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Chapitre 2 Trois janvier

Gaston, qui a accompagné Mme Parfault jusqu’à sa porte, s’en retourne dans la rue déserte. Il pense à ses parents, sa mère ne dormira pas… au gros Édouard, en route… à des malades, à tous ceux pour lesquels cette nuit n’apportera pas l’oubli, mais la peur, de nouvelles angoisses, pire… comme à son oncle, la nuit précédente.

Allongée sur le divan du petit salon, Paula l’attend ; elle lui offre des coussins, en lui recommandant de bien s’installer car la nuit sera longue… La nuit… elle est entre eux, aucune lumière ne saurait la chasser ; elle rôde derrière les fenêtres, dans les rues vides, et pèse sur les yeux du mort.

— Moi et mon amie on a peur le soir, avoue Paula. On est isolé, ici, et quelqu’un viendrait nous assassiner, qui entendrait ?… Ah, ne plus rien voir de vivant… c’est pour ça que j’ai pris une chatte. Regardez ma Lolotte, elle se promène, elle ne doit pas comprendre pourquoi ma chambre lui est fermée.

— Elle miaule.

— Oui, elle est bizarre… Dites, comment était-il lorsque vous êtes monté ? Il sentait ? Il paraît que ça se décompose au bout d’une journée, un corps.

— Il y a vingt-quatre heures qu’il est mort ?

— Peut-être… je ne sais pas… Si je m’étais réveillée, est-ce que je pouvais le sauver ?… en le tournant de côté, ou en lui faisant une piqûre ? Il a pu penser quoi ?

— Sa dernière pensée, c’est quand il vous a souhaité une bonne nuit.

— Il m’a dit : « Ma petite femme, demain on se rattrapera, va. » Oh ! c’est effroyable de partir comme lui, en plein sommeil ; je sais qu’il n’était pas pratiquant mais… À Noël, on a dîné tôt, pour aller ensuite écouter la messe de minuit à Saint-Eustache. Quand on est sorti de l’église, votre oncle m’a confié d’une voix changée : « C’était beau. L’an prochain, faudra que je loue de meilleures places. » Ça lui avait fait une impression. Et, tenez, vendredi, il a vu dans ma chambre la petite chapelle que je dresse pour mes morts. « Oh, c’est bien ce que tu fais là », il m’a dit. Il avait l’air de méditer. « Moi, je ne suis pas bigot, seulement il y a un âge où l’on commence à se préoccuper de religion. » Alors, on a parlé des astres. Il me répétait : « C’est pourtant vrai, il doit y avoir quelque chose. » S’il avait vécu, il serait venu avec moi à l’église… Vous ne pensez pas que ses frères voudront lui faire donner une petite bénédiction ?

Elle se signe, remue les lèvres.

Gaston l’observe, puis regarde une photo suspendue au mur ; Paula y a les épaules nues, une coiffure attifée, des lèvres brillantes ; autour de ce portrait d’apparat, des miniatures, des étoffes et une poupée-fétiche. La place qu’il occupe était celle d’Albert, peut-être que sur ce divan agréable, dans cette atmosphère de boudoir, Paula et son oncle…

— Il était expansif avec vous, dit-il, curieux de connaître davantage leur liaison.

— Je me disais que j’étais tombée sur une nature affectueuse, j’avais senti ça le jour même de notre rencontre. Faut que je vous explique, c’est à la station du métro Beaugrenelle qu’on s’était donné rendez-vous. Nous nous étions écrit. « Je tiendrai votre lettre bleue à la main », qu’il m’avait répondu. J’arrive juste à l’heure et je vois un monsieur qui marchait devant le guichet. Votre oncle ! Nous nous sommes abordés avec un peu de gêne, forcément. Albert m’a proposé d’aller dans un café. Il y en avait plusieurs sur la place, il a choisi le mieux. Des amoureux s’y embrassaient. « C’est bon signe », il m’a soufflé, et nous nous sommes assis dans un coin. Alors, lui, franchement, a commencé : « Je n’ai pas quarante-huit ans, j’en ai cinquante-deux bien sonnés. » – « Et moi, pas trente-sept, mais quarante », que je lui ai répondu. On a ri. « Ça ne fait rien, on pourra peut-être se comprendre. » Déjà, on le pouvait ! Il m’a expliqué : « Voilà, j’ai des goûts simples, je voudrais trouver une compagne sérieuse et vivre bourgeoisement. » Il m’inspirait confiance ; et puis, il me plaisait comme homme : ni grand ni petit, ni gros ni maigre, tout à fait mon genre ; je craignais de rencontrer un monsieur à barbe ou un rasta ! On a causé longtemps, gentiment, et on s’est fixé un rendez-vous pour le surlendemain, au Paramount… moi, j’aime le cinéma, c’est mon métier… C’est là qu’il m’a donné le premier baiser. « Je sens que vous allez me plaire », il me répétait. On a dîné ensemble. Ensuite, on s’est vu chaque jour. En un mois, c’est curieux, on avait pris l’un pour l’autre tellement de sympathie. Aussi, vendredi, je lui ai proposé de venir chez moi se faire soigner. Et dimanche, il m’a embrassée en disant : « On commence 1933 ensemble ; et lorsque le premier janvier, à son réveil, on baise une petite femme, toute l’année on a du bonheur… » Vous voyez… Moi, je lui ai répondu : « Je baise un petit homme. » Il piquait avec ses moustaches, peut-être qu’il les aurait coupées… Je ne vous ennuie pas ?

Gaston secoue la tête.

— L’après-midi, je m’étais proposé de lui parler de mon passé. Je lui aurais montré mes photos du temps où j’étais vedette. J’attendais, car imaginez qu’il pense : « Eh, je me trompe, sait-on jamais avec une artiste. » Je ne voulais pas le perdre. J’attendais aussi pour le présenter à mes amies. Voyez-vous que l’une d’elles me le vole !

Elle ouvre le tiroir d’un chiffonnier, y prend un album et des enveloppes qu’elle pose sur le divan.

— Ah, soupire-t-elle, c’est à vous que je montrerai tout ça.

Et, d’une large enveloppe, elle tire des coupures de journaux, une photo.

— C’est moi à dix-sept ans… Nous étions huit dans ma famille. Je ne voulais pas être couturière, mais entrer au Conservatoire de Milan, et maman a cédé.

Elle déplie une affiche décolorée :

— Dans un drame historique j’ai débuté… Ses mains remuent fébrilement de vieux papiers ; sa voix est vive.

— J’ai eu rapidement du succès et je suis partie en tournées. Je n’avais pas dix-neuf ans quand mon fiancé m’a enlevée… Filoche. Peut-être que vous l’avez vu jouer ?… Il faisait des films comiques, comme Rigadin et Max Linder.

Et, brusquement, Gaston se souvient :

— Ah ! Filoche…

— Moi, j’étais Filochette, ajoute Paula, en ouvrant son album. Regardez. Est-ce que ça ne vous rappelle pas votre jeune temps ?

Oui, devant ces photographies, à présent Gaston se souvient. Le jeudi après-midi, dans un cinéma de quartier, il applaudissait aux exploits des Peaux-Rouges, à des scènes de la Révolution Française ; puis Filoche apparaissait, il jouait le rôle d’un hurluberlu, brisait les assiettes, sautait par les fenêtres, recevait des seaux d’eau, surgissait d’une boîte ou d’un piano.

— Me voilà, dit gaiement Paula.

Une très jeune fille, aux yeux noirs, avec une robe longue, un chapeau empanaché, dans un salon à tentures. Filoche lui fait la cour. Le gros papa se montre, pan ! Filoche renverse le fauteuil et tombe les quatre fers en l’air !

— Comme on a travaillé, explique Paula, qui tourne les pages. Je montais à cheval, nageais, faisais de l’auto, me lançais dans les flammes. Vous croyez que votre oncle ça l’aurait intéressé ?

— À l’époque, il était représentant.

— Tenez, celui-là faisait toujours le père, eh bien ! il est mort… la belle-mère aussi, et le sergent de ville, il y en a des disparus ! Filoche vit, il continue à boire, à fumer journellement ses quarante cigarettes, mais il a bien baissé tout de même et dans les studios on n’en veut plus de mon pauvre mari. Pourtant, il a réalisé de belles choses, et avec presque rien, c’est pourquoi il fumait, il lui fallait de l’imagination.

Elle referme son album, examine ses papiers, en prend un.

— C’est lorsqu’on a fait notre grande tournée en Argentine, murmure-t-elle. Je continuais à jouer au théâtre, on m’appelait la prima donna !

Un autre papier : un menu, couvert de signatures.

— Ça, c’est au retour, sur le paquebot, au dîner en mon honneur.

Elle range articles et photos dans leurs enveloppes, et soupire :

— Je les collerai un jour, j’ai le temps maintenant.

— Vous ne travaillez plus ?

— J’ai encore tourné, il y a trois ans. Je suis à un mauvais âge, je ne peux plus jouer les amoureuses, et pas encore les mères. Et puis, je ne me contenterais pas d’un second rôle, j’ai été trop gâtée. Peut-être que, avec le parlant… mais je parle français avec un accent, dites ?

Elle se tait, puis reprend à voix basse :

— Il y a d’autres vedettes, chacune a son temps. Faut se voir. Je ne suis plus jeune, enfin, beaucoup moins bien. Mais je l’étais encore assez pour plaire à mon chéri…

Elle frissonne et jette sur ses jambes une couverture. Quelques photos tombent. Gaston les ramasse, y lance un coup d’œil, regarde Paula… qui rumine son passé. Ces papiers lui rappellent sa jeunesse, ses succès, une espèce de gloire dont elle garde précieusement des témoignages… Ah ! choses mortes… Et lui n’a-t-il pas revécu subitement ses joies d’enfant ?… Filoche et Filochette… Il se répète leurs noms… et ce beau monde d’autrefois lui semble maintenant figé, poussiéreux, vide.

Des coups de vent secouent les volets. La chatte miaule. Paula l’appelle, mais l’animal se glisse dans l’escalier. Gaston, une pensée le traverse, insensée. Son oncle, il descend, vient vers eux, la main tendue, il dit : « Mais je ne suis pas mort, je dormais. » Oui, parfois, il croit entendre marcher au-dessus de leurs têtes. Il n’oserait retourner dans la chambre. Albert est mort… vraiment mort, sur son cadavre il pose comme une dalle. Son regard rencontre celui de Paula, inquiet et trouble. Elle est étendue, très lasse, et n’ose fermer les yeux. Dormir, oublier. Mais ils luttent contre la fatigue, la fièvre, et ce sommeil qui se fait complice de la mort.

†

Dans les ténèbres, Lucienne garde les yeux ouverts. Son mari ronfle, il était recru de fatigue. Brave Ferdinand, elle le traite durement s’il se laisse entraîner à boire – il ne supporte pas la boisson. Il faudrait qu’ils vendent leur fonds. Seulement, de quoi vivraient-ils ensuite ? Bah ! elle a tort de s’inquiéter de l’avenir ; bientôt à elle, ou à Ferdinand, de descendre dans le trou… Albert… Elle se dit qu’il aurait pu vivre heureux encore quelques années, et c’est cette pensée qui l’attriste, car elle n’a pas peur de la mort ; elle la voit comme une chose simple, aussi naturelle que la naissance. La vie ? Il lui arrive d’en avoir assez. Derrière elle, toute une existence de travail, des déceptions, des angoisses ; et elle voudrait, un jour, ne plus penser, ne plus sentir, dormir longtemps d’un sommeil dont rien ne viendrait vous tirer. Son fils est un homme, il a une bonne santé, qu’il se débrouille. Pour une fois, c’est justice qu’elle pense à elle !

Une quinte a éveillé Ribéroche.

Il s’est dressé sur son lit, il a allumé. Depuis un an, lui et sa femme couchent séparément : chacun sa chambre. Dort-elle ? S’il l’appelait ?

Sa crise cesse, il respire plus librement, peut s’étendre ; et, subitement, dans le noir, c’est le visage d’Albert Singer qui lui apparaît. Un copain, ensemble, en ont-ils fait des fredaines !… Lui, Ribéroche, dans ce temps-là, était un fichu vadrouilleur, et il ne passait pas ses nuits seul, à toussailler, cracher, comme un vieux gaga. Il s’en était payé des femmes, et des jolies… trop… Peut-être bien qu’il avait commis des imprudences, faut qu’il les paie.

Il cherche à quel moment, où, comment, le mal s’est glissé en lui. Il s’en rappelle cruellement la première atteinte.

†

Gorin se lève.

— Tu te lèves, mon grand ? lui demande sa femme.

Sans répondre, il va aux cabinets. De retour dans la chambre, il palpe son ventre, enfonce deux doigts… là, il rencontre comme une grosseur… Ce tantôt, déjà… Albert aussi souffrait du ventre, il portait une ceinture.

— Merde, faudrait que j’en mette une.

Il bâille, s’approche de la fenêtre, soulève le rideau. Le square est désert, peu éclairé, les arbres sans feuilles entrecroisent leurs branches noires. Et dans la rue, pas un chat. Il lui est arrivé d’y traîner à cette heure-là quand avec le gros Édouard, Ribéroche, Albert, ils faisaient une virée joyeuse dans les boîtes de nuit montmartroises.

Il regagne son lit, s’y allonge, bien au chaud ; doucement le sommeil lui vient, avec un rêve : Albert est au volant de son auto, ils partent pour la campagne, toute leur bande.

†

Victor couche avec le plus jeune de ses enfants.

Il l’aide à se lever, le fait asseoir sur le pot ; puis ils se recouchent, mais l’enfant continue à se plaindre.

Ce pauvre gosse, il souffre déjà, c’est sensible ; et Dieu sait ce qui l’attend dans cette garce de vie !… Voilà une question que Victor ne se pose plus ; lui a reçu, croit-il, son paquet !… Encore une nuit de veille. Ah, toutes celles qu’il a passées au chevet de Charlotte, sa première femme, qui ne fermait plus les yeux… avec ce cancer qui la rongeait… un an à traîner, gémir. Parfois, la mort on l’appelle, presque comme l’unique remède ; et quand elle arrive, c’est la bienvenue… Il n’y a pas longtemps, il perdait sa belle-mère, morte aussi dans son lit, silencieusement. Lorsqu’il va à Meulan, chez le beau-père, il s’attend toujours à ce que le vieux… peut-être cassera-t-il sa pipe cette année-ci ? Victor n’a pas cinquante ans. Derrière lui, il ne voit que des morts : amis, parents, sans compter les malheureux compagnons du temps de guerre – la mort d’Albert les fait tous sortir de leur trou. Sa vieille sœur Marthe : soixante-dix ans, à son tour de partir. Chaque fois, un peu de lui-même qui s’en va. Certains, ils ont leur bon Dieu pour se consoler et s’endormir ; lui, non, il lui faut regarder la mort en face : tantôt elle est une camarade, tantôt une ennemie… On croit en connaître toutes les sales manœuvres, et puis elle vous joue un nouveau mauvais coup… Il transpire… Vite le matin !… Le jour vous apporte le travail, des devoirs, des ennuis, des joies même ! et tout ça vous fait oublier.

†

La lueur des deux appliques éclaire le visage du mort. L’ombre envahit les murs. Dans la glace, glauques et figés, se reflètent le lit, le cadavre, les formes étranges de quelques meubles. Deux tableaux, images privées de mouvement, choses mortes ; des vases, sur une commode ; tentures lourdes, aux longs plis mortuaires ; fauteuils où la place d’un corps… Un silence que les bruits de la rue ne troublent plus. La mort et la nuit. Dans l’air immobile, une odeur légère, puis envahissante ; elle monte du mort qui n’a pas rompu tous liens avec son passé, de son corps où d’incertaines transformations commencent. Qu’elle s’étale et emplisse le vide, qu’elle pénètre le bois, les étoffes, la pierre, pour les tirer de leur monde inanimé. La lumière ne faiblit pas, déteinte et froide ; les ombres sont plus pesantes. Le jour, quelquefois, le passage d’un camion fait vibrer chaque objet, une rumeur emplit la chambre et la relie à la ville. La nuit, rien. Seule la vie d’un cadavre est maintenant source de vie.

†

— Un peu de café au lait ? demande Paula. Dimanche, j’avais acheté pour votre oncle un litre de lait.

Elle allume un réchaud, prend une casserole. « Ses gestes de chaque jour », pense Gaston. Il regarde autour de lui. Dans cette cuisine : un mannequin, une machine à coudre, un lit-cage, un buffet, une table, des balais, un bric-à-brac qui rappelle quelques-uns des mille besoins de la vie. De tant de servitudes quotidiennes, Albert est-il délivré ? Il n’y a pas… « une seconde vie », à l’image de la première, durant laquelle il faudra encore agir, combattre, souffrir ? Paula disait : « Il reste des âmes. » Albert, sa pauvre âme, où est-elle maintenant ?… Non, rien… Désespérément, simplement, Gaston s’attache à son corps… sa vie, qui lui semble peu réelle, et cependant est le seul bien qu’il possédera jamais.

Paula lui tend un bol :

— Je bois aussi, dit-elle.

Et il boit. A-t-il pensé qu’elle avait empoisonné Albert ?… Oui. Il faut que le surnaturel, le drame, vous farcissent la tête. Mais tant de morts sont banales comme celle d’Albert, n’ont pas de causes surprenantes… ainsi meurent la plupart des hommes, qu’il mourra.

Il porte la main à son front : qu’il en éloigne toutes ces pensées lourdes comme la nuit ! Il est dans un sous-sol, les pieds bien sur terre, dans la villa où son oncle est mort d’une embolie, une belle fin ! Paula ? Maintenant, elle n’est plus pour lui une étrangère… une femme, elle donne du lait à sa chatte… Voyons, a-t-il eu peur vraiment d’être bloqué dans cette cuisine ? Qu’on l’empêchât d’en sortir ? Qui, on ? La mort ! Le mort, là-haut ! Il n’y aura plus place en lui pour des fantômes !

Quand ils remontent, Gaston entend les premiers bruits du matin : une auto, un tramway, puis une voiture tirée par un cheval dont les grelots tintent étrangement… un train siffle… quelques cris… tandis que dans la villa un silence… Paula s’est étendue sur le divan, elle sommeille. Gaston, lui, ne fermera pas les yeux. La fièvre de cette nuit, il la sent qui brûle sa gorge. Une soif d’air frais. Vite ! que son père arrive, et qu’il quitte cette maison où depuis une quinzaine d’heures on l’a enfermé !

Dehors, des portes claquent. Personne ne sait qu’il y a un mort, ici ? et, dans Paris, qui pense qu’il y a un mort de plus ? Trois janvier, lendemain de fête ; la vie active va reprendre.

Une auto ronfle, un homme la conduit, attentif, les yeux grand ouverts. Les autobus et les métros ont leur plein de voyageurs. Des hommes et des femmes se lèvent, se lavent, s’habillent, courent ; chacun va vers son poste, déjà tendu, inquiet. Des coups de sirène montent de Billancourt, de Puteaux ; des appels brefs se succèdent, et les ouvriers ont leurs premiers gestes autour des machines.

— Ah ! enfin, voilà le jour.

Gaston s’approche de la porte dont il ouvre le vasistas : le ciel est pâle, triste et froid. Une bouffée d’air vif l’éveille tout à fait. Une rumeur entre, tire Paula du sommeil.

— Quoi, murmure-t-elle, c’est le jour ?

Elle se lève et marche en titubant jusqu’à l’escalier.

— Samedi matin, lorsqu’il a entendu ces bruits, il m’a dit : « Tu vois, le travail commence. C’est quand même bon, soi, de ne pas avoir à travailler. »

Elle se retourne :

— Le malheureux, il y est toujours dans son lit.

†

De six à huit, les maçons d’un chantier voisin, les ouvriers d’une fabrique de maroquinerie, des clients de passage, entrent boire leur jus au Bar du Télégraphe. Tous pressés. Ferdinand Dieulet n’a pas une minute de répit, Lucienne non plus. Et, aujourd’hui, partout on sait qu’ils ont perdu quelqu’un de leur famille ; alors, à ceux qui ne connaissaient pas Albert, faut leur expliquer qui il était ; et les autres, leur raconter comment il est mort. Tous s’en foutent bien, au fond, car ils ont assez à faire de penser à eux. Mais, comme ça, le matin, c’est une entrée en matière. Et ils reposent leur verre sur le comptoir, en déclarant : « Le voilà maintenant tranquille, votre parent. Nous, faut qu’on remette ça. »

Ferdinand aussi, faut qu’il travaille ferme : une boutique en désordre, une cave pas faite. Hier, avec cet aria…

— Tu retournes là-bas quand ? lui demande subitement Lucienne.

— J’ai le temps, réplique-t-il, grognon. Je ne peux tout de même pas lâcher mon bar. Le gros va arriver, à lui de s’y coller !

†

Pendant que sa femme habille et débarbouille les gosses, Victor descend faire les courses – une corvée pour un homme !

Mais, ce matin, revoir du monde, respirer, le remet d’aplomb. Un dépôt « Maggi » où il entre. Là-dedans, on sent le fromage aigre, une odeur qui rappelle celle des couches des moutards. Victor tend son pot à lait ; la vendeuse l’emplit, puis en lui rendant la monnaie :

— C’est vrai, monsieur Singer, que vous avez perdu votre frère ?… Eh bien, vraiment, vous ne quitterez jamais le deuil ! Vos gosses vont-ils, au moins ?

Il a un geste vague et il sort. La boulangère le questionnera, aussi la mercière qui lui vend le journal. Et, à sa boîte… Non, il n’en a pas fini… Le gros Édouard approche de Paris. Son aîné, ce n’est pas qu’il le craigne ; il le sait gueulard, brouillon, susceptible, pas méchant certes ; mais mené en dessous par Élise, une femme superstitieuse.

— Je l’engueule, si elle recommence avec ses histoires de bon Dieu !

†

Leur train roule dans la région parisienne.

C’est lorsqu’ils sont passés à Fontainebleau, au petit jour, qu’Élise s’est éveillée. Et alors, il lui a dit, en montrant la forêt : « Tu te souviens de la balade de cet été, dans la voiture d’Albert ? » Il l’a vue pâlir, son visage est devenu de la couleur cendreuse du matin. Aussi, depuis, il se tait, ou il pèse ses paroles. Attention ! sa femme a une maladie de cœur… comme Albert. Et elle lui a dit hier, en apprenant la nouvelle : « Si jamais je mourais comme lui, je serais damnée. » Comment la tranquilliser ?

Le gros Édouard Singer renifle, ses paupières battent. Il tire une cigarette d’un paquet. Combien en a-t-il grillé au cours de la nuit ? Ils ont pris des « premières » pour être seuls, mais il n’a pu fermer l’œil. Du reste, yeux fermés ou non, c’était son frangin qu’il voyait, son vieux poteau, son associé, son ami, son gosse ! comme il disait à Ribéroche et à Gorin. Le roulement du train lui trottait dans la tête mais ne l’empêchait pas d’entendre bourdonner la voix d’Albert… une voix sérieuse, nette. Ses souvenirs, sa douleur, il les gardait secrets. Il va pouvoir se soulager auprès de Lucienne.

« Elle me donnera aussi plus de détails », marmonne-t-il.

Au téléphone, elle lui a raconté qu’Albert était mort chez une amie. Il en changeait souvent. Sa voisine de la rue Ganneron, celle que tourmentait la folie des grandeurs, il l’avait plaquée. Une petite brune qu’il avait prise dans sa voiture, un jour, au bois de Boulogne ? Ah, son frangin ne lui racontait pas tout et la preuve : mourir chez une inconnue dont il voulait faire sa femme, paraît-il… Une blague, oui !

« En tout cas, je le mets avec moi dans mon caveau. » Il fronce les sourcils : « Faut pas qu’on me fasse des ennuis. Et d’abord, quand j’ai fait construire le caveau après la mort de la grand-mère, je lui ai dit, à Albert : “Tu auras une place”… Il m’a répondu : “Tu pourras me mettre où tu veux ; lorsque je serai mort, je serai bien mort.”

Sa poitrine se gonfle ; il étouffe, pousse un grognement.

— Qu’est-ce que tu as ? demande Élise.

— Je pensais à ce pauvre vieux. Je n’imaginais pas qu’il entrerait le premier dans notre caveau.

Il lance un regard dehors : c’est Paris ! Allons, faut maintenant qu’il se domine. Il descend leurs deux valises du porte-bagages et les pose à terre, sans souffler, sans peine. Il se penche sur Élise, paternellement lui donne un baiser.

— Allons, ma grande, ne te frappe pas.

— Je ne veux pas le revoir, répond-elle, avec un frisson.

†

Paula et Gaston, assis devant la fenêtre, surveillent la rue. Ils sont épuisés, fiévreux, mornes. Il y a un moment, ils sont montés au premier où se trouve le cabinet de toilette. Gaston s’y est rafraîchi le visage ; et, sur ses joues pâles, sur ses lèvres, Paula a mis du fard. Brusquement, elle a dit : « On dirait que ça sent ?… Faut ouvrir. » Alors, Gaston a poussé la porte de la chambre et l’odeur lui est arrivée au visage ; la fenêtre ouverte, il l’a encore respirée. Ici même, dans la salle à manger, il lui paraît qu’elle s’insinue, que c’est elle toujours qu’il aspire. Et Paula, par crainte des voisins, se calfeutre.

Tout à coup, ils aperçoivent un homme vêtu de noir.

— Il se dirige par ici, murmure Paula.

Gaston le reçoit sur le seuil.

— La maison Tabel, annonce-t-il, en ôtant son chapeau melon ; et il explique que M. Victor Singer a chargé sa maison des obsèques.

— Vous l’emmènerez aujourd’hui, dit Paula. À la nuit…

— C’est-à-dire qu’il va y avoir une enquête, réplique l’homme, en montrant une enveloppe comme celle que Paula et Gaston ont vue hier soir entre les mains du médecin. Oh ! une simple formalité. Il faudra que madame aille déposer chez le commissaire.

Paula serre les mains et pousse un cri.

— Je vais commencer moi-même à enquêter…

Il sourit :

— Si une maison vient vous faire des offres, pas un mot ?

— Non, balbutie Paula.

— Le corps est là-haut ?… Surtout, pas de chaleur, pas d’air.

Il donne une tape à sa cravate blanche, remet ses gants.

— Comptez sur moi.

Vite, Gaston monte refermer la fenêtre. Paula tombe dans un fauteuil ; et lorsque Gaston redescend :

— C’est le médecin, bégaye-t-elle, je vous le disais. Mais s’ils ouvrent le corps, ils verront bien que je ne l’ai pas empoisonné, ce chéri ; ils y retrouveront son dernier dîner. Tous ces gens en noir, c’est sinistre. Et le commissaire, qu’est-ce qu’il me veut ?

Elle pose des questions auxquelles Gaston ne répond plus. Il pense : « Bientôt, je serai loin, moi. » À présent que la fenêtre est close, il lui semble que de minute en minute l’odeur du mort gagne, s’étale, plus malsaine…

†

Une brusque frayeur saisit Lucienne lorsqu’elle entend une auto s’arrêter ; mais le grasseyement d’une voix la fait vite se jeter dehors : son frère ! Elle l’embrasse, puis Élise, et ils rentrent dans la boutique. Alors, le gros Édouard s’assied.

— Ne chialez pas, conseille-t-il aux deux femmes qui sanglotent, et il retient une larme.

Hier, comme elles, il a connu un moment terrible, il pleurait comme un chiffon.

— Le premier, raconte-t-il à sa sœur, on avait réveillonné encore, j’étais loin de supposer qu’Albert mourrait… et je venais de me lever seulement lorsque mon copain m’a appelé. J’ai imaginé que la bonne avait foutu le feu dans l’appartement, qu’on avait cambriolé notre villa…

— Tu as pensé que Ribéroche venait de mourir, interrompt Élise.

— Il y a une quinzaine, j’avais été le voir avec Albert, Ribéroche ; en sortant de chez lui, Albert m’a dit : « Cet homme-là, il ne se relèvera pas. » Et c’est lui qui meurt, ça, c’est un monde !… Alors j’ai pris le téléphone et j’ai reconnu la voix de Gaston. J’ai pensé qu’il avait eu un accident d’auto, Albert, pas mortel, hein… mais Gaston m’a annoncé… J’en suis tombé sur le cul ! Élise était venue, elle était blanche comme un linge.

Il sort de sa poche un mouchoir et se tamponne les yeux.

— Un coup comme celui-là, non, jamais je n’en avais reçu. Mon vieux frangin, qu’il disparaisse sans que je sois près de lui, oh la la. Puis on nous a remis la dépêche, je l’ai montrée à Élise : « Tu vois que c’est vrai, faut qu’on file. » Avant, pour avoir plus de détails, j’ai voulu te téléphoner.

— Victor et Ferdinand t’en donneront, des détails, réplique Lucienne. Ils sont repartis. Là-bas, on a des ennuis ; pour ramener le corps ici, faut une autorisation du commissaire.

Le gros Édouard se lève :

— Je veux savoir ce qui s’est passé… tout !

— Il y aura enquête.

— Ils ont des doutes, eux aussi. Cette femme-là, sûr que c’est une vicieuse.

— Elle jouait au théâtre, je crois.

— Oui, une poule qui en voulait à son pognon !

— Ferdinand a ramené de chez elle la bague, la montre…

— Et son épingle de cravate ?… Sa montre, je la reprends, c’est moi qui la lui avais donnée.

— Son testament, on l’a trouvé dans son portefeuille. Tu vois… moi aussi, j’ai eu des soupçons… cette femme, elle aurait pu le déchirer. Elle demande juste un petit souvenir de notre frère.

— Je l’emmerde !

— Mais tu tâcheras de ne pas faire de scandale, dit Élise en fronçant les sourcils.

— Lucienne, fais-moi voir le testament, commande le gros Édouard, et à sa femme : Quoi, je suis l’aîné !

Sa sœur revient, elle lui tend le portefeuille d’Albert, ce portefeuille dont il lui avait fait cadeau en 1932, au nouvel an. Il y fouille, trouve des papiers militaires ; une feuille jaune, froissée, couverte de chiffres, c’est la liste de ses actions. Ah ! son testament. Sur papier timbré, Albert était un garçon prévoyant. Il met son lorgnon et il lit, lentement.

— Moi, Élise, je n’ai jamais compté sur les souliers d’un mort pour me chausser, murmure Lucienne.

— Moi non plus. Mais autant que l’argent reste dans la famille…

— Fermez-la, ordonne le gros Édouard. Voilà : il donne vingt-cinq mille francs à notre vieille Marthe, nets d’impôts ; la moitié de sa fortune à Victor, un quart à Lucienne, et le dernier quart à moi. Il veut qu’on vende tout pour le partage ; faudra faire ouvrir son coffre devant notaire, à la Société Générale.

Soigneusement, il replie la feuille, la range, et rend à sa sœur le portefeuille.

— Cache-le. Moi, je vais là-bas.

— Pour l’enterrement, Victor a fait déjà le nécessaire.

— Peut-être pas à mon goût…

Il sort, la tête haute, gonflé de sa mission et de ses responsabilités d’aîné.

†

Jamais Gaston Dieulet ne retournera dans cette villa ; au tour des oncles d’y veiller si on ne transporte pas le corps aujourd’hui. Il suit la rue de Vaugirard, ce ne sont plus des rumeurs de fête qui l’emplissent, seulement celles du travail. Il les trouve aussi surprenantes. Des gens se hâtent, tandis que lui, malgré son désir de filer, il se sent lourd, l’esprit engourdi ou obstinément attaché à quelque pensée saugrenue.

Dans le métro, il doit refaire certains gestes, y prêter attention – une espèce de convalescence. Sur le mur, il remarque une affiche bleue : « Croisière en mer. Partir loin d’ici »… Ah, comment, alors, lui apparaîtrait la mort de son oncle ?… Du reste, votre mort comme votre vie, combien de personnes pour s’y intéresser ?… Soi !… Une bascule : « Surveillez votre santé. » Il y monte… Il mesure un mètre soixante-dix, il lui manque donc quatre kilos. Albert en pesait quatre-vingts, lui, et il est mort… C’est égal, un matin, il devrait aller voir un médecin.

Une rame arrive, il monte dans un wagon. La lumière y est d’un jaune sale et tous les voyageurs – même les femmes malgré leur maquillage ! – ont une mine de déterré. Les uns lisent un journal, les autres bâillent. L’air est vicié, Gaston voudrait ne plus ouvrir la bouche, ça ne vaut guère mieux ici que dans la chambre mortuaire, ça pue ! Tiens, un petit jeu… Voyons, dans vingt-cinq ans, ou cinquante, de tous ceux qui sont dans ce wagon, il y en a combien qui vivront ? Si on pouvait se donner rendez-vous ?… Seulement, dès la semaine prochaine, plusieurs auront peut-être cassé leur pipe ?

Gaston hausse les épaules. « Je divague encore. » Subitement, lui qui voulait regagner son domicile pour être seul enfin, il décide de se rendre au Bar du Télégraphe.

†

Les deux femmes se sont enfermées dans la chambre de Suzy.

— Tu as entendu tousser Ribéroche, cette nuit ?

— Trois ou quatre fois, répond Suzy, tu penses si je l’entends avec des murs comme on en a. Il y avait plusieurs jours que ça l’avait pris. Il dort.

— Écoute, Suzy, tu devrais veiller qu’il mette bien en ordre ses affaires. Oui, la Fifine te tanne la peau, mais ne vois-tu pas qu’il claque une nuit, comme cet Albert Singer ?… Ah, ça t’inquiète. Surtout que vous êtes mariés à la colle ; alors, tu as beau montrer un testament en ta faveur, l’État ne t’en laisse pas lourd.

— Fifine, s’il lui arrivait malheur, je sais où il cache la clé de son coffre. Je la prends et je file à la banque tout retirer.

— Et le lendemain tu te fais arrêter… Non, ma petite, pour ces trucs-là faut être régulier. Si je fais ici la garde-malade, c’est dans ton intérêt. Je te le répète, Ribéroche, il est flambé !

— Hier soir, il n’a rien mangé.

— Dame ! la mort de son copain lui en a fichu un coup. Je la lui ai annoncée en douce, mais j’ai vu qu’il encaissait mal.

— Au fond, je le plains.

— Tu voudrais que son argent nous passe sous le nez, toi ? Ces fumiers d’hommes, quand ils sont en bonne santé, ils nous en font avaler, dis ? Alors faut qu’on les possède à notre tour… À présent, sans avoir l’air de rien, tu devrais persuader Ribéroche de retirer son argent de la banque pour qu’il le cache chez vous, vu que c’est pas sûr en ce moment, les banques.

— Ici, s’il y a le feu ? ou si on nous cambriole ?

— Quand tu sentiras son argent dans l’appartement, ma Suzy, ce sera déjà comme s’il était à nous. On n’aura pas trop à patienter.

†

Le gros Édouard Singer lance sur la villa un coup d’œil méfiant, puis il sonne : Victor ouvre, derrière lui apparaît Ferdinand. Il leur serre la main, en demandant :

— Où est-il ?

— Là-haut, répond Ferdinand. Madame Paula, nous montons.

Le gros Édouard examine Paula, et sans tendre la main :

— Madame…

Il monte lourdement et s’arrête sur le palier, le souffle court, le cœur serré ; Victor lui glisse à l’oreille :

— Tu sais, il n’est pas beau.

Mais il se raidit – la mort, ce n’est pas la première fois qu’il se trouve en face – et ouvre. Une odeur terrible, ça monte de là-bas, du lit… Il s’approche d’un pas hésitant, paupières baissées, en balbutiant :

— Mon vieux… mon pauvre vieux.

Et la masse de son corps se courbe, jette une ombre ronde sur les draps. Il pose les lèvres sur ce front glacé, se redresse un peu. Ah ! il ne pourra plus détacher les yeux de cette face, toute jaune et violâtre, et noire par endroits ; cette face dont, malgré sa douleur, il reconnaît si bien chaque trait. C’est son frère, c’est Albert, son copain… Une grimace, plus horrible que celle du mort, fait se crisper son visage. Non ! non ! non ! il n’a jamais vu une chose aussi abominable. Il se détourne. Un sanglot le secoue, il râle. Et lui, le gros Édouard comme on l’appelle, un homme dur, un homme qui n’a jamais connu la peur, il pose sur l’épaule de Ferdinand un visage baigné de larmes, il s’abandonne comme une femme.

— Allons, gros, répète Ferdinand.

— Redescendons, chuchote Victor.

Le gros Édouard branle la tête ; du revers de sa manche, il essuie ses yeux. Les poings fermés, le corps raide, il plante droit son regard sur le cadavre, comme s’il lui livrait un combat, à la camarde ! Ah ! la vache, elle pue, elle grimace, elle veut prendre toute la place ! Mais le gros Édouard, c’est Albert qu’il regarde, son frangin qu’il retrouve comme huit jours avant, son frère bien-aimé dont le visage était à l’image du sien. Et, à présent, tous deux sont tête-à-tête, comme souvent… silencieux, mais ils n’avaient pas besoin de paroles pour se comprendre, ni de sourires, ni d’un seul geste, après tant d’années de vie commune. Albert… quand il lui donnait des cigarettes en cachette de la grand-mère ; le soir où il l’a mené pour la première fois voir une femme ; et puis, plus tard, les choses sérieuses, la lutte pour défendre sa peau et son bifteck… ah !… Alors, ils ne feront plus rien ensemble… rien ?… fini ?

Presque sauvagement, il tire le drap ; il voit Albert qui dort, étendu sur le côté. Mais il respire une odeur suffocante, c’est comme un rappel d’une présence sournoise ! Le gros Édouard ne la redoute plus ! Il pense : « On ne pourra pas le faire entrer dans le cercueil. » Il veut allonger le bras gauche le long du corps ; il veut allonger les jambes. Doucement, délicatement. Il a peur de lui faire mal à son frangin, peur de lui casser quelque chose, comme s’il s’agissait d’un gosse ; et puis, de porter les mains sur ce corps presque nu, il lui semble qu’il commet une sorte de sacrilège. D’un geste pieux, il recouvre le cadavre.

— C’est quand il était encore chaud que vous deviez l’allonger, vous autres.

— On n’a pas osé, explique Ferdinand. Et, vois-tu, l’enquête…

— Moi, la femme, faut que je la questionne. Si je flaire du suspect…

— Écoute, interrompt Victor, c’est pas l’endroit pour crier.

D’un air sombre, le gros Édouard regarde autour de lui : des dentelles, des fouillis, des gravures, on se croirait où ? Il sort de la chambre en marmonnant.

†

Élise et Lucienne parlent à voix basse. Élise, depuis son arrivée, ne bouge pas de son fauteuil, tant elle est crevée de fatigue ; et puis, si elle pense aux derniers événements, elle ressent des coups sourds dans la tête. Lucienne va servir un client, revient s’asseoir, et elles reprennent la conversation.

— Gaston m’a raconté tout à l’heure qu’Albert avait déjà beaucoup changé, dit Lucienne, qu’il sentait. Je préfère ne pas le revoir… c’est pas que j’aie peur.

— Moi, chuchote Élise, avec un frisson, jamais je n’ai pu voir un mort en face. Et quand je pense que celui-là est mort comme s’il était maudit…

— Si ton mari meurt ?

— Oh ! Lucienne… tiens, je crois que je choisirai de partir la première.

Non, elle ne veut pas mourir ! Elle ne veut pas y penser, à la mort ! C’est pourquoi elle ne s’occupe de rien ni de personne, qu’elle prend ses précautions quand elle mange, si elle voyage, tout… qu’elle croit en Dieu. Heureusement, leur famille est petite, solide ; hélas, dès que ça commence… Et aussi, tous ces bruits qui courent, comme en 1914.

— Tu ne sais pas, avec les avions, il paraît qu’en une nuit on peut mourir tous asphyxiés… Si… Albert me disait que l’Allemagne prépare sa revanche, c’était pour ça que lui restait officier de réserve… Je regrette bien de m’être laissée séduire par la forêt de Rambouillet ; c’est dans le Midi, loin, qu’on aurait dû acheter la villa !

†

Lorsqu’il s’est attablé, Gorin a dit à sa femme :

— Il ne va pas nous dégringoler dessus une tuile comme hier ?

Il a mangé des hors-d’œuvre, bu un petit verre, sans que retentisse un coup de sonnette. Si quelqu’un venait, ce serait peut-être le gros Édouard Singer ; en voilà un dont la visite ne lui serait pas désagréable, qu’il inviterait ! Le gros est maintenant à Paris, sans doute le verra-t-il ce soir, à l’heure de l’apéritif ; entre deux tournées, il lui glissera quelques mots au sujet de cet immeuble que possédait Albert. C’est le moment, diable ! Il a, près de lui, l’Information Financière, les titres continuent à baisser. Au fond, oui, il n’y a de placements sûrs que dans des immeubles. Albert était un malin !

†

Au Tabac de la rue de Romainville, à une table, Ferdinand et son beau-frère sont assis et sirotent leur pernod. Le gros Édouard mordille une cigarette, la jette, en reprend une autre. Il est encore « à cran » de leur visite au commissaire.

— C’était son chien qui nous a questionnés, grogne-t-il. Ces types-là, ce sont tous des combinards et qui savent flairer quand il y a de l’argent. Me demander à moi si j’étais son frère, non ! et s’il était millionnaire… c’est l’Italienne qui lui a raconté ça.

— Elle a complètement perdu la tête en leur présence, tellement qu’on aurait pu la soupçonner ; même qu’elle m’a avoué : « S’ils m’arrêtent, je me suicide. »

— Je l’ai secouée, elle veut nous faire du cinéma !

— C’est sans doute Albert qui lui aura dit qu’il possédait le million.

— Il avait trop peur qu’on lui vole ses sous. Il n’y avait pas plus sage que lui et personne ne savait ce qu’il combinait. Moi, quand je suis arrivé chez son Italienne, je me suis demandé chez qui j’entrais. Albert, en amour, comme à la Bourse, il faisait ses coups en douce, souviens-toi.

Le gros Édouard se tait. Au cours de sa vie, Albert lui avait fait quelques confidences ; il lui avait même présenté ses maîtresses, surtout la belle Georgette, du temps qu’il tenait sa chemiserie. Celle-là n’en voulait qu’à son argent et songeait à se faire épouser, la garce ; elle avait peut-être donné à Albert sa maladie de cœur ? S’il la rencontre un jour avenue de Clichy, où elle habite encore… Soudain, il pense à Élise, il est bien tombé avec sa femme. Oui. Mais pourquoi Albert portait-il à cette brave Élise de la haine, quand ils étaient associés ?

— Je suis content que ma grande ne soit pas venue, soupire-t-il. Il n’était pas joli, hein ? Il se vidait.

— Faudra retourner au commissariat pour le permis d’inhumer, déclare Ferdinand.

Ils se lèvent.

— Faut pas vous frapper tant, conseille le patron, en leur offrant une tournée. Ainsi, ce matin, au 275, j’ai un de mes bons clients qui vient de passer.

Le gros Édouard avale son apéritif, Ferdinand répond distraitement. C’est bien assez d’une mort ! Et puis, celle d’Albert est si pénible, inattendue, une fin pas ordinaire !

†

Paula, accompagnée de Victor Singer, est rentrée chez elle. Et une odeur l’a suffoquée, cette odeur qu’elle respirait depuis longtemps, mais à laquelle elle s’habituait comme à un poison. Vont-ils laisser pourrir le cadavre dans sa chambre ? Les ennuis, les poursuites, les visites, ça va continuer ?

De nouveau, elle s’est assise dans sa bergère et il lui semble qu’un poids l’écrase. Oh ! cet Édouard Singer, le gros comme ils disent, quel butor. En voilà un, si elle avait épousé Albert, elle ne l’aurait pas reçu souvent. Le plus jeune frère est complaisant, quoique balourd et borné quand il lui lance des pointes au sujet de la religion. Et les autres, ces étrangers qui envahissent sa vie, souillent sa maison… et le commissaire, et des agents… et les voisins que tant d’allées et venues doivent intriguer… Elle qui jamais ne se faisait remarquer, dans le quartier, quand on verra sortir de sa villa un cercueil…

Oh ! qu’il en sorte vite. Mais ce n’est pas ce soir, demain, ni les jours suivants, qu’elle osera coucher dans sa chambre. Bien plus tard. Certainement ce souvenir la poursuivra. Elle changera le lit de place, achètera une couverture neuve. Peut-on chasser d’une maison l’image d’un mort ? Et de son esprit, est-ce qu’on peut aussi chasser cette image ?… en priant ?… Voir mourir, lorsqu’elle faisait du théâtre, ça lui arrivait si souvent ; mais voir mourir quelqu’un dans la vie, ah… Et, un jour, qu’une occasion se présente de ne plus vivre seule, entre son nouveau compagnon et elle, dès qu’elle fermera les yeux, ô mon Dieu, ne se glissera-t-il pas la mort ?

Elle les paie cher les moments heureux qu’elle a connus près d’Albert. En somme, il ne lui a presque rien donné ? Il ne lui reste de leur amour – ce n’était pas encore de l’amour – que des larmes, et de l’ennui ; et, dans sa jolie maison où personne n’était mort, cette puanteur qu’elle respirera pendant des semaines. Elle renverse la tête. Le désespoir l’envahit ; la colère et la haine s’y mêlent.

— Voyons, faut pas vous affoler, conseille Victor. Qu’est-ce que vous voulez qu’il vous arrive de plus ?… Nous, on ne porte pas plainte. Ah, oui, chez le commissaire, le gros Édouard a été bourru.

— C’est lui, là-haut, lui !… Il me semble que jamais je ne pourrai m’en défaire… que je le retrouverai toujours devant moi !

— Les morts, un jour vient où on les a oubliés. Il y avait un mois que vous vous connaissiez, c’est rien.

Il songe que l’image de Charlotte s’efface de semaine en semaine, qu’il la retrouve chaque fois avec plus de peine, que seul un événement exceptionnel la lui ramène avec netteté sous les yeux – et il n’ose trop s’arrêter à cette pensée que ses trois gosses, eux, lui rappellent leur mère.

†

C’est au fond de leur boutique que déjeunent les patrons du Bar du Télégraphe. Aujourd’hui, à leur table, ils en ont ajouté une seconde, aussi certains clients se sont exclamés : « Ah ! c’est encore jour de fête pour vous. » Drôle de fête. Mais Ferdinand ne leur a pas donné d’explications – les commères se chargent de répandre la nouvelle par tout le quartier ; ma foi, ce n’est pas là une publicité fameuse !

Peu à peu, en mangeant, l’appétit leur est revenu. La bouche pleine, ils parlent. De quoi ? De qui ? Hé ! de ce pauvre Albert. Les deux jours qu’ils viennent de vivre paraissent n’en former qu’un, sans fissure, sans qu’il s’y glisse une image autre que celle d’Albert. Ils se rappellent des repas de famille et, entre tous, ce fameux dîner par lequel Ferdinand inaugurait son installation au Bar du Télégraphe. Albert, ce soir-là, qu’il était content ! Il n’avait plus que huit années à vivre, ça personne ne le savait, lui encore moins qui bâtissait des plans pour 1940. On peut dire qu’il était tenace, économe, intelligent. Vers la soixantaine, tous devaient se retirer et vivre ensemble dans cette magnifique villa qu’avait achetée le gros Édouard.

— Oui, soupire Lucienne, qu’est-ce qu’il en reste de nos beaux projets ?

Depuis un moment, le gros Édouard ne souffle mot. Il a revécu année par année la vie d’Albert et, au fond de sa tête, ce passé ne pèse pas lourd. Et lui… lui, s’il venait à mourir, ne serait-ce pas pareil ? Comme Albert, il a eu le désir de gagner de l’argent. Tous deux y ont réussi. Soit. Seulement, après, faut pouvoir en jouir ; car si on crève, à quoi ça a servi de faire sa pelote ? « À rien, mon vieux, lui chuchote une voix. Ton frangin, l’État va mettre la main sur sa fortune, le peu qui restera sera dispersé. » Mais Albert était célibataire ; lui, le gros Édouard, a une femme… Élise, sa grande… Dix-huit ans se sont écoulés depuis le soir où il l’a vue pour la première fois dans un hôtel dont elle était gérante… Il l’observe : elle a un beau visage régulier, rond, blanc. Elle parle d’Albert. Et de lui, parlera-t-elle ainsi, de cette voix chantante, un après-midi ? Bien sûr que oui ! Et elle se rappellera toujours son gros qui lui aura laissé de quoi vivre tranquillement.

Il se lève, rasséréné.

— Ferdinand, il nous reste du boulot.

— Écoute, répond Ferdinand, qui, lui, songe à son commerce, ce tantôt, je dois recevoir deux pièces de vin. J’irai là-bas dans la soirée.

— Bon, grogne le gros Édouard. Mais moi je dois télégraphier à la vieille Marthe, Victor a oublié ; c’est tout de même notre frangine. Et faudra que je passe prévenir mes amis.

Après le départ de son beau-frère, Ferdinand descend à la cave pour y préparer son chantier.

— Nous, dit Lucienne, buvons doucement notre café.

— Oui, réplique Élise… Tu sais, tout à l’heure, quand le gros parlait de son frère, je n’ai pas voulu causer. Albert, ce n’est pas que je lui en garde rancune, mais m’en a-t-il fait des avanies lorsque nous tenions ensemble notre hôtel ! Il me détestait ; un jour, il m’avait dit : « Je ne vous considérerai jamais comme étant de notre famille. » Une autre fois, il me manquait deux cents francs dans la caisse, alors il m’a parlé pire qu’à une bonne qui aurait volé… Et le personnel aussi, il le traitait durement.

— Il se croyait toujours officier !

— Même, figure-toi, un matin il descend à la cave où le gros Édouard chargeait sa chaudière et il lui met sous le nez un revolver… comme ça… en criant : « Tu vas chasser Élise, je n’en veux plus dans la maison ! » Le gros ne s’est pas frappé. « C’est une crise qui te prend ? » Une autre fois, il m’a arraché des mains mon chapelet. À cette époque, Albert devait être neurasthénique, ou… moi, je n’en ai rien dit à Édouard, mais j’ai pensé que, durant un temps, il a dû absorber des drogues. Et puis, le métier d’hôtelier, il ne le trouvait pas assez honorable… pourtant il empochait l’argent et ça a été l’origine de sa fortune… parce que, chez nous, on recevait des femmes pour les passes, et ça le choquait. Et moi, quand je lui expliquais qu’on y était obligé pour bien gagner sa vie, il me répliquait : « Vous, jamais vous n’avez su faire un autre métier que celui-là. » Jusqu’à me traiter, un soir, de mère maquerelle… enfin, c’est raide !

— Il avait bien d’autres préjugés, murmure Lucienne. Tiens, celui-là, qui a toujours pesé dans sa vie : que nous soyons enfants naturels. Nous, que veux-tu, on a eu des parents négligents, qui ne croyaient pas mourir si jeunes, et coup sur coup, et nous sommes restés avec le nom de la mère. Moi, ça ne m’a jamais gênée.

— Albert, si !

— Lorsque nous étions enfants, dans notre rue, on nous appelait les bâtards, mais on n’était rien qu’entre gosses. Plus tard, je crois que c’est ça qui l’a empêché de se marier, Albert, il avait honte de son état-civil car il avait rêvé de faire un beau mariage… de quoi il avait tort, parce qu’il n’y a pas que dans le peuple qu’on trouve des enfants naturels !… et aussi à cause de son état-civil qu’il n’est pas resté dans l’armée, et puis encore à cause de son nom.

— Les Singer ne manquent pas en France !

— Écoute, Élise, je me souviens de mon enfance comme un ange. Quand Albert a été reçu au cours supérieur, on lui a dit qu’il n’avait aucun droit d’y entrer, parce que pas Français. Alors, la grand-mère a montré l’acte d’adoption de notre mère.

— Pourvu que ça ne fasse pas de complications au sujet de l’héritage ?

— Non, puisque la mère nous a reconnus. Le gros Édouard n’aura qu’à écrire en Alsace pour se procurer l’acte de naissance de la mère, surtout que maintenant l’Alsace c’est français, dis ?… Enfin, la morale est que si nos parents n’avaient pas été insouciants…

— Même pas vous avoir fait baptiser ! crie Élise.

— Ça, aucun de nous ne peut se rappeler, répond Lucienne, en se levant brusquement. Là-dessus, je ne veux pas commencer une discussion. Tu connaissais les idées d’Albert : pas d’église, alors ne va pas jeter cette histoire sur le tapis. Les miennes aussi, tu les connais : je ne veux pas de curé quand je mourrai. S’il existe un bon Dieu et qu’il a son paradis, il saura bien voir si je mérite d’y entrer, même sans baptême et sans communion. Mais il n’y a rien après nous, Élise… rien !

Un grand cri lui répond. Alors, elle se tait ; elle regarde Élise qui a caché son visage dans ses mains, et qui sanglote.

†

L’après-midi, la vieille Marthe pousse près de la fenêtre son fauteuil et elle n’en bouge plus jusqu’au crépuscule. Elle tricote ; ou approche son visage de la vitre, alors elle voit le jardin entouré d’un grillage rouillé. L’été, c’est sous le cerisier qu’elle passe ses après-midi ; l’hiver, elle en regarde les branches noirâtres derrière lesquelles apparaissent dans la rue de rares promeneurs. Quelquefois, elle lève la tête vers le ciel gris que traverse un avion venant du Bourget.

Le lotissement où elle vit avec son fils Michel, sa bru, et son petit-fils, s’appelle Adamville. Il date d’avant-guerre, aussi on y trouve des chemins pavés de mâchefer, des trottoirs de terre battue. Leur pavillon de briques se compose de deux pièces, pas plus ! son fils l’a payé quatorze mille – il n’a pas fini de s’acquitter de sa dette. Et elle, après la mort de son mari, avec ses économies, elle a fait construire une troisième pièce, sa chambre, dont elle ne sort guère. Elle ne se rend à Paris que pour voir son fils aîné : Adolphe, ou sa sœur Lucienne chez qui, parfois, elle rencontre ses frères.

C’est le 3 janvier déjà, l’année est en marche. La vieille Marthe reprise. Peu de bruit, quelquefois le roulement d’un train. Dans la salle à manger, sa bru monte des fleurs. Ce travail devient rare et est mal payé, car la fleur ne se porte plus, dit-on. À quatre heures, le petit Roger reviendra de son école. Ce gosse, la vieille Marthe l’aime bien, elle en attend avec impatience le retour.

Soudain, elle approche son visage de la fenêtre : une visite ? Elle se redresse, mais sa bru est sortie, elle parle au visiteur… un homme de la poste. La vieille Marthe se lève, en hâte traverse sa chambre, ouvre vite, et porte les mains à ses oreilles.

— Ah ! maman, lui crie sa bru, lis.

Elle prend une dépêche, met ses lunettes, lit syllabe par syllabe. Son frère Albert… son frère… mort hier matin… Elle tombe sur une chaise ; elle froisse le papier dans ses mains et sa bru le lui reprend. Mais elle sent cette mort l’envahir, elle la porte, en est pleine déjà. Elle qui voit si mal, qui n’entend presque plus, une nouvelle pareille la replonge dans la vie !

†

C’est devant le Gaumont-Palace que Gorin a eu la veine de rencontrer la belle Georgette, l’ancienne maîtresse d’Albert. Ils se sont salués froidement, mais il lui a dit aussitôt, d’une voix confidentielle : « Albert a cassé sa pipe. » La belle Georgette a pâli, il a continué : « Ça lui est arrivé chez une femme qu’il fréquentait… il devait l’épouser. »

La belle Georgette, sans souffler mot, a filé. En voilà une qui a toujours repoussé ses avances et il n’est pas mécontent de lui avoir joué ce tour. La mort d’Albert, peut-être qu’elle s’en fout, puisque depuis trois ans ils étaient séparés ? Bah ! la nouvelle lui trottera dans la tête ; elle aussi en prendra sa part, de cette mort.

À pas lents, il se dirige vers l’avenue de Clichy.

†

Le gros Édouard Singer, en pénétrant dans la brasserie, il aperçoit qui ? Gorin, installé à leur table ! Il s’avance, main tendue ; on lui crie : « Te revoilà, gros ! » et il sourit à son vieil ami, s’assied, commande un pernod.

— On t’a raconté ?

— Ton beau-frère m’a mis au courant… Pauvre type… Auras-tu besoin d’un coup de main, cette nuit ?

— Non, il sera dans sa boîte… que veux-tu, qu’on le veille ou pas… Et puis sa poule elle me rase avec ses boniments : « Mon coco, mon époux chéri. » Tu penses, Albert avait dû lui jouer la comédie pour coucher avec.

— J’ai rencontré son ancienne, je lui ai annoncé la nouvelle.

— Ça n’a pas dû la remuer… Ah ! je voudrais que tout soit fini, l’enterrement… Quoique, après, ce sera d’autres histoires avec la succession.

Gorin se penche, le gros Édouard va-t-il lui donner des détails ? Oui. Il boit, il continue à parler, il fournit à Gorin les renseignements espérés ; et, pour finir :

— Tu ne sais pas, à présent… je voudrais qu’on aille chez les commerçants de l’avenue. Beaucoup connaissaient mon frangin.

Côte à côte, ils remontent l’avenue. Ils sont grands, puissants, importants, et tiennent une bonne largeur du trottoir. Aux devantures étincellent des lumières ; des marchandes des quatre-saisons, des camelots, sont installés sur la chaussée. Au milieu de la cohue, des femmes font la retape, Gorin et le gros Édouard aperçoivent la môme Ida et sa copine Yvette, mais ils ne les saluent pas. Ils se répètent que par un soir comme celui-ci, mouvementé, gai, Albert était entre eux deux ; ou qu’ils allaient bientôt le retrouver dans sa boutique. La voici ! Ils y entrent, leur chapeau à la main, la mine grave, et le gros Édouard est presque sans voix…

À côté de la chemiserie, un bar où Albert prenait chaque matin son petit déjeuner. La nouvelle y arrive comme un coup de tonnerre, oui, la patronne en essuie une larme, et il faut accepter la tournée qu’elle vous offre. Cent mètres plus loin, son restaurant ; puis un café tranquille, il y traitait des affaires de Bourse. D’un clin d’œil, le gros Édouard désigne un hôtel :

— Et là, il emmenait ses poules. Parce que pour les conduire chez lui, non, il était trop correct.

Ils regagnent la Brasserie des Sports , un coin où Albert aussi venait souvent, où il laisse également des regrets. Ils le traînent avec eux ; le gros Édouard ne reste pas une minute sans en prononcer le nom, c’est plus fort que lui !

— Gorin, soupire-t-il, j’aurais pas dû entrer dans sa boutique. Je croyais que c’était lui qui allait venir… et c’est un autre ! Celui-là, ça n’a pas eu l’air de l’émotionner… Entre nous, il n’avait pas de clients, tandis que du temps de mon frangin…

— Albert s’y entendait pour attirer le monde, sa chemiserie était la plus chic de l’avenue !

— Il avait lancé la mode des cravates de batik ; et des pochettes, des écharpes pour femmes, c’était la grande vogue son batik ! Mais, surtout, s’il a gagné du pognon, c’est que lui, ancien représentant, connaissait le truc. Il les envoyait péter, les représentants, et il faisait lui-même ses achats chez des petits fabricants. Il leur proposait le marché, et puis il concluait : « À prendre ou à laisser », et il enlevait son affaire au prix le plus bas.

— Oui, et le soir il nous racontait ses réussites.

Le gros Édouard tient son verre d’une main tremblante. À l’heure de l’apéro, pour un moment Albert quittait sa caisse – dont il gardait la clé dans sa poche – et, tandis que les vendeuses travaillaient, il buvait le coup avec les amis. Avenue de Clichy, toujours des cris, les feux des enseignes, des allées et venues. Mais Albert n’y passe plus. Il donnait à distribuer des papiers que les hommes-sandwich vous collaient dans la main – il composait lui-même ses réclames, en vers souvent.

— Gorin, j’ai trop le cafard, dit le gros Édouard. Salut !

D’un pas traînant, sans rien voir autour de lui, il gagne la rue Ganneron. Il se plante devant l’immeuble où habitait Albert – à plusieurs reprises il y est venu, il y reviendra demain. Son frère logeait au troisième, les deux fenêtres à droite… sans lumière. Il soupire, pénètre dans l’immeuble, et pousse la porte de la loge.

— Je suis le frère de M. Albert Singer, vous me reconnaissez ? demande-t-il à la concierge.

— Ma foi, je l’ai pas vu voilà plusieurs jours. J’ai deux lettres pour lui, et une c’est un gendarme qui…

— Si c’est pour une période, interrompt le gros Édouard, en branlant la tête, il ne pourra plus… Il est mort.

†

Il fait à présent nuit close.

Lorsqu’ils ont franchi le portillon, après quelques saluts et quelques cris, les voyageurs se dispersent. Autour de la gare, une rangée de réverbères, et ensuite un de place en place. Michel s’est enfoncé dans la nuit ; il a froid, il marche vite, tête baissée. Se redresse-t-il, de-ci de-là, il aperçoit des fenêtres où rougeoient des lueurs. Adamville ! Michel, ce n’est pas le paradis qu’il y a trouvé ; mais, du moins, avec son gosse, ne vivent-ils plus dans un logement mal aéré. Il a sa bicoque, qu’il quitte le matin et regagne le soir. Trois becs de gaz, et il sera de retour au bercail ! Sa femme, son fils, sa mère… La soupe, puis au lit, ouf !… et en route pour une autre journée pareille à celle-ci.

Il traverse son jardin – le dimanche, bientôt il y retravaillera. Tiens ! la porte de leur maison entrouverte… sa femme sur le seuil ?

— Michel !

Il entre, son gosse s’accroche à lui.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tonton Albert qui est mort !

Alors, sa femme lui tend une dépêche. Il y jette un coup d’œil, puis se tourne vers sa mère : elle a les bras serrés sur sa poitrine, ses yeux sont troubles, sans vie…

— Au premier de l’an, j’ai eu un pressentiment, balbutie-t-elle. Albert, je voulais le voir, ça faisait deux ans qu’on ne s’était pas rencontré. Je ne voulais pas partir sans l’avoir revu… et c’est lui qui part.

— Avec son auto, dit sèchement Michel, ça lui était pourtant facile de se déplacer.

Quant à Michel, il ne rendait pas souvent visite à son oncle. Un homme aussi soupçonneux et sec que celui-là, il eût pensé qu’on ne venait que pour ses sous. La fortune, la politique, la vie quoi ! les séparait.

†

Au Bar du Télégraphe.

— Je croyais qu’ils ne viendraient plus, raconte Ferdinand, mais ils sont arrivés enfin, avec le cercueil, et tout… À trois, ils s’y sont pris pour le mettre en bière, oh ! eux n’ont pas eu peur de toucher au corps et de tirer dessus pour l’allonger.

— Moi, je suis arrivé quand ils soudaient leur couvercle de plomb, ajoute le gros Édouard.

— Comment l’avez-vous habillé ? dit Élise.

— Il a un beau suaire, un drap neuf, explique Ferdinand. Il est dessus un lit de sable, un lit de camphre, et puis de l’ouate en feuilles.

— Victor voulait qu’on passe la nuit devant la bière, grogne le gros Édouard. Je lui ai répondu non. On dormira, si on peut…

— Et la femme ? demande Lucienne.

— Elle ira coucher chez son amie.

— Alors, Albert, ce sera sa première nuit tout seul.

†

C’est au lendemain de leur rupture que la belle Georgette avait loué cet appartement et, pour effacer encore mieux Albert de sa vie, bientôt elle avait eu un autre amant. Mais depuis cet après-midi… ah ! dans ses souvenirs, comme un noyé il remonte à la surface.

Elle se déshabille.

Autrefois, vers cette heure-ci, ponctuellement, Albert arrivait chez elle, un paquet sous le bras – sa chemise de nuit et ses pantoufles qu’il remportait chaque matin. Car ils couchaient ensemble, un point c’est tout. Lorsqu’il était content, il lui parlait de sa chemiserie ; ou bien politique, et il avait à la bouche les noms de Millerand, Poincaré, ou celui de son grand chef : Foch. Si la politique et son commerce marchaient à son idée – les deux se tiennent, expliquait-il – alors, il offrait un cadeau. Il ne se montrait ni très généreux, ni trop avare ; quant à le faire sortir de sa peau…

Pas même au début de leur liaison elle ne l’a vu perdre la tête. Il n’aimait pas à aller au bordel, ni à ramasser des femmes dans la rue et, une fois, il lui avait confié : « Avec toi, je suis tranquille. » Il faisait sa petite affaire sagement, régulièrement. Elle, la belle Georgette, pourquoi donc cet homme-là l’avait-elle accueilli ? Ah oui, c’est ce pauvre Ribéroche qui le lui a présenté.

En soupirant, elle se couche. Albert a dormi dans ce lit. À présent, il est étendu aussi, mais entre quatre planches, raide et tout noir. Albert, son ancien amant… Il y avait des minutes durant lesquelles il perdait quand même la raison. Il l’écrasait, frémissait, en murmurant des mots fous. Sa voix, de nouveau, elle croit l’entendre. Quand il l’embrassait, il la piquait avec ses moustaches. Il dormait sur le côté, jambes repliées, jamais sur le dos ; et alors, l’un contre l’autre, ils ne formaient qu’un seul corps… Oui… Une nuit comme celle-ci, longue, immobile, silencieuse. Elle oubliait que son amant avait le cœur dur ; elle le sentait tout chaud, serré contre elle, c’était la vie. Des inconnus agonisaient, mouraient, et eux liaient leurs bras, leurs jambes, en rêvant.

Au milieu de ce grand lit, elle se tourne, se retourne, ne trouve pas le sommeil. Un homme est mort, pas un étranger celui-là ; elle en conserve quelques lettres, et même peut-être une photo. Ils auraient pu avoir un gosse, seulement, dans ses actes, comme dans ses paroles, Albert ne se donnait pas… « Lave-toi vite », après l’amour, il redevenait lui. Mais elle garde un souvenir, pour elle seule ; un souvenir qui naît du calme et de la chaleur du lit, dont elle est enveloppée soudain, gonflée, émue, comme un signe, un secret que son amant n’a jamais connu. Dans son sommeil, Albert s’abandonnait enfin comme un très jeune enfant ; il faisait entendre des soupirs, des balbutiements, les murmures d’une vie légère.

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