces lettres… promettez-moi que dans un mois à pareille date et à pareille heure, nous nous retrouverons au même lieu, ici.
— Je vous le promets.
— Touchez-là, dit Thom en présentant sa main ; nous réglerons alors les détails de notre plan…
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