‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 15 sur 24 · Chapitre 2 L’éveil

Chapitre 2 L’éveil

Revenons au Canada…
Le même jour de l’entrevue de Judes et de Thom, Paul B… avait reçu la lettre suivante de son digne ami, Marcel ; l’écriture était à peine lisible, tant il avait écrit à la hâte.

« Mauvaises nouvelles, mon cher ! Ton pressentiment n’était que trop fondé ! Thom vit encore ; il est ressuscité, je ne sais par quel miracle. Toujours qu’il vit, je l’ai vu de mes propres yeux…

« Ce n’est pas le pire : on m’a volé avant-hier une cassette renfermant plusieurs bijoux appartenant à diverses personnes… et puis, pour comble de malheur, les trois dernières lettres que tu m’as écrites et que, par une négligence damnable, j’avais oublié de mettre plus en sûreté. C’est, tu le conçois, plus qu’il n’en faut pour nous perdre.

« Je soupçonne maître Thom, puissé-je ne pas me tromper et l’atteindre ; cette fois, je te le promets, il n’aura pas la vie si dure. Et j’espère l’atteindre… mais en tout cas, le plus sûr pour toi, c’est de changer de patrie ; nous sommes habitués à ce déménagement… Fais la chose sans éclat, car nous n’avons pas seulement à éviter les coups de la justice ; mais notre bonne réputation à conserver. Aussitôt que tu seras fixé, tu m’écriras sans délai.

Très à la hâte,

Marcel »

Cette lettre, on le conçoit bien, fut un coup de foudre pour Paul B… Un cœur moins endurci, qui n’eût pas été entièrement inaccessible au remords, aurait reconnu dans cette foudroyante missive le doigt vengeur de la Providence ! et eût tremblé ! Paul B… se redressa furieux, en blasphémant contre ce coup du ciel qui venait briser ses coupables perspectives !…

Il lui en coûtait de laisser le Canada : nulle part ailleurs l’hypocrisie vêtue des apparences de religion ne lui avait mieux profité ; il n’avait trouvé nulle part ailleurs des dupes plus faciles et en plus grand nombre. Cependant il fallait décamper ! Quelque appétissante que soit la proie, la bête la plus vorace l’abandonne, quand elle se voit pressée de trop près.

Et comme il ne fallait pas déserter comme un voleur, et couvrir ce départ inattendu de quelque prétexte plausible, conformément aux instructions de Marcel… Paul B… souffla à l’oreille de certaines commères qu’il partait pour un pèlerinage en Terre-Sainte ! – C’était admirable de piété ! – En un instant ce fut connu publiquement ; – une langue de commère vaut une presse qui imprime 20,000 feuilles à l’heure. Et puis, conséquence toute naturelle, ce fut, si l’expression n’est pas trop hardie, une véritable épidémie de chagrin dans toute la paroisse. Le départ de Paul B… fut considéré quasi comme une calamité dont chacun grossissait les conséquences, suivant sa dose de superstition… Paul B… était le veau d’or, moins la dorure, de la paroisse ! c’est tout dire. Avec cela, nous aurions dû le dire plus tôt, il était un peu charlatan ; on lui croyait le secret de tout guérir ; il ne guérissait pourtant pas toujours, tant s’en faut ; mais il inspirait toujours de la confiance : or, la confiance est une précieuse chose !… Vous voyez qu’on avait raison de le regretter !…

Paul B… voulut signaler son départ par un acte d’abnégation qui lui coûtait peu cher à la vérité, mais qui n’en fit pas moins une profonde impression : il fit annoncer à la porte de l’église que son mobilier – ce n’était pas un mobilier de prince – serait vendu publiquement et que le profit serait versé entre les mains des pauvres. Ce n’est pas tout : il distribua aux plus ferventes ses objets de dévotion : celle-ci eut un cadre, celle-là, un chapelet, une autre, une médaille, une quatrième, un livre, qui un crucifix, qui un scapulaire – toutes reliques que chacune, cela se devine, a conservées avec une religieuse attention !…

En un mot, le lecteur s’en doute bien, Paul B… partit pour ainsi dire écrasé sous le poids des bénédictions de la paroisse.

Contraste navrant ! Un homme qui, dans l’ombre, sans fanfaronnade et sous le véritable voile de la pitié, eût fait en actes de bienfaisances et de charité, ce que Paul B… sous le masque d’une fausse religion, avait commis en turpitudes et en crimes, n’aurait pas eu le demi-quart de l’estime, de l’admiration, nous dirions presque de la vénération, qu’apportait avec lui Paul B… Il y a dans ce triste contraste, pour quiconque sait voir les choses à leur véritable point de vue, un champ immense d’amères réflexions que nous n’avons pas le courage d’exploiter. Nous l’abandonnons ; chacun peut y entrer et y récolter librement…

Le même jour que Paul B…, emportant les vœux les plus ardents de la paroisse, partait pour accomplir son prétendu pèlerinage à la Terre Sainte, on enregistrait dans les annales du crime dans la cité de New York, l’assassinat d’un homme inconnu. – Effectivement personne n’avait réclamé le cadavre. – On ne connaissait pas plus l’assassin, disaient les journaux…

Avons-nous besoin de dire que la malheureuse victime était Thom, et l’assassin, Marcel, le confrère de notre pieux pèlerin Paul B…

Thom portant toujours sur lui les lettres écrites par Paul B…, lettres tant et si justement redoutées par Marcel, nous n’avons pas non plus besoin d’ajouter qu’elles avaient disparu avec la vie du porteur…

q

Page 1