Chapitre 1 Deux janvier
Le médecin n’est resté que quelques minutes dans la chambre. Il a regagné vivement sa voiture où Paula s’est jetée derrière lui, tête nue. Et depuis elle n’a pas fait un geste, elle n’a plus dit un mot. Courbée, les bras inertes, elle se laisse glisser sur son siège, secouer par des cahots. Soudain, le médecin grogne. Alors, elle colle son front contre la vitre : la rue est barrée… Non ! jamais ils n’arriveront… rue de Belleville, tout en haut ! C’est la première fois qu’elle vient dans ce quartier… et à une heure si matinale ! Lorsqu’ils ont quitté Vaugirard, les rues étaient désertes, maintenant elles s’animent, une lueur bleuâtre y traîne. Des cafés sont ouverts : des hommes en sortent, y pénètrent, et tous, tous, ils commencent leur journée, ils continuent à vivre. Paula regarde, pour oublier. Impossible ! Elle se renverse, en sanglotant, et ne voit plus que le toit de la voiture, noir…
— Quel numéro ?
Paula ouvre sa main dans laquelle elle froissait un papier ; elle le déplie, le fixe des yeux, tandis que la lumière s’étale, que montent des bruits confus ; et encore une fois elle lit, d’une voix éteinte :
— En cas d’accident prévenir ma sœur Lucienne Dieulet, Bar du Télégraphe, 263.
†
Après le coup de feu de sept heures, Ferdinand Dieulet descend « faire sa cave » et Lucienne nettoie la boutique. Hier, jour de fête, ils ont eu beaucoup de clients, faudra que la Julie lave à grande eau le sol carrelé. Lucienne le balaie, pour l’instant. Elle s’arrête parfois ; elle pense qu’ils n’ont vu ni le gros Édouard, ni Albert, et se répète que depuis 1920 c’est le premier jour de l’an qu’ils ne passent pas en famille. Elle a vu son plus jeune frère, Victor, et leurs vieux cousins Barbaroux avec lesquels ils ont déjeuné sans entrain.
Lucienne pousse sur le trottoir les ordures et d’un dernier coup de balai les jette au ruisseau. Un autobus s’approche en ronflant ; sur le plat, à la hauteur du Bar du Télégraphe, crac ! le conducteur change de vitesse. Lucienne ne bouge pas. Il y a huit ans qu’ils tiennent ce bar, huit ans qui ont filé… Elle l’aime, leur coin. Presque en face de leur maison, c’est la rue du Télégraphe, la plus haute de Paris, dit-on, avec le vieux cimetière et les réservoirs de la Ville ; elle est large comme une place, provinciale, et deux fois la semaine s’y installe le marché. La rue de Belleville continue jusqu’à la porte des Lilas où l’on construit des immeubles énormes. Justement, en route pour ce chantier, voici des camions chargés de briques – alors, elles tintent, les bouteilles, au Bar du Télégraphe ! Lucienne dit, comme souvent à ses clients :
— Et quand je pense que lorsque mes frères et moi on était gosses, par ici on vadrouillait dans des terrains vagues…
Un taxi lance des coups de trompe, un brocanteur glapit, un homme marche en sifflant ; et du bas de Belleville monte le vacarme quotidien. Une boîte à lait à la main, un gamin sort de chez le crémier ; c’est le fils de la concierge du 263, il court.
— Hé ! crie Lucienne, gare la bûche.
Puis elle rentre et gagne l’arrière-boutique où elle prend un seau.
†
La voiture s’arrête.
Paula s’écrie : « Déjà ! » et elle se penche. Sur les vitres ternes d’une devanture elle déchiffre un nom, en lettres blanches : Ferdinand Dieulet. Oui, c’est là. Son angoisse grandit. Il va falloir qu’elle descende de voiture, qu’elle parle ; et leur raconte quoi, à ces gens… expliquer qu’elle et Albert ?… Durant le trajet, quand elle retrouvait sa volonté, elle a bien essayé de réfléchir. Elle porte la main à son front, sa peau est moite.
— Je suis pressé, dit le médecin.
— Vous leur parlerez, vous ?
Paula, vraiment, à peine si elle a la force de descendre, traverser ce trottoir, lever les yeux. C’est ça, le Bar du Télégraphe que son Albert, dans un jour heureux, lui a décrit ? Le médecin en pousse la porte. Elle le suit, elle entre dans une salle obscure où quelque chose étincelle, c’est le zinc du comptoir. Elle entend demander : « Qu’est-ce que c’est ? » et il lui semble entendre une voix connue, ah ! que subitement il est devant elle, Albert.
— Vous êtes la sœur de M. Albert Singer ?
— Je suis sa sœur, oui. Pourquoi ?
Paula agite les bras, en criant :
— Docteur, taisez-vous !
Mais il poursuit :
— J’ai une pénible nouvelle à vous apprendre, votre frère est malade.
Alors, elle le repousse et lance d’une haleine :
— Il est mort !
Et il lui paraît que la vie la quitte, elle aussi.
Une forme humaine chancelle, tombe dans les bras du médecin en gémissant. Paula s’approche de Lucienne Dieulet ; sur ce visage crispé, elle reconnaît sa propre douleur, elle tend les mains, comme à une amie.
— Mon frère, balbutie Lucienne, où est mon frère ?
— Il est mort chez madame, explique le médecin.
— Oui, reprend doucement Paula, chez moi, dans mon lit, et elle veut essuyer ces pauvres yeux baignés de larmes.
Mais Lucienne Dieulet se précipite au comptoir et s’y appuie.
— Ferdinand, monte ! hurle-t-elle. Ferdinand…
Un homme sort d’une trappe. Elle lui annonce, de cette voix inhumaine :
— Albert est mort.
Puis sourdement elle répète ces mots, c’est comme une plainte, encore plus déchirante que les cris.
L’homme a blêmi, bégayé, et son regard se fixe sur Paula. Il s’avance, ouvre la bouche ; et Paula, qui voudrait fuir, doit répondre. Chaque mot qu’il lui arrache, elle le sent vivre dans son cœur, lui déchirer la gorge, ramener sous ses yeux une image épouvantable. Cet homme n’en finit plus de lui poser des questions, durement ; il veut tout savoir, tout… et derrière lui se tient sa femme, les yeux luisants… Paula les regarde avec crainte. Elle ne se souvient plus… si… ses souvenirs se brouillent ; cependant, il y en a un qui s’isole, impitoyable celui-là.
— Je me suis tournée, dit-elle, je l’ai touché, Albert ; et je lui ai demandé : « Tu dors encore ? » J’ai allongé mes jambes, alors j’ai senti qu’il avait les pieds glacés.
— Et après ? souffle Lucienne.
— Après, je l’ai secoué un peu, il n’a pas bougé…
Et elle reprend avec effroi :
— Mon Dieu, il est mort, que j’ai crié !
†
Gaston Dieulet a mis le seau à ordures devant la porte, puis il s’est recouché, seul – sa femme passe les jours de fête en province, chez des parents. Il n’a pas refermé les yeux. Une chaleur heureuse le pénètre ; il s’étire, bâille, rêvasse, encore plein de sommeil. Huit heures. Et il écoute paresseusement carillonner la pendule, puis le ronflement d’un moteur ; mais soudain ce bruit cesse, l’auto s’est arrêtée devant le pavillon. Germaine ? Un coup de sonnette le fait sauter hors du lit, oui, c’est sa femme ! Un deuxième coup, plus violent. Assez ! Il entend tourner l’auto, au fond de la rue.
— Voilà ! s’écrie-t-il, en saisissant sa clé.
Il ouvre et a un mouvement de recul. Contre le battant de la porte s’appuie son père, en tenue de travail ; son père, le visage pas rasé, tout défait ; et qui répète d’une voix méconnaissable :
— Il nous est arrivé un malheur.
Gaston, une pensée terrible le traverse.
— Quoi ?… dis vite !
— Albert est mort ce matin.
— Albert ?
— Oui, reprend Ferdinand. Habille-toi, et cours au Bar du Télégraphe, ta mère est comme folle. Moi, je vais chez madame… (Dans un coin du taxi, Gaston aperçoit une femme.) Faudra aussi que je passe à la mairie du quatorzième faire la déclaration, à Vaugirard qu’il est.
Le taxi roule et quitte le lotissement.
Gaston referme la porte : « Maman vit, pense-t-il, c’est Albert qui est mort, mon oncle… » Il regagne pesamment sa chambre. Maintenant, les larmes lui viennent aux yeux, le brûlent, coulent sur ses joues, et il les essuie en soupirant. Albert, est-ce possible qu’il ne vive plus ? Que lui est-il arrivé ? Où ?… Ah ! il l’entend… Depuis un an, ils se voyaient peu. Quand l’a-t-il vu ? En juillet, oui, alors qu’Albert se préparait à partir pour la Côte d’Azur. Cette rencontre lui paraît si lointaine, déjà perdue dans le passé, et il ne sait en préciser le souvenir – pouvait-il imaginer qu’elle serait la dernière ?
Il regarde son lit grand ouvert. Il s’y étalait, tout à l’heure, fort, insouciant, libre, tandis que son oncle peut-être se mourait. Il relève la tête et fixe des yeux la fenêtre où le ciel d’un bleu léger annonce presque le printemps.
†
Paula est assise à côté de Ferdinand Dieulet ; elle ne se ronge plus, elle est délivrée de son fardeau, comme ce voyage lui est moins pénible que l’aller ! Derrière la vitre, elle voit défiler les rues ; apparaître la Seine ; ensuite encore des rues.
— Chez vous, demande Ferdinand, il n’y a personne ?
— Il y est tout seul, le malheureux.
Et en frémissant, elle s’appuie contre son voisin.
Ferdinand songe à Albert. Ils se connaissaient depuis l’enfance, et jamais, sauf pendant la guerre, ils n’étaient restés séparés longtemps. Il y a de ça une semaine, le jour de Noël, il l’a vu. Il va le revoir. Mais, bon Dieu, Albert ne lui serrera pas la main ; il ne l’entendra plus dire : « Ça marche, patron. » Et il retient un sanglot.
Le taxi s’arrête.
— J’ai mon beau-frère qui est mort, dit Ferdinand au chauffeur. On va aller à la mairie.
Derrière Paula, il monte les marches d’un perron ; il ôte sa casquette, pénètre dans un couloir.
— C’est là-haut, chuchote Paula.
Il incline la tête, bute contre la première marche, monte péniblement, en se mordant les lèvres ; sur le palier, devant la porte de la chambre, il s’arrête et pose la main sur le bouton. Il n’entend rien… que les battements de son cœur. Les paupières closes, il appelle : « Albert », tourne le bouton, puis rouvre les yeux : il le voit qui semble sommeiller, au bord d’un grand lit.
†
Gaston Dieulet se poste en face du Bar du Télégraphe : malgré son enseigne, c’est une boutique qui a l’aspect simple et pas moderne d’un bistrot. Mais il y retrouve des souvenirs, tous heureux. Fini. Le malheur est venu ; un des leurs ne franchira plus ce seuil.
Il traverse la rue, pousse la porte, entre : sa mère est seule.
— Ah ! Gaston, quelle perte…
Il l’embrasse, en disant :
— Voyons, calme-toi, maman… maman ! et ne sait rien ajouter.
Sa mère ne l’écoute pas, du reste ; c’est une femme humble, vaillante, têtue, qu’on ne peut guère conseiller, ni consoler. Elle bredouille, répète très bas certaines phrases :
— Et moi qui me suis disputée avec lui, il y a quinze jours… Je ne le laisserai pas, oh non… C’est trop injuste de mourir comme lui, il pouvait encore être si heureux.
Gaston voudrait parler, mais les mots, tous, lui paraissent vides, usés, et sa gorge se serre. Il souhaite pouvoir pleurer. Enfin, simplement, il dit :
— Pauvre Albert.
— Oui, soupire Lucienne, il aura mal commencé 1933.
— De quoi est-il mort ?
— On ne sait pas. Hier, comme les autres années, il devait venir déjeuner, quand le matin même j’ai reçu un mot.
— Tu l’as ?
— Il écrivait dedans qu’il se sentait mal et qu’il resterait couché, il ne me disait pas où… Portanier était là… Après je l’ai déchiré, son mot. Gaston, est-ce que tu crois que cette femme ?… tu crois qu’elle serait une intrigante ? Ce n’est pas naturel de mourir comme il est mort, en plein sommeil… un fort gaillard… Elle ne l’a pas entendu souffrir, rien, qu’elle nous a raconté ; et quand elle s’est réveillée, le corps était encore chaud.
— Je l’ai aperçue.
— Moi, jamais je ne l’avais vue avec Albert. Tu sais, c’est une Italienne, brune…
Soudain, la porte claque et une femme entre : la Julie.
— Patronne, c’est-y vrai ce qu’on m’a appris ?
— Quoi ?… Oui, je viens de perdre un de mes frères.
— Lequel ? Je le connaissais ?
— Albert, le célibataire… celui qui venait nous voir avec un petit fox… Ah, Julie, laissez-moi, ce matin je n’ai plus le cœur à rien.
Cependant, après un moment, Lucienne passe dans l’arrière-boutique et en revient avec une serpillière que Gaston veut lui arracher des mains. Elle le repousse.
— Je ne pense pas, si je travaille.
Elle s’agenouille, par-ci, par-là, donne un coup de serpillière, sans cesser de marmonner.
— Il devait avoir ses papiers sur lui, son testament peut-être, puisque cette femme a trouvé notre adresse ; vois-tu, Gaston, il la gardait comme s’il avait eu un pressentiment… Je veux que ton père lui enlève sa bague, il a dessus un brillant de six mille !… et sa montre, et tout !… à moins que cette étrangère…
Enfin, elle s’assied ; du coin de son tablier, elle essuie son visage ; et puis, les mains crispées sur sa poitrine, elle regarde fixement devant elle. Où est assis son fils, en ce moment, eh bien Albert s’est assis le jour de Noël. Lui et Ferdinand ils bavardaient, leur conversation roulait sur le commerce qui va de mal en pis, et Albert se réjouissait d’avoir vendu à temps sa chemiserie. Ensuite, ils ont piqué un somme ; mais elle les en a tirés brusquement : « Je passe un joyeux Noël avec vous », elle a dit. Albert s’est levé, il avait rendez-vous à Vaugirard… chez son Italienne. Il est parti en promettant de venir au jour de l’an.
Jamais plus elle ne le verra vivant, son frère.
— Gaston, oh, je ne peux pas croire que c’est vrai.
Elle secoue la tête, grimace, enfouit son visage dans ses mains et sanglote désespérément. Dans le noir, c’est Albert qu’elle voit : tout gosse, adolescent, soldat, commerçant. Elle qui ne rumine jamais, vu que dans le commerce on a mieux à faire, elle se penche sur son passé. Ni le présent, ni l’avenir, n’existent plus, ah ! seulement ce passé au fond duquel elle retrouve son frère, des images de lui, ses gestes familiers, ses paroles, son rire. Alors, elle rouvre les yeux et se redresse, elle regarde la porte comme s’il allait l’ouvrir, il criait : « Bonjour, ma frangine ! »
— Albert avait quel âge ? demande Gaston.
— Au mois de novembre, il m’a dit : « Je viens d’avoir cinquante-deux, je ne vivrai pas autant que j’ai vécu »… cinquante-deux… Moi, j’ai cinquante-cinq… le gros Édouard, cinquante-huit… Victor, c’est le plus jeune, quarante-sept… Oh ! quand le gros Édouard saura, il va être fou !
†
À l’angle de la rue de Romainville et de la rue de Belleville, se trouve le Tabac. La Julie y entre. Au comptoir, ici, même les jours qui ne sont pas jours de marché, il y a du monde : le mécano qui a son petit atelier sur la place, le marchand de couleurs dont la boutique bariolée touche au mur du cimetière et le cordonnier, et le boucher, et le coiffeur. Des bons vivants ! La Julie va tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre faire le ménage –comme chez la mère Dieulet. Tous sont là, justement ; elle leur annoncera la nouvelle, c’est Portanier qui la lui a apprise. Elle commande un vin blanc, et puis elle commence :
— La mère Dieulet vient de perdre son frère… Oui, comme je vous le dis… Seulement, on ne sait pas de quoi il est mort, il n’est pas mort chez lui.
— C’est le gros ? demande le patron – le gros, voilà un fameux client.
— Celui qui avait le fox.
— Albert, dit le coiffeur. Eh ben…
— C’est un homme qui avec son teint jaune devait couver une maladie de foie, explique le boucher.
— On ne le sait pas de quoi il est mort, répète la Julie. Mystère…
— Enfin, il n’a pas dû souffrir longtemps, déclare le patron. Parce que le jour de Noël, sur les quatre heures, il est venu avec Ferdinand Dieulet boire un verre, et il se portait comme vous et moi.
— C’était lui qui avait la Packard ? demande le cordonnier.
— Non, c’est le gros, réplique le mécano. Mais il avait la nouvelle Renault, lui. Portanier, qui l’accompagnait souvent à la pêche, m’a raconté que ce type-là était presque millionnaire !
— Oui, assure le patron. Le père et la mère Dieulet sont des veinards !
— Voilà un taxi qui s’arrête devant leur bar ! crie la Julie.
†
Gaston Dieulet se répète avec souci certaines phrases de sa mère : « Quand on ne m’entendra plus, c’est que je serai près de ma fin… Faut toujours que je me remue », et à présent, elle ne parle pas, ne bouge pas…
Un chauffeur de taxi entre.
— Un papier pour vous, annonce-t-il, et j’ai aussi un paquet.
Gaston lit le papier.
— Papa est maintenant à la mairie.
— Il ne dit rien d’Albert ?
— Qu’est-ce que tu veux qu’il nous dise ?
— Je ne sais pas, réplique Lucienne, et elle balbutie : qu’il n’est pas mort.
Quand le chauffeur est sorti, elle pose sur une table le paquet qu’elle ouvre avec une ardeur fébrile.
— Ce sont ses affaires, Gaston.
Une flanelle épaisse, un caleçon rayé, une chemise sur laquelle elle lit : A. S., ses initiales qu’il lui avait demandé de broder en bleu. Elle retourne ce linge déjà défraîchi, taché, grisâtre, et elle y retrouve les dernières traces vivantes de son frère, son odeur, un peu la forme de son corps, comme sa chaleur. Ensuite, elle plie soigneusement le pardessus ; puis elle prend le gilet, le veston, le pantalon, c’est un costume tout neuf, dont cependant elle avait dû recoudre les boutons ; elle examine la doublure du veston : son frère transpirait, c’était mauvais signe ; elle fouille les poches, qui toutes sont vides, et ça l’étonne ! Lorsqu’il avait étrenné ce costume, Albert lui avait dit en riant : « Je serai beau pour les fêtes, si je ne vous ramène pas une conquête ! » Et voilà ses vêtements, vides, bêtes, déformés, inutiles, qu’elle palpe, caresse, réchauffe.
Gaston observe son pieux manège.
— Je ne peux pas croire non plus qu’il est mort.
— Moi, je le crois, maintenant, murmure-t-elle, la main crispée sur un morceau d’étoffe.
†
Ferdinand Dieulet reste planté au bord du trottoir jusqu’à ce que Paula ait disparu. On le bouscule, il se sent comme perdu dans ce quartier-ci. Allons, à Vaugirard ou à Belleville, on court, on travaille, on crève !… « Hep ! chauffeur » et il monte dans un taxi. Au bureau des décès, les employés sont tatillons comme les employés des postes, ils exigent une déclaration en règle. Or, Albert n’est pas mort chez lui, mais chez Paula…
— Paula comment ? Il ne m’en avait jamais parlé, quel cachottier !
Eh bien, pour cette femme, voilà un sale coup ; à la mairie, elle tremblait de peur comme si on allait l’arrêter. On ne l’accuse pas, pourtant ! C’est une personne qui semble aisée, qui a même sa maison, à Paris ! Il en revoit la jolie façade aux briques de couleur ; l’antichambre, avec des objets bizarres sur les murs ; et ailleurs des tableaux, des tentures, tant de bibelots qu’on se serait cru chez une demi-mondaine.
— Quoique ça n’était pas un homme à entretenir une cocote, Albert.
Paula était sa maîtresse, cependant, ils couchaient ensemble. Il se rappelle son beau-frère, étendu dans ce lit à sculptures, et quelle surprise il a ressentie d’en découvrir la vie privée. Il n’a pas le désir de la connaître mieux, tant il garde de sa découverte une impression accablante et trouble. Albert sur son lit de mort… Il en rejette le souvenir de son esprit. Voyons, Lucienne, qu’est-ce qu’elle fait ? Quand il l’a quittée, elle s’agitait comme une démente ; Gaston lui tient compagnie, bon, rien à craindre. Il est passé au domicile de Victor Singer et a prié la concierge de lui expédier une dépêche : « Albert décédé. » Il s’agit présentement de téléphoner au gros Édouard qui est à Marseille, chez des amis. Le gros, lui, n’a pas laissé son adresse, mais peut-être que Gorin ou Ribéroche la connaissent ?
— Sacré bon Dieu, grogne-t-il, faut que ça arrive alors que je suis seul… Et ce soir, comment je me débrouillerai si j’ai des clients autant qu’hier ?
Et s’il ne trouve pas l’adresse d’Édouard ? Quand le gros rentrera à Paris, plus de frangin, quelle histoire ! Même s’il revient avant l’enterrement, c’est lui, Ferdinand, qui devra s’occuper des formalités, arranger tout. Ah ! les responsabilités lui tombent sur le dos comme si la nouvelle année les tenait en réserve. Il ricane, parce que la veille des clients la lui souhaitaient « bonne et juteuse ». Il renverse la tête sur la paroi capitonnée, ferme les paupières, et il voudrait ne pas penser, ne plus penser à rien.
†
Aujourd’hui, c’est onze heures lorsque Portanier arrive au Bar du Télégraphe.
— Je vous sers votre apéro, propose Gaston.
— Non, répond-il, d’une voix morne. Alors, patronne ?
— On attend le retour de mon mari.
— Moi, reprend Portanier, ça m’a fichu un coup, ce matin je n’ai pas eu le cœur à l’ouvrage. Dimanche, on devait peut-être aller à la pêche, lui, le patron et moi… le temps commence à se remettre au beau… Ah, je t’en fous, il ne nous prendra plus dans sa Renault, nous et notre attirail !
— Je vais le faire revenir ici, déclare Lucienne.
— Oh mais, patronne, ça ne se passera pas comme ça. On ne vous le ramènera pas dans un taxi.
— Vous pensez qu’il y aura enquête ?… Je le disais à Gaston.
— Sûrement une autopsie ; et dans ce cas, on envoie le corps à la Morgue.
— Ah ! jamais, s’écrie Lucienne.
Portanier hausse les épaules ; il s’en va, mais s’arrête brusquement sur le seuil, se recule, et c’est Ferdinand qui entre dans la boutique, sans regarder ni saluer, en demandant :
— Lucienne, on t’a remis ses affaires ?
— Elles sont dans la chambre… Alors… il est mort ?
— Oui, soupire Ferdinand, c’est une chose inimaginable.
— Le médecin de l’état-civil a dit quoi ?
— Il ne viendra que tantôt… On va avoir des ennuis, Lucienne. Toi, Gaston, faudra que tu m’accompagnes.
Il prie Portanier de garder un instant la boutique et il commande à sa femme et à son fils de le suivre. Dans la chambre, la porte fermée, il tire de sa poche une bague ornée d’un gros brillant, une montre en or et sa chaîne.
— Je n’ai pas trouvé son épingle de cravate.
— Cette femme aura mis la main dessus, grogne Lucienne.
Après un silence, elle ajoute, la gorge serrée :
— Comment était-il ?
— On croirait qu’il dort. Je n’ai pas eu à lui fermer les yeux, à lui mettre une mentonnière. Si tu le voyais…
— Je ne veux pas ! Le dernier souvenir que je garderai de lui, ce sera quand il nous a quittés, à Noël.
Ferdinand ouvre un portefeuille, il en sort une carte verte : la carte du combattant, une carte d’officier de réserve, une carte d’électeur, puis un papier qu’il présente gravement :
— Son testament.
— On le lira en présence de mes frères. Il ne manque rien, tu es sûr ?
— Il n’avait emporté que ses pantoufles et sa chemise de nuit, ils couchaient ensemble pour la première fois.
— Qu’elle raconte !
†
De nouveau, Ferdinand Dieulet roule ; accompagné de son fils, il va chez Ribéroche, un ami du gros Édouard Singer. C’est midi, à chaque carrefour le taxi s’arrête. Ferdinand et Gaston demeurent silencieux, raides, repliés sur eux-mêmes, perdus dans leurs pensées. Ils vivent, oui. Mais il leur semble qu’ils ne pourraient faire un geste, courir, crier, comme tous ces gens… tous, ils ont leurs soucis, leurs ambitions, leurs désirs, leurs amours, qui les poussent. Alors que Ferdinand et Gaston, s’ils bougent, disent un mot, c’est pour évoquer Albert. C’est la mort qui leur souffle presque chaque parole, qui commande à chacun de leurs gestes, elle qui a pris pour vivre la forme d’Albert.
Ils sont arrivés dans son ancien quartier : boulevard Barbès. Gaston paie le chauffeur, Ferdinand s’élance sur la chaussée et un autobus le frôle. « Il a l’air d’un fou », pense Gaston. Ce matin, Ferdinand ne s’est pas lavé, à peine s’il a pris le temps de s’habiller. Le col de son chandail, relevé et replié, lui fait autour du cou une couronne brune sur laquelle semble posée, petite, blanche, vide, une tête où les yeux seuls vivent. Son imperméable gris lui flotte sur le corps. Il marche, courbé, en traînant des pieds comme un vieux. Gaston éprouve une peine sourde. Son père, il le voit : incapable maintenant de supporter de dures épreuves, fragile, usé.
— C’était dans la maison d’un charcutier, répète Ferdinand.
— Tu ne sais plus quel numéro ?
— Non… un charcutier… en voilà un !
Ils pénètrent dans un immeuble cossu. C’est là, enfin, au troisième. Une femme leur ouvre la porte ; Ferdinand se présente, puis :
— C’était pour demander un renseignement à Ribéroche.
— Il vient de sortir. Mais je peux sans doute vous répondre, je suis sa belle-sœur.
— L’adresse du gros Édouard, à Marseille. Que je vous explique : son frère Albert est mort.
Elle ouvre le tiroir du buffet, n’y trouve pas certain carnet, le cherche.
— Ah ! nous, s’exclame Ferdinand, faut qu’on reparte. Vous avertirez Ribéroche.
Gorin habite le même quartier, son appartement donne sur un square. Voici. Au cinquième. Une bonne grosse bourgeoise paraît sur le seuil.
— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur Dieulet ?
Ferdinand baisse la voix :
— Albert est mort ce matin. Votre mari connaît l’adresse du gros Édouard ?… Sinon, j’envoie mon fils à Marseille.
— Oui… entrez donc… On allait déjeuner, Gorin est déjà à table.
Gorin se lève et dit d’un ton rogue :
— Eh ben, quoi ?
— Albert est mort, mon grand.
— Ah ! merde, et il pose sa serviette.
Ferdinand lui raconte tout. Il est seul, quelle fichue déveine, il faut que le gros Édouard rentre à Paris illico. C’est l’avis de Gorin. « Ah, le gros… » Un vieil ami, Édouard, ils n’ont pas de secrets l’un pour l’autre. Il tire de sa poche un calepin qu’il feuillette : l’adresse est là, avec le numéro du téléphone. Il prend un crayon, un papier, tandis que derrière lui se tient Ferdinand, intimidé par la richesse des meubles, des tentures, des tableaux.
— Voilà, dit Gorin, en louchant vers la table. Prévenez-moi dès qu’il y aura du nouveau.
— C’est ça, merci, répond Ferdinand, qui remet sa casquette.
Puis il tend le papier à Gaston :
— Tu vas téléphoner.
†
Paula a entendu sonner midi, une heure, et elle est toujours allongée sur le divan du petit salon, encore vêtue de son manteau. Elle a ressassé de lointains souvenirs, puis sa pensée s’est fixée sur ce mois de décembre 1932.
Au début de ce mois, elle a connu Albert… Son chéri, il est au-dessus d’elle, seul dans le grand lit où il couchait pour la première fois, car jamais, non, il n’avait passé la nuit chez elle – c’était si récent, leur rencontre ! Avec quelle violence ils avaient été poussés l’un vers l’autre, le coup de foudre, bien qu’il eût cinquante-deux ans, elle quarante. Mais ça pouvait aller, comme âge ; et puis l’un et l’autre avaient leurs aises, enfin tout convenait.
— Mon Dieu, gémit-elle.
De ses espérances, de ses joies, de son bonheur, pour témoigner ne reste rien… Si, un mort !… Subitement, elle se lève, marche, chancelle, s’appuie contre la rampe de l’escalier. Là-haut… Tout à l’heure, on viendra… le médecin de l’état-civil, la famille, qui encore ?… peut-être le commissaire ! La délivrer, Paula, tout au moins du cadavre, qu’elle ne le sente pas s’installer ici. Elle se rappelle son affreux réveil. Assez !… Elle fixe des yeux des objets, tous sont à leur place, comme avant Albert. Elle pénètre craintivement dans la salle à manger, touche chaque meuble, regarde de jolis bibelots, son argenterie qui brille au fond de la vitrine Louis XVI. Il faut qu’elle chasse Albert de son esprit, qu’elle le chasse de sa villa !
Elle s’assied près de la fenêtre, dans sa bergère. Voilà, elle retourne sur le passé, en novembre ; elle est triste de vivre seule depuis deux ans, mais c’est quand même une existence supportable.
— Oh, balbutie-t-elle, si j’avais su que mon annonce…
Elle aperçoit Mme Parfault qui traverse la rue ; c’est une voisine, sa confidente, et elle court lui ouvrir la porte.
†
Dans ce bureau de poste, Gaston Dieulet, appuyé contre un mur, se répète la phrase de sa mère : « Le gros Édouard va être fou, Élise aussi. » Il regarde la pendule et voudrait en arrêter les aiguilles. Mais trop tard, le numéro est donné ; avant cinq minutes, le gros Édouard à son tour sera frappé.
Gaston connaît bien son oncle et sa tante. Hier, ils ont dû « faire la foire » avec leurs amis qui tiennent un hôtel dans cette avenue conduisant à la gare, une avenue dont il a oublié le nom ; en revanche, il la revoit, il s’y voit, un peu comme s’il leur portait la nouvelle. Ils ne se doutent de rien, sont tranquilles – comme lui avant le coup de sonnette de son père – et sans téléphone, sans télégraphe, ils continuaient à vivre heureux.
— À vous ! crie la téléphoniste.
Il se précipite ; son père le rejoint et ferme la porte de la cabine. Gaston décroche nerveusement le récepteur, Ferdinand l’écouteur. Ils entendent un grésillement. Ni l’un ni l’autre n’ont jamais téléphoné à une distance pareille… on peut… et pourtant ils ne croient pas que la voix du gros Édouard répondra.
— Ils sont peut-être partis en vadrouille, souffle Ferdinand.
— Tais-toi… allô, l’hôtel Moderne ?… c’est de Paris, je voudrais parler à M. Singer.
Gaston entend qu’on raccroche. L’homme s’en va, lui aussi instrument inconscient et cruel… Il cherche le gros Édouard, il le trouve, lui annonce qu’on le demande de Paris. Et le gros Édouard – ainsi qu’Élise, peut-être – cesse de boire son apéritif, ou il cesse de manger… il accompagne l’homme, un peu inquiet déjà, mais il ne sait pas, ne sait rien encore ; s’il songe à Albert, c’est comme à un vivant, à un frère que bientôt il reverra !
Une voix lourde, enrouée, qui traverse mal l’espace.
— C’est toi, Édouard ? répond Gaston. Ton neveu, ici.
Il répète lentement ces mots, tandis qu’il compte en pensée : son père, sa mère, lui, Victor qui a reçu sa dépêche, le gros Édouard. Cinq déjà, autour de leur mort, ils sont cinq enfermés dans cette cabine.
— Je te comprends à présent… Albert a eu… il a eu une crise cardiaque.
Il entend un son rauque, quelque chose comme : « Il est pas mort », et il lève les yeux vers son père tout blême ; puis il reprend, avec effort :
— Si, il est mort ce matin… faut que tu rentres.
Il parle encore, mais le gros Édouard n’écoute plus, il crie : « Mon frangin est mort. » Ensuite, ni son, ni grésillement, rien d’autre qu’un silence, celui de la mort. Puis ça recommence : une voix cassée, douloureuse, lointaine :
— Je rentre par le premier train.
Et Gaston raccroche.
— Tu as fini ? demande Ferdinand.
Peut-être que l’autre s’est rejeté sur l’appareil ? Gaston reprend le récepteur : aucun bruit. Le gros Édouard sait, il est parti annoncer la nouvelle à Élise.
Ils sortent de la cabine. La téléphoniste dit, en souriant :
— C’est dix-huit francs.
Gaston paie. Il voit des gens se presser devant des guichets, circuler ; il lui semble qu’il vient, lui, de quitter un cachot où il a vécu une espèce de rêve.
— Tu l’as entendu, papa ?
— Mal.
— Oui… faut envoyer un télégramme.
Il prend un formulaire, écrit, rature, et enfin : Albert mort. Impossible de trouver d’autres mots que ces deux-là ! Ce qui était encore leur secret, le monde va l’apprendre ; des hommes se trouveront, eux aussi, en présence d’un mort, qui fut des leurs… Un employé lit le télégramme, sans que bouge une ligne de son visage. Gaston en attend un regard, un geste qui les fît compagnons une seconde, parce que la mort est là. Eux, ces inconnus affairés, ils auront tous leur tour. Brusquement, on le saisit par le bras, on l’entraîne.
— Le médecin de l’état-civil doit venir à deux heures, dit Ferdinand.
†
Lucienne Dieulet est assise près du poêle ; à ses pieds, en boule, Nono dort. Tout à l’heure, il lui a fallu servir les clients, leur sourire et, le plus pénible, leur donner des explications sur la mort de son frère. Enfin, ils sont partis. Mais rue de Belleville, toujours le va-et-vient, un tintamarre qui commence à six heures, pour ne cesser qu’à minuit.
Albert, plus jamais, ne viendra au Bar du Télégraphe avec son Bijou. C’était un petit fox, fouinard et rageur, qui faisait en compagnie de Nono des parties folles ; il pissait partout, jusque dans la chambre, car Albert n’avait pas su le dresser. Bijou aussi est mort – sous une auto.
Lucienne se penche :
— Nous, on reste, et elle caresse son chien.
Oui, des voisins sont venus aux nouvelles. Albert était connu dans le quartier. Il allait boire un verre ici, un verre là ; il achetait un gâteau chez le boulanger, prenait son essence chez le marchand de couleurs, et au besoin le mécano lui réparait sa voiture. Il avait été commerçant, il savait faire travailler ses confrères. De plus, il était comme un enfant du quartier.
Quand leur père était mort – la naissance de Victor avait coûté la vie à la mère – leur grand-mère maternelle, qui tenait rue Haxo une fruiterie-buvette, les avait pris chez elle, tandis que leur grande sœur Marthe filait, toute fière de ses dix-huit ans. Donc, c’était pas bien loin du Bar du Télégraphe que leur jeunesse s’était écoulée. Aujourd’hui, Victor et Lucienne habitaient encore le quartier, où le gros Édouard revenait souvent, ce pauvre Albert aussi ; ils n’avaient pas cessé d’aimer leur vieux Belleville ! Parfois, Lucienne monte prendre l’air rue du Télégraphe ; elle s’assied sur un banc, puis entre au cimetière, un coin pas triste, campagnard ; une herbe folle recouvre des tombes. Autrefois, la grand-mère les y menait déjà en promenade, parce que son mari y avait été enterré.
Lucienne, qui avait seulement trois ans de plus qu’Albert, s’occupait de lui comme une grande sœur, le débarbouillait et, malgré rebuffades et coups de pied, le conduisait à l’école où il ne voulait rien apprendre. Cependant, plus tard, il a rattrapé le temps perdu, si bien qu’on l’a pris comme commis aux contributions directes. Puis il est parti faire ses trois ans. À son retour, il a trouvé sa place occupée. Mais il avait changé ; il ne voulait plus rester chez la grand-mère, et il était déjà plein d’ambition.
Lucienne revoit la chambre mansardée qu’il avait louée au sixième, boulevard Barbès. Il y vivait peu. Il avait déniché une situation de représentant – son rêve de toujours, le commerce ! et il parcourait la France pour le compte d’une maison qui vendait des produits à fourbir les poêles et les cuivres. Lorsqu’il rentrait pour quelques jours à Paris, Lucienne montait lui retaper son ménage. Il était déjà taciturne, un peu ours, aussi elle lui conseillait de se marier ; il lui répondait, invariablement : « Plus tard, quand j’aurai de quoi. » Il lui donnait des boîtes de pâte « Oméga » et, pour son petit Gaston, des calepins comme il en offrait à sa clientèle.
Lucienne songe rarement à leur passé. Maintenant, elle se penche dessus, y fouille avec un désir obstiné, douloureux. Albert, le voici encore : en 1914, quand il est parti pour rejoindre son dépôt. À chaque permission, il revenait chez elle. Maréchal-des-logis, sous-lieutenant, lieutenant, et l’armistice était arrivé alors qu’il allait passer capitaine. Après la démobilisation, il s’était associé au gros Édouard qui venait d’acheter un grand hôtel, avenue de Clichy. Deux ans plus tard, il se mettait enfin à son compte.
— Pauvre Albert, lui qui a tellement travaillé, il n’a pas eu le temps de récolter.
Il y a une quinzaine, il lui confiait d’un ton plein d’assurance ses beaux projets de rentier.
†
Cette petite rue étroite, bordée de villas laides et bourgeoises, derrière son père Gaston Dieulet s’y aventure. Dans cette maison triste, avec une grille où grimpe du lierre, Albert obscurément est venu mourir. À son tour, Gaston y pénétrera. Il n’a pu, jusqu’à présent, que suivre son père, l’écouter ; à travers lui, imaginer la fin d’Albert. Son cœur bat ; l’émotion que Ferdinand a dû éprouver ce matin, il la ressent.
Une femme leur ouvre la porte : la maîtresse de son oncle, cette Paula qui par quels gestes, quelles paroles, seule est liée au mort, et elle murmure :
— Vous voulez le voir ?
— Veux-tu le revoir ? demande Ferdinand.
À la suite de son père, Gaston monte lentement, avec un regard furtif sur les murs, comme s’il voulait pénétrer quelque secret… Son père a poussé la porte, enfin il va savoir… mais il s’arrête à mi-chemin de l’escalier, pose la main sur la rampe et, par la porte ouverte, son regard se glisse, tombe sur le lit.
Il touche au terme de ce long matin d’épreuves, de démarches, d’angoisses… au but. Sur l’oreiller, la tête d’Albert repose, sombre, immobile, calme. Jamais Gaston n’a vu dormir son oncle, jamais il ne l’a vu dans l’intimité de sa vie. Il va le surprendre, désarmé, abandonné… Alors, il monte les dernières marches, hésite un instant sur le palier, entre. Il découvre d’autres meubles que ce grand lit, des tentures, des fauteuils, des objets, qui semblent n’avoir ni forme, ni couleur, disposés là comme de silencieux témoins, au service du mort.
Entre le lit et l’armoire à glace, une sorte de couloir où Gaston s’avance… un pas encore… Il retrouve Albert. Six mois qu’ils se sont vus. C’est, à présent, une autre rencontre ; et entre eux se tient un troisième personnage, invisible, tenace, envahissant. Un autre débat qui commence… Une nouvelle année… Un nouvel avenir… Gaston debout ; Albert étendu. Gaston, la couleur de la vie sur son visage, sur ses lèvres ; la force de la vie dans sa poitrine et dans ses gestes. Vivant ! Quoique, en lui, déjà, quelle usure, quelles atteintes ? Il ressemble à Albert, dit-on. Il pense : « Tu reposes comme je reposais ce matin. Mais ton attitude, les lignes de ton corps changent, se gonflent. Dis, quelle est cette expérience neuve qui est tienne ? Quelles découvertes entreprends-tu ? »
Il se baisse et légèrement tire le drap.
« Ce n’est pas toi, mon oncle, que j’approche enfin. Durant ta vie, tu ne m’as rien livré de toi-même, je ne connaissais pas plus ton corps que ton âme. Et maintenant, malgré ma ferveur, que puis-je saisir d’humain ? C’est la mort, dont mon regard s’empare, elle qui creuse entre nous un espace infranchissable. »
Gaston appelle à l’aide ses souvenirs. Il faut qu’il en emplisse cette dépouille pour qu’il y retrouve son oncle… Albert… Il lui faut s’en rappeler le regard, le maintien, les gestes, les manies, recréer péniblement un être de chair, lui redonner un souffle, une voix, un nom. Que son affection et sa peine provoquent un miracle ! Et soudain, il lui paraît que la poitrine de son oncle se soulève ; qu’il sort enfin d’un lourd sommeil ; qu’il va dire, avec ce sourire un peu forcé et grave qui est le sien : « Te voilà, mon neveu. » Cette matinée n’aura été pour eux tous qu’un affreux rêve. Une espérance insensée s’est emparée de Gaston… puis l’abandonne, son oncle n’a pas bougé, non. Il n’aura plus d’autre attitude, le corps comme pétrifié ; de ses lèvres ne jaillira plus un son. Sa dernière parole, quelle fut-elle ? Sa dernière pensée d’homme vivant ? Ou, s’il a succombé en plein sommeil, son rêve, son dernier rêve terrestre ?
— Allons, souffle Ferdinand, ça ne sert à rien de rester.
Albert est sur une terre étrangère. Avec son corps, il leur abandonne son passé. « Mais son avenir, songe Gaston, son avenir… » Un vertige le prend, il chancelle, il se laisse entraîner.
Dans la salle à manger, Mme Parfault et Paula sont assises, et Ferdinand leur présente Gaston.
— C’est tout le portrait de son oncle, dit Paula.
†
Lentement, par un après-midi si doux que c’est à croire que voilà déjà le printemps, Gorin descend vers la place Clichy. Un peu soucieux d’avoir mal digéré – sacré Ferdinand Dieulet qui sans crier gare vous annonce une mort ! Et, en arrivant à la Brasserie des Sports, il boira une vieille fine.
Gorin lorgne de jolies passantes ; il en suit une, elle trottine sur le pont Caulaincourt. Dessous le pont s’alignent les tombes du cimetière du Nord, certaines monumentales, mais pas réjouissantes non plus. Gorin songe à Albert, à ses obsèques auxquelles il devra assister, sinon le gros Édouard se fâchera. Ils l’enterreront à Saint-Ouen, quelle corvée… Allons, bon, la petite qu’il filait a disparu.
Il arrive avenue de Clichy, à la Brasserie des Sports, un chouette établissement ! Il y a sa table, dans un coin, près de la devanture et, en soulevant le rideau, il peut faire le voyeur, bien observer le manège des femmes qui raccrochent sur le trottoir. Plusieurs viennent ici, au lavabo, retaper leur beauté, et parfois il en invite une à prendre l’apéritif.
Le patron lui serre la main :
— Je vous la souhaite bonne et heureuse.
— Fallait me souhaiter ça plus tôt, grogne-t-il, je la commence avec une tuile, l’année. Le gros Édouard a perdu son frangin.
— Ah ! monsieur Albert Singer, s’écrie le garçon, qui apporte une fine.
— On ne sait pas trop de quoi il est mort, on l’a trouvé chez une poule.
— Peut-être qu’une veine lui a éclaté en faisant l’amour, hasarde le garçon.
— Ou la poule en question en voulait à ses sous, ajoute le patron.
Gorin lape son verre de fine, puis :
— Albert, c’était pas un bavard comme son frangin, il faisait tout en douce… Il en avait un bon sac, le gros Édouard va hériter.
†
Lucienne traverse rapidement la rue et entre au Tabac : on l’appelle au téléphone… Qui ?… Elle imagine encore une catastrophe, d’autres ennuis. Elle s’enferme dans la cabine, saisit le récepteur, crie : Allo !
Mon Dieu, pourvu que Ferdinand… ah ! on parle… la voix de son frère !… Elle se penche davantage, sa bouche collée contre l’appareil. Le gros Édouard est arrivé ? Non, elle perd la tête, il lui téléphone de Marseille, il demande des détails car Gaston a raccroché trop vite.
— Maintenant, ils sont près du corps, explique-t-elle, et j’attends Victor d’une minute à l’autre. Tu rentres quand ? Demain matin ?… Quoi, Élise est souffrante ?…
Un autobus passe, elle n’entend plus. Si. Son frère veut s’occuper de la cérémonie, il veut qu’Albert repose dans son caveau.
— Fais comme ça te plaira, répond-elle.
Ils causent encore un moment, puis elle raccroche ; mais demeure dans la cabine, songeuse. Au moment de la mort de leur grand-mère, voici bientôt dix ans, Édouard a acheté à Saint-Ouen une concession. Qu’il mette Albert dans son caveau, bien ; il lui restera une place pour sa femme, une pour lui.
— Moi, murmure-t-elle, on peut me mettre à Pantin, je m’en fous !
Au milieu d’un groupe, la patronne du Tabac pérore. Lucienne voudrait ne plus parler à personne, ça ne lui plaît guère d’attirer sur elle l’attention du quartier. À une question que lui pose la patronne, elle répond d’une voix impatiente :
— Je n’en sais pas plus que vous, j’attends que mon mari rentre.
Et elle se sauve.
†
Avenue de Clichy, près de la place.
— Yvette !
— Tu as déjà fait un type ?
— Dis, tu ne sais pas ce que Gorin vient de m’apprendre ? Le gros Édouard, son frangin…
— Je ne le connaissais pas, ma petite Ida.
— Tu n’as rien perdu, ce mec-là ne les lâchait pas facilement. Moi, c’est Gorin qui me l’avait présenté ; il tenait dans le temps la grande chemiserie en face de la Brasserie des Sports.
— Oui, alors ?
Ida décoche une œillade à un homme et lui emboîte le pas.
— Alors, quoi ? répète Yvette.
Ida se retourne vivement :
— Ben, il est mort ! lance-t-elle au milieu de la rumeur de l’avenue.
†
Chez Paula, ils sont quatre assis devant la fenêtre, dans l’attente de la visite du médecin des morts. Ils ont échangé des phrases banales, pour cacher leur gêne, et aussi pour essayer d’oublier. Pourtant, malgré eux, ils ont reparlé de ce pauvre Albert, d’abord d’une façon distraite, ensuite avec application, comme s’ils cherchaient ensemble à le faire revivre.
— Oui, affirme Ferdinand, c’était pas un garçon aventureux, un vrai père tranquille qui ne s’occupait de personne ! Il venait souvent chez nous, car sa famille…
— C’était sacré, interrompt Paula. Il m’en parlait… tenez, je connais votre vie à tous.
— Il était cependant peu communicatif.
— On s’est fait tout de suite des confidences, nous deux. Je lui ai raconté mon existence, il m’a raconté la sienne. Un jour, il m’a menée rue Ganneron, dans son appartement, et il m’a montré sa cantine d’officier, en m’expliquant que ses actes de propriété étaient dedans, avec une partie de ses titres. Moi, le lendemain, j’ai fait pareil. Alors il a déclaré : « Ma chérie, on mettra ensemble notre argent et on vivra heureux. » On devait se marier dans trois mois et on se laissait tout au dernier vivant, voyez-vous.
Ferdinand ne sait rien répondre. Albert ne leur a jamais soufflé mot de ce projet. Il ne voulait pas entendre parler mariage et, depuis trois ans qu’il s’était séparé de la belle Georgette, on ne l’avait vu qu’une fois avec une femme – pas celle-ci !
— Lorsqu’il a visité mon joli petit intérieur, continue Paula, il m’a confié : « Je sens que je m’y plairai. »
— Il est venu y mourir.
— Si j’avais su !… Vendredi, quand j’ai reçu son pneu, j’ai couru rue Ganneron. Pauvre chou, il s’était couché. « Tu ne vas pas rester seul comme un chien ? je lui ai demandé. Viens chez moi, je te soignerai… » Puisqu’on devait s’épouser… Il s’est rhabillé, et on est parti, sans prévenir la concierge. Dans le taxi, il me répétait : « Va, ce ne sera rien. »
Gaston écoute anxieusement. Ferdinand, qui a déjà entendu Paula conter son aventure, songe au gros Édouard, à Victor, que font-ils ?
— Ensuite ? demande Gaston.
— Il s’est couché en arrivant, il a dîné un peu, et il a passé une nuit calme. Le lendemain, le médecin est venu. Il lui a trouvé des taches sur la poitrine, c’était grave, car sur son foie il devait avoir les mêmes ; il lui a pris sa pression artérielle et, en partant, il m’a confié que votre oncle avait le cœur d’un enfant. Enfin, c’était pas mortel… Le samedi, Albert est resté au lit. Je lui avais acheté son Information, qu’il lisait chaque jour à cause de ses titres. Le tantôt, j’ai fait fonctionner ma T. S. F. et je me suis assise à côté de lui, pour tricoter. « Je vois que tu feras une femme d’intérieur, il me répétait. Tu sauras me dorloter. » On écoutait la radio, il commençait à aimer beaucoup la musique ; il a écouté le discours d’un ministre et il m’a parlé politique ; là-dessus aussi, il se montrait bien sensé. On était d’accord sur tout ; et je pensais : « Je vais maintenant être si heureuse. »
Ferdinand se dresse brusquement et soulève le rideau.
— Non, ce n’est pas lui, marmonne-t-il, en se rasseyant. Qu’est-ce qu’il fiche, ce médecin ?
— Il ne va pas me causer des ennuis ? demande Paula, d’une voix mal assurée. À la mairie, déjà… Oh ! oui, si j’avais su… Le pauvre homme, hier, il vivait encore à cette heure. Il me redisait : « À présent, non, je ne pars plus de chez toi. Je donne congé de mon appartement, j’en ai assez d’y vivre seul. Je garerai mon auto dans ton quartier et au printemps on la prendra pour filer au Bois, ou plus loin, jusqu’à ton patelin, à Turin. » Moi, je lui répondais : « Je te ferai visiter l’Italie. » C’était comme si on préparait notre voyage de noces.
— Il ne souffrait pas, dit Gaston.
— À six heures, il a pris sa température, il ne savait pas où placer le thermomètre. Il avait 38 ; il pouvait dîner. Il a mangé une tranche de jambon, deux poireaux, un petit suisse. Je lui ai dit : « Je vais me coucher tôt, hier j’ai mal dormi », et j’ai posé sur la table de nuit un pot de citronnade, car la nuit il avait soif. À ce moment-là, il a eu un rot. « Ça me fait du bien ; quand on rote, c’est qu’on digère. » Il se tenait sur le côté, comme vous l’avez vu, et lorsque j’ai été couchée, il m’a expliqué : « Je ne t’embrasse pas, je ne peux pas bouger la tête, mais on se rattrapera. » C’est moi qui lui ai donné un baiser, dans le cou… Ah, je ne devais plus le retrouver que mort !
— Durant la nuit, vous n’avez rien entendu ? dit Gaston.
— Rien ? reprend Ferdinand. C’est curieux…
— J’ai dormi d’une seule traite jusqu’à six heures, ce sont les miaulements de ma chatte qui m’ont éveillée, peut-être que Lolotte a entendu quelque chose, elle ? Je lui ai ouvert la porte de la chambre, et je me suis recouchée, en pensant : « J’ai de la chance ; Albert, c’est un homme qui ne ronfle pas. »
— Il devait être mort, hasarde Mme Parfault. Ah, Paula, je crois que moi, je serais devenue folle !
— J’ai repiqué un somme et puis je me suis réveillée tout à fait. J’étais en chemise de soie, serrée contre lui, on avait chaud. J’ai glissé la main sous sa chemise pour le caresser dans le dos et, en même temps que je me retournais, je lui ai dit : « Tu t’es payé une bonne nuit, mon coco. » Je me suis penchée, je l’ai embrassé, mais c’était déjà froid son visage…
— Il reposait comme à présent ? demande Gaston.
— Non, la tête plus haute… il change… Si vous vouliez en prendre une photo ?
†
Le train roulait encore lorsque Victor Singer a sauté sur le quai. Du wagon descendent lentement sa femme et ses trois gosses. Il en prend un à chaque main, les traîne, parfois il tourne la tête : sa femme suit, le plus jeune sur les bras.
— Bon sang ! Pour un jour de fête…
Ils s’empilent dans un taxi. Les gosses crient, pleurnichent, posent des questions, et Victor en gifle un… Allons, bon, un encombrement… Il tire sa montre. Quand la dépêche est arrivée, on se mettait à table avec le beau-père… pas de train avant quatre heures… Victor, il a eu le temps de ruminer !
— Françoise, de quoi crois-tu qu’il est mort ?
— Est-ce que je sais, pour ce que je le connaissais, ton frère ! J’ai autre chose à penser.
Un des gosses a des coliques, l’autre tousse, il faudra les coucher vite.
— J’irai seul chez Lucienne, dit Victor.
— Tu ne passeras pas la nuit ?
— Fous-moi la paix.
Il étouffe, déboutonne son pardessus, s’enfonce dans son coin et cherche Albert dans ses souvenirs. Quand le taxi s’arrête devant leur maison, il fait descendre promptement sa smalah, lance au chauffeur : « 263, rue de Belleville », et colle contre la vitre son visage anxieux.
Le Bar du Télégraphe, enfin ! Il s’y jette, sa sœur est là !
— Lucienne, comment est-il mort ?
— Oh, répond-elle, c’est toute une histoire…
†
Paula a tiré les rideaux, assez de lumière pénètre dans la chambre. Elle n’y est pas seule et ne craint plus de regarder le cadavre ; même, elle s’en approche, pose sur son front un long baiser.
— Vous pourrez le photographier ? chuchote-t-elle.
Gaston installe sur un pied le « Kodak » que lui a prêté Paula ; il se penche sur le viseur, à trois reprises presse le déclic, et replie l’appareil. Il a opéré un peu au petit bonheur. Mais il conservera, lui, de son oncle, une image fidèle. Le visage semble plus sombre, terreux, creusé secrètement. Les yeux s’enfoncent, les pommettes saillent, les narines sont pincées, les lèvres entrouvertes deviennent violâtres. Au calme du sommeil succède une expression douloureuse.
— On descend, lui souffle son père.
La joue qui repose sur l’oreiller a une couleur lie-de-vin, elle est piquée de points rougeâtres, à jamais dans l’ombre, cette joue. L’autre, la lumière du crépuscule y glisse, s’accroche aux poils de barbe, aux moustaches en brosse, accuse l’arête du nez « à la Bourbon ». De minute en minute, elle change, faiblit, semble cependant vouloir disputer à la nuit cette forme immobile.
Bientôt, Albert sera enfermé dans un cercueil. Gaston se baisse, ah ! qu’il voie son oncle une dernière fois… le verrait-il demain, ce serait un autre visage… d’heure en heure, davantage, celui de la mort. Il veut se redresser. Non ! Il lui faut embrasser ce front… une chair glacée. Il pose un doigt sur cette bouche, l’y laisse, le retire brusquement, comme si ces lèvres noires grimaçaient. La première fois qu’il reste seul à seul avec un mort. Un vertige… mais il se ressaisit… Un mort, là, devant lui. Moins qu’un arbre, moins qu’un chien en vie. Une chose, un objet, ça n’a aucun nom… insensible, ainsi qu’une pierre… Cette dépouille, il la bourre de souvenirs, comme de chiffons un mannequin. Il a été Albert, un poupon criard, un gamin vif, un jeune homme ; ces espèces de métamorphoses se sont toutes accomplies ; mais un vieillard décrépit il ne sera point, sa forme dernière, tout au moins encore humaine, la voici, combien évidente… Ah !… Gaston fait un geste : la vie ! la vie ! elle l’emplit, est chaleur, odeur, vibrations, tandis que son oncle… Sur ses lèvres jamais la salive… dans ses yeux les larmes… la sueur sur son front… jamais plus rien ne jaillira de ce corps. Rien. Seuls, les mouvements lents de la mort qui pénètre cette chair, d’invisibles transformations…
†
Sur le seuil du Bar du Télégraphe, Lucienne embrasse son frère.
— On doit reprendre courage, répète-t-elle. Et ne t’inquiète pas ; demain, si le gros Édouard fait des histoires, je serai avec toi… Tu diras à Ferdinand que je me surmonte !
Dans le soir qui tombe, Victor Singer descend leur rue de Belleville où, gosse, il vadrouillait derrière ses grands frères. « Albert, vieux frangin. » Il essuie une larme. Il marche vite, retrouve ses idées. Albert laisse un testament qu’il a lu, un testament juste et en règle. Pourvu que le gros Édouard ne cherche pas des chinoiseries – celui-là, avec sa forte gueule ! – et que son Élise ne lui souffle pas, comme lorsque la grand-mère est morte, de faire une cérémonie religieuse ?… Oh ! il les enverra promener carrément, pas de curés ! Quant au testament, du côté de Lucienne comme de leur vieille sœur Marthe, pas à craindre d’ennuis. D’ailleurs, quelle honte s’ils se chamaillaient au sujet de l’héritage !… Le fisc prendra combien ? Il pourrait charger son notaire de la succession ?
Victor monte dans un taxi.
Lui, ce qui l’unissait le plus à Albert, ma foi, c’étaient des questions de métier ; et lorsqu’ils commençaient à parler commerce… C’est que, avant d’avoir chacun une bonne situation, ils avaient traîné à travers toute la France – et même en Belgique, en Suisse ! Ce métier de représentant, ça va quand on est jeune ; on en garde pour ses vieux jours des maladies d’estomac, des varices, des bronchites, et autre chose encore quelquefois ! Mais d’une autre maladie est mort Albert. Des suites de la guerre ? Il avait fait des descentes vertigineuses en parachute et s’était décroché l’estomac, paraît-il. Comment savoir ? En tout cas, ces salauds, ils ne lui avaient pas accordé une pension ni donné la croix de la Légion d’honneur. Victor, sur l’armée comme sur la religion, il a ses idées ! Albert était officier de réserve et il racontait volontiers que faire des périodes était pour lui une distraction. S’il avait reçu la croix, il aurait été le plus heureux des hommes.
« Ce pauvre vieux, il est mort trop tôt. »
Et, soudainement, Victor pense à sa première femme qui est morte après une longue maladie, voici déjà quatre ans. Si Albert a succombé sans souffrances, Charlotte, oh ! la malheureuse… Trente-neuf ans, ça aussi c’est partir trop tôt.
Ses trois gosses, eux non plus, ne jouissent pas d’une santé brillante.
†
De la tête aux pieds, l’homme est vêtu de noir.
— M. Albert Singer ?
— Oui, répond Paula.
— Je suis le médecin de l’état-civil. Où est le corps ?
Ils montent, pénètrent dans la chambre. Paula allume, elle ferme les doubles rideaux. Le médecin ôte son chapeau melon qu’il met sur la table de nuit, puis d’un geste froid il tire la couverture et le drap, et découvre le cadavre : la main gauche repose sur la poitrine, la main droite sur le matelas, les jambes nues sont repliées, croisées.
— Il est comme il s’était endormi hier soir, balbutie Paula.
Le médecin ouvre le col de chemise, glisse la main, en fronçant les sourcils.
— Que s’est-il passé ?
— Mon pauvre chéri, répète Paula.
Son regard se pose sur le corps, ensuite sur ce petit homme noir et inquiétant, qui a le visage d’un juge. Elle lui racontera la vérité, toute… Mais sa voix tremble, elle hésite dans son récit, se contredit, se tait, et l’homme lui lance un mauvais coup d’œil.
— J’avais fait cuire des poireaux dans une casserole d’aluminium, c’est pas ça ?
Il écrit sur une feuille verte, biffe, semble ne rien entendre. Elle joint les mains, avec un désespoir impuissant :
— C’était pour le soigner mieux que je lui ai dit de venir chez moi… docteur ?
— Docteur ? demande Ferdinand, en frémissant, on peut savoir de quoi il est mort ?
— Est-ce d’une embolie ? hasarde Gaston.
— Je ne peux rien vous dire, réplique le médecin, et il range avec calme son portefeuille. Vous porterez cette enveloppe à la mairie, demain avant onze heures.
Il met son chapeau melon, descend l’escalier, sort sans prononcer un mot. Ferdinand referme la porte et examine curieusement l’enveloppe officielle.
— Dedans, qu’est-ce qu’il y a ? murmure Paula. On ne pourrait pas la décacheter ? Vous l’avez entendu : « Je ne peux rien vous dire. » Mon Dieu, si la police vient chez moi…
Un coup de sonnette les fait sursauter.
— Qu’est-ce qu’il me veut encore ! crie Paula.
— C’est Victor, dit Gaston, en ouvrant.
Sur le seuil, il paraît, grave, sombre, son feutre noir à la main.
— Son jeune frère, madame Paula, annonce Ferdinand.
Il baisse la voix :
— Victor, tu veux monter ?
†
Ribéroche pousse la porte de son appartement, sa femme y entre, lui ensuite ; il entend remuer et s’exclame :
— Hé ! Fifine, nous voilà.
Elle arrive.
— Vous avez fait une chic balade ?
— Mayoux a une voiture qui gaze, une Packard comme celle du gros Édouard, et on s’est arrêté à Compiègne. Après un gueuleton soigné, on a fait un tour dans la forêt, à pied. Moi, il me faut le grand air.
Une quinte de toux l’interrompt.
— Parle pas tant, recommande sa femme. Je vais prendre ta température.
Il secoue les épaules, qu’on lui foute donc la paix ! Au printemps, il ira se mettre au vert ; quant à ça, oui, la campagne le ravigote. Il donne une tape à Fifine :
— On a bien commencé 1933. Et toi, tu es sortie ?
— Non… mais j’ai reçu une visite, le beau-frère du gros Édouard.
— Qu’est-ce qu’il me veut, celui-là, grogne Ribéroche, en dénouant sa cravate.
— Oh… Il venait te demander…
— Un service ?
— L’adresse du gros… son frère est mort.
Ribéroche laisse retomber ses bras.
— Albert ? Tu es sûre ?
Il s’assied, le souffle coupé ; sa main se crispe sur sa poitrine… il sent son mal, là, qui n’a pas bougé. D’une voix oppressée, il reprend :
— Il est mort de quoi ?… Parle, nom de Dieu !
†
Gaston Dieulet remonte la rue de Vaugirard.
Il se redresse, respire largement. Tandis que Ferdinand et Victor se concertent au sujet de l’enterrement, il va dîner. Où ? Les restaurants ont des glaces ternes, un aspect louche, ce sont des gargotes dont la nourriture vous détraque l’estomac – et c’est bien assez d’y déjeuner en semaine, songe Gaston. Ces passants, pensent-ils à la maladie, à la mort ? Non, c’est encore fête. Les amoureux roucoulent, de jeunes gars braillent, des ménages musardent bras dessus, bras dessous, et les voitures et les autobus filent, c’est un tapage comme rue de Belleville, à la même heure. Voici un carrefour, avec de beaux cafés, s’il entrait dans un ?
Il entre.
À toutes les tables, des consommateurs : hommes, femmes, gosses, qui se taisent pour écouter les virtuoses installés sur une estrade. Gaston monte au premier, s’assied à une table, contre une balustrade derrière laquelle il aperçoit la salle du bas pleine de fumée. Il commande une choucroute, oui… et un demi ! Il porte la main à son front… Cet interminable après-midi ? Son oncle ? Et la gueule sinistre du médecin ? Non, il ne s’agit pas d’un rêve. Et ceux-là, en bas, pendant ce temps, ils ont ri, bu, bâfré. Ils sont déjà peut-être à demi-morts, eux aussi ? Les sales breuvages qu’ils sirotent, l’air puant qu’ils avalent. Un peu de musique les endort.
Gaston voudrait fuir. Il repousse ce plat de choucroute grasse et fade, la corbeille à pain – où il a traîné, ce pain ? Cochonnerie ! Ah ! toute la vie combattre la crasse, la pourriture, les hommes, la mort… surtout dans une grande ville où tous s’attroupent, voyagent en tas, jouissent en tas, se donnent leurs microbes, leurs vices, leurs haines, leurs maladies. La rue ou l’usine, la chambre d’hôtel ou le logement « sur cour ». Et pour être un soir enfin étendu sur un lit, comme Albert. Cependant, pas un ici qui songe à la mort, celui-là foutrait vite le camp ! La vie heureuse, la vie, ils s’imaginent qu’ils en ont encore pour des années ! En rentrant à leur domicile, quelques-uns trouveront peut-être une lettre de faire-part – non, c’est fête, pas de courrier. Il y en a peut-être un qui roulera sous une auto, et hop ! Ou, demain, dégringolera d’un échafaudage, sera broyé par une machine ! Tous, et tous qui lapent leur apéritif en écoutant des rengaines célèbres, ils commencent bien l’année, croient-ils. Ouvriers, employés, boutiquiers, ils n’ont pas d’enthousiasme, pas d’imagination, et ils ne connaissent guère la révolte, eux qui tiennent docilement à la main ces journaux où ils ne savent pas découvrir quelle mort les attend…
Gaston se lève, descend, traverse la salle, alors que l’orchestre attaque un air de valse viennoise. La rue a le débraillé des dimanches soir, la tristesse et la souffrance en sont chassées. « Tant mieux, songe Gaston. Amusez-vous vite, les copains. » Il arrive dans une rue noire. Derrière les volets d’une villa, au premier, des raies de lumière bleuâtre…
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À la Brasserie des Sports, Gorin a longtemps attendu Ribéroche – on ne peut plus compter sur lui pour jouer une belote. Il traverse le pont Caulaincourt, le chemin le plus direct quand il rentre chez lui, sans ça… Il se dit qu’on devrait mettre hors de Paris les cimetières, tous ; et il pense à Ribéroche qui depuis un an file un mauvais coton. Hum ! les amis commencent à partir : le papa Olivier, le grand Gabriel, le môme Maurice, et aujourd’hui Albert. Pas gai ! Lui, il se sent encore gaillard, seulement faudrait quand même qu’il se surveille : boire moins d’apéros… et moins de femmes ; les garces, du reste, vous mangent trop de pognon.
— La bourgeoise a voulu qu’on se retire des affaires, dit-il, c’était trop tôt.
Surtout que maintenant personne n’est assuré de pouvoir vivre de ses rentes. L’État vous grignote votre argent ; quant aux gros financiers, les vaches !… Où trouver des placements sûrs, voilà ?… Une pensée subite le traverse : Albert avait acheté, dans le bas de l’avenue de Clichy, un petit immeuble de bon rapport – un placement pépère, quoi ! Si la famille en demande un prix raisonnable – tâter le terrain auprès du gros Édouard – il est acheteur !
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— Gaston, dit Ferdinand, on viendra tôt demain pour te remplacer.
— Et maintenant, ajoute Victor, on file chez mon entrepreneur des pompes funèbres.
Ils sortent.
Gaston et Paula veilleront le mort. La nuit est devant eux, longue, lourde, inconnue. Ils s’asseyent dans la salle à manger, en silence. Gaston regarde autour de lui. Paula aime les jolies choses. Sa villa est pleine de bibelots anciens ou modernes, d’objets d’ivoire et d’étranges fétiches nègres. Sur les murs sont accrochés des gravures, deux tableaux à sujet religieux, des peaux de serpent, un tapis de Perse, des dentelles. Albert, lorsqu’il est venu pour la première fois dans cette maison, il a dû s’imaginer pénétrer dans un musée.
— C’est mon oncle qui devait en ouvrir des yeux, ici !
— Il m’a dit : « C’est chic, mais ça doit te donner du travail, essuyer toutes ces bricoles, brosser ces tapis. » Il a ri. « Chez moi, il n’y a que les murs ; mes meubles, je ne les regarde pas, c’est une reprise… » Moi, voyez-vous, depuis huit ans que j’ai fait construire cette maison… quand je me suis séparée de mon mari… j’ai pris goût à la vie d’intérieur. Autrefois, je voyageais continuellement.
— Aux colonies ?
— Non… C’est un ami qui m’a donné ces objets nègres, je l’avais connu à son retour du Congo. Il est mort il y a deux ans, mais pas comme Albert, après une longue maladie… Oh, je peux vous le raconter, puisque je l’ai raconté à votre oncle : c’est cet homme qui m’a laissé de quoi vivre. Il était bon ! Quand j’ai rencontré Albert, j’ai pensé : « Tu as la main chanceuse. » C’était pas le même genre d’homme, votre oncle ; seulement, du point de vue moral, ils se ressemblaient : sérieux, énergiques, prévoyants. Ludovic avait risqué sa peau dans la brousse, et Albert au front.
Elle gémit.
— Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être aussi malheureuse ?… Si on enquête ?… Et mes voisins, lorsqu’ils verront sortir de chez moi un cercueil ? Je ne peux pas leur expliquer qu’un homme est mort dans mon lit ? Vous ne croyez pas qu’ils sont déjà à l’affût ?
La pendule sonne sept coups.
— Hier soir, il dînait. Ah ! tiens, après je lui ai donné une pastille de Fructine-Vichy. C’est pas ça ?… Non, il était déjà condamné ; même vendredi, lorsque j’ai été le chercher. Vers deux heures qu’il a ressenti le premier malaise, en sortant d’un restaurant où il avait mangé de la raie froide et des salsifis à la sauce… de la sauce ! Moi, je lui ai déclaré : « Je te ferai suivre un régime, mon coco ».
Gaston souhaiterait lui entendre raconter leur première rencontre, celles qui suivirent. Ils ont couché ensemble ? Autrement que durant cette nuit fatale ? Paula est petite, un peu ronde et grasse ; mais vive d’allure, les cheveux bien noirs, c’est leur vraie couleur ; elle a des yeux vifs malgré la fatigue, une bouche sensuelle, des joues pleines et jeunes, en dépit de la quarantaine.
— Il est venu presque chaque après-midi, poursuit-elle. On s’installait dans mon petit salon et jusqu’au dîner on bavardait. Au début, on allait au restaurant, ensuite on a mangé ici… en haut, j’ai sa serviette. Après le dîner, il faisait fonctionner la T. S. F. et on retournait s’asseoir sur le divan. Il partait vers minuit, jamais plus tard, à cause du métro. Il me confiait : « Faut que je t’aime, pour que moi je prenne le métro. » Pauvre chou, il devait changer deux fois… Vos oncles m’en donneront bien un souvenir.
Un long coup de sonnette.
— C’est mon amie, dit Paula, et elle va ouvrir.
Mme Parfault entre, s’assied, ramène son fichu sur ses maigres épaules.
— Vous avez dîné, Paula ?
— Oh, moi… Avez-vous dîné, monsieur ?
— Si vous voulez tenir cette nuit, Paula, faut manger.
— J’ai en bas un morceau de romstek, je l’avais acheté dimanche. Albert m’avait dit : « Lundi, faudra que je mange un peu de saignant, parce que mardi, je dois sortir et passer à ma banque. »
Elle se lève, gagne sa cuisine. Dans l’atmosphère étouffante monte une lourde odeur de beurre chaud. Paula reparaît ; elle porte une assiette fumante, la pose sur un coin de table, près d’une bouteille de vin, puis commence à manger. Entre chaque bouchée, elle soupire.
— Je l’avais acheté pour lui ce romstek, répète-t-elle, et c’est moi qui le mange.
Ses joues se colorent ; ses gestes sont plus vifs. Et elle propose de boire une tasse de café.
Une heure s’écoule, presque légère, durant laquelle on ne parle plus du mort. Subitement, Paula déclare, d’un ton soucieux :
— Je n’aurais pas dû boire de café. Monsieur… voudriez-vous aller dans ma chambre prendre ma boîte de cachets, elle est dans le tiroir de la table de nuit.
Gaston monte l’escalier, les marches grincent. Les deux femmes doivent penser qu’un homme ça ne craint pas la mort. Si. Autre chose que la peur, une angoisse bizarre étreint Gaston. Il est devant la porte. Le mort, s’il le trouvait dans une position différente ?… Il la pousse, cette porte : le cadavre n’a pas bougé, la lueur pâle des deux appliques l’éclaire. Il tourne un interrupteur, maintenant la lumière dorée du lustre… Dans la glace de l’armoire, il voit Albert dont le visage semble si boursouflé – un effet de glace ? Le tiroir de la table de nuit est ouvert, il y prend une boîte. Sur le marbre, il y a un pot plein d’un liquide où flottent des tranches de citron, un verre à demi vide, un mouchoir. Hier soir, avant de s’endormir, Albert… facile d’imaginer ses derniers gestes, Gaston, tous, ont les mêmes.
« Albert ! est-ce possible vraiment… »
Il prend dans son portefeuille un miroir qu’il pose presque sur les lèvres de son oncle. Vite, il l’examine : rien. Brusquement il tire le drap, soulève le bras gauche du mort et le laisse retomber sur la poitrine ; le bras droit qu’il essaie de pousser contre le corps. Ah, les mains sont brunes, avec des ongles mauves… froides, d’une matière inconnue… Froid ce front, ces jambes, ces pieds, cette chair jaune ou blafarde, marbrée de taches rosâtres, qui dégage une odeur d’eaux stagnantes, d’herbes pourries. Et, précipitamment, il ramène le drap…
— Vous ne trouviez pas ? lui demande Paula, lorsqu’il lui donne sa boîte.
— Si, balbutie-t-il, le tiroir était ouvert.
— C’est lui qui l’a ouvert durant la nuit. Pour chercher quoi ? Vous voyez qu’il devait se sentir mal.
— Enfin, vous ne l’avez pas entendu mourir, dit Mme Parfault. Vous vous imaginez, seule avec un homme qui râle ? C’est ainsi que j’ai vu mourir mon mari.
— J’aurais couru vous chercher, réplique Paula.
Et à Gaston :
— On s’aide. Pour des femmes vivre dans la solitude c’est pas une vie, surtout que si on a un peu d’argent, des types tournent autour de vous… À propos, avez-vous loué votre appartement ?
— Oh, Paula, mes visiteurs ont trouvé que six mille c’était trop. Faudra que je baisse encore de prix. Je ne sais pas comment je vais pouvoir vivre.
— Albert m’avait dit : « Ne t’inquiète plus de l’avenir. Je suis là maintenant, je m’occuperai de tes placements. »
— On peut dire que vous étiez bien tombée. Mais moi, à quarante-huit…
— Je le regrette encore plus, ce pauvre chéri… Les deux ans que je viens de passer, ah la la… Quand vous m’avez suggéré de mettre une annonce, je vous ai écoutée, fallait que je m’en sorte !
Une angoisse abominable envahit Paula, à laquelle elle pensait avoir échappé pour toujours en rencontrant Albert. Il lui reste quelques billets de mille. Quant aux cent mille francs qu’elle a prêtés, ils lui rapportent huit pour cent, mais on les lui remboursera cette année. Demain, peut-être que les billets ne vaudront pas mieux que ces actions qu’Albert lui avait dit, en ricanant, de jeter au feu ? Lui, il avait acheté de l’or, des dollars qu’il laissait à la banque, dans son coffre. Mon Dieu ! s’il avait vécu encore quelques mois, elle divorçait – c’est facile après huit ans de séparation – elle devenait sa femme car elle aurait su se faire épouser. Il était mort sans avoir eu le temps de lui signer un papier, tout son argent irait à sa famille. Elle regarde Gaston Dieulet avec envie, presque avec haine ; puis son regard s’adoucit et, d’une voix haletante :
— Mais enfin, monsieur, tout ça, c’est de la faute à qui ?
Gaston pense à des hommes qui ont vécu comme son oncle, pour gagner de l’argent, beaucoup, et l’entasser dans des coffres ; à d’autres hommes, d’une plus dangereuse espèce… Tous, âpres, secs, égoïstes… Paula aussi qui allait s’associer à Albert, fonder un ménage bourgeois comme celui du gros Édouard et d’Élise…
— Ah ! et puis, s’exclame Paula, je ne vais pas m’en rendre malade.
Ne possède-t-elle pas une maison, des rentes ? Au besoin, elle mangera son capital. Il ne faut pas qu’elle se tracasse, pas même pour ce mort, demain on en débarrassera sa villa !
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Ferdinand Dieulet et Victor Singer, depuis une petite heure, sont assis dans un café. Et ils ont parlé d’Albert, de ses défauts comme de ses qualités.
— Enfin, soupire Victor, il est mort sans faire de bruit, comme il a vécu.
— Mais personne ne pensait qu’il mourrait chez une étrangère. Lucienne lui avait dit : « Albert, si un jour tu te sens mal, viens chez nous. »
— C’est une Italienne, elle avait su l’enjôler ; en le rencontrant, elle a dû penser : « Ce garçon-là est mûr, c’est un fruit, je n’ai plus qu’à le cueillir. » Souviens-toi, s’il avait vécu, Albert menait une autre existence, on remarquait en lui bien du changement depuis un an. Il devait s’ennuyer dans son appartement, seul avec un cabot.
— Je n’y ai mis les pieds qu’une fois.
— Moi, jamais… Tiens, je l’ai vu il y aura quinze jours… à présent, ça me revient… il m’a avoué : « Je commence à en avoir marre de faire ma cuisine ou de bouffer au restaurant. » J’étais pressé. Sans ça, il me racontait peut-être tout, je sentais que quelque chose l’étouffait. Il fallait que l’aveu vienne de lui. Si tu le questionnais, tout de suite il se renfrognait.
— Il lui a manqué une femme dans sa vie.
— Il en a eu plusieurs !
— Une pour se marier.
— Je crois qu’il avait peur de se charger d’une famille ; et maintenant, il s’apercevait qu’on ne peut pas vivre rien qu’avec soi, et seulement pour amasser une fortune.
Ils achèvent de boire leur absinthe – ça ne fait pas de mal ; la preuve, Albert, qui ne crachait pas dessus, est mort d’autre chose.
— Il faut filer, dit Ferdinand, parce que nos bourgeoises…
— Demain matin on verra le gros, il roule. Enfin, nous, on a agi de notre mieux pour l’enterrement.
… Victor arrive chez lui. Sa femme n’a pas dîné, elle l’attend. Un gosse dort, les deux autres geignent. Bon ! il va passer une sale nuit et, demain, avant de retourner auprès du mort, il a à expédier un travail urgent. Oh ! la vie, c’est rien que des emmerdements, son frangin en est débarrassé.
… Ferdinand s’est assis dans la boutique et il raconte tout à Lucienne ; puis il conclut, avec un bâillement :
— S’il y a enquête, ils nous l’emmèneront à la Morgue.
— Une autopsie ne nous le rendra pas vivant !
— Ça demanderait une quinzaine. Mais moi, je ne m’en occupe pas… Quelle journée, bon Dieu !
— Toi ! crie Lucienne, tu as bu un pernod, je le sens. Tu veux qu’il t’arrive la même histoire qu’à mon frère ?
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