Chapitre 4 Cinq janvier
A cette époque de l’année, lorsque Ferdinand Dieulet ouvre son bar, c’est encore la nuit. Mais les autobus descendent déjà la rue de Belleville, des ouvriers vont à la porte des Lilas prendre le métro. Et, ce matin, le mouvement commence à peine, car Ferdinand et sa femme se sont levés plus tôt. Dans leur chambre, le cercueil posé près du lit, malgré la fatigue ils ont bien mal dormi, et ils les ont entendu sonner, les heures ! Lucienne se soulevait, se tournait en soupirant. Il grognait : « Dors donc ! » et lui ne pouvait fermer les yeux. Ça lui faisait drôle de coucher à côté d’un mort – une impression qu’il n’avait plus connue depuis 1915 – surtout que ce mort était son beau-frère, son ami d’enfance. La faible lueur d’un réverbère, frappant la vitre, le délivrait un instant de ses pensées macabres. Aussi, vers cinq heures, lorsque Lucienne a déclaré : « Levons-nous, on a beaucoup à faire », a-t-il répondu oui. Sans un mot, ils se sont vêtus, puis ont quitté la chambre dont Lucienne a doucement tiré la porte.
Aujourd’hui, en effet, ça ne sera pas une journée comme les autres !
— Alors, on l’enterre tantôt ? dit un client.
— À trois heures. Tout se fera en auto.
— Moi, je serais le mort, je demanderais à y aller tout doux, au cimetière.
Il faut écouter les réflexions des clients, y répondre, sourire, alors que vous avez tant de tracas. Lui, Ferdinand, se demande si tout se passera correctement. Dans sa boutique qu’on doit exposer le corps, entre le comptoir et les tables, en voilà un endroit ! Il était d’avis, en tant que commerçant, que l’enterrement partît de chez Paula ; et Lucienne, non. « Je désire absolument qu’il sorte de chez moi, ça me fera moins. »
Pas coiffée, ni débarbouillée, sa femme est déjà à l’ouvrage ; après avoir balayé, elle range les chaises dans l’arrière-boutique, pousse les tables contre les murs et, peu à peu, sauf au fond, la salle est dégagée.
— Vois-tu, Ferdinand, ce sera bien, déclare-t-elle. Écris sur l’ardoise : « Fermé pour cause de décès. »
— J’ai tout le temps !
— Non, aujourd’hui, tu ne serviras plus à boire à personne !
Portanier entre ; mais lui, on lui offre un café.
— J’ai demandé mon après-midi, annonce-t-il. Au Tabac, il y en a aussi plusieurs qui viendront.
Lucienne est sur le seuil ; elle regarde le ciel qui pâlit derrière les réservoirs de la rue du Télégraphe.
— Je crois qu’on aura le beau temps pour nous.
†
Le réveil tinte, Michel sursaute.
— Voyons, tu ne travailles pas, murmure sa femme.
Il se renfonce dans le lit. Son corps s’étale, il baigne dans une chaleur agréable. Demeurer couché, quand derrière la fenêtre on voit tomber sur Adamville la lumière froide d’un matin d’hiver, c’est un bonheur rare. L’aiguille tourne. Les copains ne le verront pas à la gare, l’un d’eux expliquera : « Michel a un enterrement, le veinard. » Ils sortent de leurs bicoques et, à travers champs ou par des rues boueuses, dans des wagons puants et mal chauffés, ils filent à Paris. Mais, lui, parce que son oncle a cassé sa pipe !…
— Pauvre vieux.
En voilà un qui ne ressent plus le chaud ni le froid ; qui n’a plus à faire un seul geste, à se débattre, à lutter. Il est vrai que l’oncle avait su joliment se tirer d’affaire et pouvait demeurer chaque matin dans son lit.
— Riche ou pas, dit-il alors à sa femme, vois-tu, faut qu’on y passe. Grands ou petits. Et tous ceux qui, pendant la guerre, ont fait massacrer ou fusiller les camarades, ceux-là aussi, à leur tour, ils bouffent les pissenlits par la racine !
†
Chez Victor, le remue-ménage du dimanche matin. Les gosses n’y comprennent rien, tous trois sont dans la cuisine où on les débarbouille un à un.
— Papa, on verra nos cousins ?
— Qu’est-ce qu’il faisait, avant, mon oncle ?
— Il était hôtelier, explique Victor, marchand de sommeil, et il retourne dans la chambre.
C’est sur la cheminée qu’il a posé le porte-photos pris chez Albert. Il le lorgne tout en s’habillant et, à chaque regard, du fond du passé, il ramène un souvenir. Avec cet Albert-là, il est, en ce moment ; pas avec l’autre, étendu dans sa bière, en train de se dissoudre, tout travaillé par les vers. Il s’approche, prend le porte-photos : Albert, aux trois grandes époques de son existence… un peu avantagé, sans doute, mais c’est bien lui, Victor se souvient. De la quatrième et dernière époque, il aura aussi une photo qu’a prise Gaston ; mais ce n’est pas la mort qui vous flatte, la vache ! et le visage de son frère, violâtre, sur l’oreiller blanc, lui apparaît.
— Mon frangin…
Albert ne lui a-t-il pas particulièrement témoigné son affection, à lui qui a trois gosses, en lui léguant la moitié de sa fortune ?
†
— On l’a reçue hier soir, mais on ne voulait pas…
— Donne, commande Ribéroche.
Une lettre de mort. Il la lit de bout en bout. Il en a lu d’autres, mais celle-ci… Il relève la tête : sa femme et sa belle-sœur se tiennent au pied du lit.
— Je veux que vous alliez à l’enterrement.
— Bien entendu !
— Vous direz au gros Édouard que je n’ai pas pu… que je voudrais le voir, qu’il n’attende pas que moi aussi je parte pour Saint-Ouen… et, comme les deux femmes font mine d’approcher : laissez-moi, je veux dormir.
Quand elles sont sorties de sa chambre, il reprend la lettre de faire-part ; il la relit plus lentement, et les lignes chevauchent peu à peu, les lettres se brouillent, c’est son nom qui s’étale : « Jules Ribéroche, décédé à l’âge de cinquante-sept ans, à Paris. » Pour lui aussi, les mêmes caractères noirs, les mêmes phrases.
— Regrets !
Sa femme et sa belle-sœur porteront des voiles, oh ! oui… Salopes ! Il sait qu’il ne laissera pas de regrets dans leurs cœurs et qu’elles souhaitent qu’il crève vite pour ramasser son argent… L’argent, s’il n’en avait pas, on l’aimerait peut-être pour lui-même ?… Ses titres, ses billets de banque, cette pourriture pour laquelle il a vécu, dont rêvent sa femme et l’autre, tout brûler !… Oui, il retirera son argent de la banque, mais il leur jouera un tour de sa façon, à ces deux… Elles, qui lui fermeront les yeux… pas de vrais amis, Suzanne les a chassés… Son nom, son malheur, n’éveillent nulle part l’attention, c’est déjà comme s’il était un homme mort.
†
Le gros Édouard a expédié sa toilette pour laisser la place libre à Élise – elle, se laver et s’habiller, voilà un événement ! Il est parti. Une cigarette aux lèvres, il remonte l’avenue de Clichy. Dans un passage voisin, Albert remisait son auto ; et puisqu’il a un moment, le gros Édouard veut se rendre compte de l’état de la voiture.
— Je suis le frère de M. Albert Singer, dit-il au patron du garage.
— Bonjour… Il ne vient pas depuis une semaine.
— Vous ne le verrez plus, il est mort… et, avec un geste bref : où est son auto ?
C’est une Prima-Stella noire, presque neuve. Voiture de série. Mais, lorsqu’il en a ouvert la porte, le gros Édouard retrouve son frangin, avec ses manies, ses habitudes. Là, dans cette pochette, un plumeau, une paire de gants, des chiffons de laine ; ailleurs, un jeu de cartes de la région parisienne, une carte de la Côte d’Azur – le pauvre a eu raison de se payer ce beau voyage avant de mourir ! Un fétiche est suspendu, auquel Albert tenait beaucoup – le cadeau d’une maîtresse ? – et, en le faisant danser, il disait : « C’est ma mascotte, maintenant que j’ai perdu Bijou. » Le fait est qu’Albert n’avait jamais eu un accident – oh ! il conduisait à la papa.
Et le gros Édouard se souvient que, la dernière fois où Albert a sorti sa voiture, ç’avait été pour le conduire, avec Élise, à leur villa, le dimanche d’avant Noël. Ils étaient joyeux, tous trois, dans la bagnole, et ils parlaient d’un voyage futur en Italie, le gros avec sa Packard, Albert avec sa Renault. Albert répétait, en souriant d’un air finaud : « Chacun emmènera ses invités », et il s’était mis à chantonner un refrain de la Veuve Joyeuse qui lui montait toujours aux lèvres, quand il était content :
Depuis qu’Ève écouta le malin,
Commença l’éternel féminin,
Est-ce un vaudeville, est-ce un mélodrame,
Ah ! les femmes, femmes, femmes, femmes.
Le gros Édouard se redresse et fait claquer la porte.
— En attendant qu’on la vende, patron, qu’on ne touche à rien. Je vous paierai le mois.
Il regarde la voiture encore tachée de boue, celle des routes qu’ils ont suivies ; cette voiture immobile dans laquelle il ne verra jamais plus un Albert heureux, un Albert qui venait l’attendre devant sa maison et l’appeler à coups de klaxon, tandis que Bijou jappait, l’animal !
— En guise de grand voyage, marmotte-t-il, soudain très las et très vieux, c’est à Saint-Ouen qu’on l’emmène.
†
Dans sa chambre, Gaston écoute le silence léger, les bruits du matin. Il doit faire effort pour se souvenir de sa veillée, du retour de Germaine, de leur émotion. En lui, à présent, un vide ; il est comme absent de lui-même, il lui semble qu’il s’est quitté. Ses angoisses, ses inquiétudes, cet entretien continu avec la mort… Il se secoue. Allons ! il n’y a rien eu. Demain, il retravaillera. Albert, il le verra un jour, peut-être dans un mois, peut-être dans un an. Albert vit quelque part, rue Ganneron ou chez une maîtresse.
Gaston fixe la fenêtre du regard. La lumière est égale, le matin calme. Nul éclat, nulle violence. Rien n’a été interrompu. Oui, Gaston en arrive à douter de cette brisure entre le passé et le présent. C’est une pensée engourdissante et douce qui l’emplit, un peu comme au sortir d’une convalescence. La mort lui apparaît aussi lointaine et imprécise que certaines catastrophes qui menacent le monde ; il doute de ces maux, se les représente comme de vieilles légendes. Lui, il existe. Sans pensées, sans passions. Il n’est plus qu’un être végétatif qu’éveillera tout à fait un rayon de soleil.
†
Les hommes des pompes funèbres ont expédié adroitement leur besogne et les clients qui entrent encore s’exclament. On ne s’y reconnaît plus, il est vrai. Le comptoir, les murs, sont cachés par de lourdes draperies clouées sur un échafaudage, elles dessinent une petite chapelle au centre de la boutique – transformation aussi rapide et surprenante que sur une scène.
— Je n’aurais jamais supposé que ça pourrait être si imposant, avoue Lucienne.
— Rappelle-toi que c’est un enterrement de six mille francs, lui répond Ferdinand.
Puis les ouvriers ont ramassé leurs outils et sont repartis dans leur voiture à chevaux – on les reverra ce soir. Avant leur départ, Ferdinand les a fait passer au comptoir, derrière la draperie, et tous ont bu un coup.
Au centre de la chapelle, il y a des tréteaux et de longs bougeoirs, avec des cierges. Lucienne se tient là pour recevoir le patron du Tabac, le boucher, le boulanger, des gens fort gentils ; chacun apporte un bouquet dont elle enlève avec soin le papier. Albert ne les aimait pas, les fleurs, il prétendait que « ça entête ». Hélas, leur odeur ne l’incommode plus.
Ferdinand est dans l’arrière-boutique, il fait en grand sa toilette – elle lui a sorti de l’armoire une chemise blanche et le costume noir qu’il portait à la noce de Gaston. Elle, après avoir bavardé sur le pas de la porte avec des clients qui feront tout leur possible pour venir tantôt, elle traverse la chaussée.
En face, leur devanture est cachée par un immense drap noir, à franges argentées. Un bel écusson, d’argent aussi : S. Et, au milieu de la draperie, un trou, c’est là qu’on exposera le corps. L’ensemble est grave, sobre. Quoi qu’en pense Élise, une cérémonie civile peut avoir aussi de la tenue.
Les taxis et les autobus défilent, parfois Lucienne n’y voit plus rien et, s’ils vont trop vite, leurs roues lancent de la boue. Des inconnus s’arrêtent, lisent la lettre de deuil, piquée dans ce sombre comme une fleur blanche. Des hommes ne font que passer, plusieurs soulèvent gravement leur chapeau, et l’un, même, entre un instant dans la chapelle. Leur coin, si familier, si calme, le voici tout changé et solennel. Tandis qu’on clouait les tentures, sur le seuil de leurs boutiques des commerçants ont paru ; des locataires du 263 se sont penchés aux fenêtres. Et cette curiosité touche Lucienne, comme autant de marques de la sympathie qu’on portait au disparu.
Elle voit son mari, vêtu comme un marié ; il lui crie : « À toi de te préparer ! » et elle rentre.
Alors Ferdinand va sur le trottoir prendre la place de Lucienne. À son tour, bras ballants, le torse en avant, pas à l’aise dans son costume, il regarde sa boutique. Le gros Édouard et Victor seront satisfaits ; quant à lui… hé, lui se demande si demain les clients entreront de bon cœur au Bar du Télégraphe ? Soudain, il aperçoit son cousin Barbaroux et sa femme Julie. Ernest a près de soixante-quinze, il est sourd, menacé de congestion ; c’est le seul parent qu’ait gardé Ferdinand. Il lui crie à l’oreille : « Un bien grand malheur ! » et le vieil Ernest branle la tête, tandis que Julie déclare : « Hier soir, quand il a lu la lettre, il est devenu tout blanc et il a pleuré. »
Ferdinand les entraîne au fond de la boutique où reste un espace libre, avec deux tables et des chaises. Il fait asseoir son cousin et lance sur la pendule un coup d’œil : le gros tarde à venir. Après le déjeuner, faudra vite débarrasser la table pour recevoir la famille. À l’heure qu’il est, tous se préparent, plusieurs sont déjà en route. Et Ferdinand, conscient de la gravité du moment, se redresse, examine autour de lui si rien ne cloche. Certes, le lieu est étrange, mal éclairé par les deux ampoules, les murs de drap semblent flotter. D’un seul coup, dans la suite des années heureuses qu’il a connues au Bar du Télégraphe, la mort fait une brèche.
Lucienne apparaît, pâle, les traits tirés, les cheveux si blancs, frêle dans son costume de deuil. Elle s’assied auprès de Julie et d’Ernest et, dans la clarté verdâtre, tous quatre restent silencieux. Ils entendent les rumeurs de la rue ; ils aperçoivent, entre deux étoffes, une ligne mince et bleue, le jour ! Ils sont là, seuls, anxieux ; et, au fond de la chambre, plus sombre encore avec les volets clos, il y a le cercueil qui attend.
On soulève la draperie – de temps à autre, c’est un client, et Lucienne lui crie : « Non, c’est fermé. » Ferdinand s’exclame :
— Ah ! voilà le gros. Tu es en retard…
— Un peu, réplique le gros Édouard. (Élise lui a fait une scène au dernier moment, elle ne voulait pas assister à un enterrement civil.) C’est très beau, dehors. Pas, ma grande ?
— Oui, dit Élise entre ses dents.
— Ernest est là, il vient aussi à l’enterrement, reprend Ferdinand, en poussant son cousin.
— Je l’avais vu petit comme ça, souffle Ernest, le bras tendu.
— Et maintenant, soupire le gros, il ne bouge plus. Faut que j’aille le saluer.
Il s’arrête sur le seuil de la chambre, ôte son chapeau, demeure raide. Albert, il est enfermé dans ce cercueil. Trois jours qu’il est mort… trois… Le gros Édouard, ce silence, cette immobilité l’écrasent. Il ne pourra jamais s’habituer à cette séparation, ces trois journées lui paraissent longues comme des mois. Mais le temps passera sans lui rendre son frangin. Une année viendra où il se tournera vers cet instant même, et il songera que son frère était alors presque vivant.
Lorsqu’il revient dans la boutique, il a les yeux rouges, il soupire. « Je suis comme un gosse, je chiale », et il propose d’aller au Tabac boire l’apéritif.
— Nous, dit Lucienne, on prépare le déjeuner.
Puisqu’on vit, il faut manger, cuisiner, recommencer les gestes quotidiens, rapprocher les deux tables, y poser les assiettes, les couverts, des bouteilles. Il faut aussi, malgré soi, obéir aux commandements intimes de son corps ; oui, avoir, subir toutes les petites platitudes de l’existence et penser à des banalités. Parfois, le souvenir du mort gonfle et rompt soudain ce cercle d’habitudes, vous laisse tremblant, les yeux attachés sur la draperie funèbre…
De la plate-forme de l’autobus, Gaston et Germaine ont vu la boutique, tendue d’étoffes noires ; d’autres voyageurs ont eu le même regard ; seulement, ceux-là ne sont pas descendus à l’arrêt de la rue du Télégraphe.
De leur coin, au Tabac, Ferdinand et le gros Édouard aperçoivent le Bar. Ils y voient entrer Germaine et Gaston. Alors, ils se lèvent, graves, lents, comme déguisés. La rue est grise, pauvre, la vie y coule sans laisser de traces. Mais aujourd’hui… Bien qu’Albert n’habite plus Belleville depuis trente ans, avant de le quitter à jamais, et peut-être pour la première fois, il accapare l’attention des gens du quartier. C’est midi sonné ! Des gosses qui sortent de l’école bayent devant les tentures, des femmes qui portent un filet lisent la lettre de faire-part – plusieurs se signent maladroitement – et des ouvriers, quoique ce soit l’heure de casser la croûte, ralentissent l’allure, il y en a un qui crie : « C’est le beau-frère du patron qu’on enterre ! » Personne qui, un instant, ne fixe sa pensée sur la mort d’Albert.
— Vous voilà, dit Lucienne. Mangeons !
Ils s’asseyent, coudes à coudes, à l’étroit et, dans le silence, Ferdinand répète : « Faut manger. » Les premières bouchées, on a du mal à les avaler. Un verre de vin. Oui, il faut se soutenir. On ne lui a que trop cédé, à la mort ; on en a la tête pleine, depuis ce début d’année.
— Elle commence bien, l’année.
— Ce pauvre vieux, déclare le gros Édouard, il me disait que 1933 verrait la fin de la crise mondiale.
— Pour lui, si.
— Oh, soupire Lucienne, il préférerait avoir encore sa part d’ennuis et être à table avec nous.
Elle s’est souvenu subitement d’un jour où Albert, Ferdinand et leur ami Portanier sont revenus fièrement de la pêche avec quatre beaux brochets. Elle avait dû les leur préparer aussitôt. Tous trois étaient pompettes et voyaient l’avenir en rose !
†
Dans un wagon de troisième, en compagnie de sa mère, de sa femme et du petit, Michel roule vers Paris. Il colle son visage contre la vitre. Ce n’est pas souvent qu’il voyage, en semaine, à cette heure-ci ! Le paysage lui paraît nouveau, plus vivant, un rien printanier déjà. Et lui, ne se sent-il pas plus léger ?
Françoise passe en revue les trois gosses et leur fait des recommandations ; parce que, les gosses, ils ne savent pas encore bien ce que c’est qu’un mort. Victor s’impatiente ; chaque minute qui s’écoule, il la vole à Albert. Au surplus, il ne tient pas à ce que le gros Édouard, là-bas, décide de tout à tort et à travers, inspiré par son Élise !
Gorin et sa femme ont déjeuné tranquillement. Gorin se verse un petit verre de calvados, il allume un cigare et s’installe dans un fauteuil.
— Inutile d’arriver avant trois heures !
— Tu diras au gros que je veux le revoir, ordonne Ribéroche à sa femme. Et que si je n’ai pas été à l’enterrement d’Albert, c’est que je ne peux plus me lever. Hein, dis-lui, j’attends sa visite.
— Mais tu sais que si tu parles…
— Nom de Dieu ! interrompt Ribéroche. C’est ton plan, garce, d’empêcher mes copains de venir ?
Paula est assise dans sa salle à manger. Il y aura demain une semaine, ses tribulations commençaient ; bientôt, elles vont finir. Elle va revoir la famille Singer, et ce cercueil dans lequel est enfermé l’homme avec qui elle devait vivre, son amant de quelques jours… rien de plus. Ce matin, des employés sont venus, ils ont désinfecté, emporté matelas et tentures ; cet après-midi, le corps sera au fond d’un caveau. Il ne s’agit plus, pour elle, que de nettoyer vite son esprit de tout souvenir.
†
Dans l’arrière-boutique, tandis que Lucienne passe le café, Élise répète :
— C’est toi qui dois le lui raconter, moi j’ai eu ce matin une scène avec lui.
— Bon, je lui raconterai, promet Lucienne.
Et après avoir versé le café à tous, elle s’assied à côté de son frère, qui digère, le visage rouge, les traits détendus.
— Édouard, commence-t-elle, pendant que vous buviez votre apéritif, du cimetière il est venu quelqu’un. C’est au sujet de ton caveau, paraît que dans le haut il n’a pas la largeur voulue… et que ça fera peut-être des ennuis pour y descendre le cercueil.
— Quoi ! crie le gros Édouard, soudain réveillé, mon frangin on ne pourra pas l’y mettre ?
— L’homme n’a pas dit non.
— C’est la faute à ton cher ami Riffier, glisse Élise.
— Tu as entendu, Ferdinand ? Ah ! faites travailler des copains. Celui-là, j’irai dans sa boutique l’engueuler !
— Tais-toi, souffle Lucienne.
Michel et les siens sont là, dans l’entrebâillement de deux tentures.
— On finissait de déjeuner, explique Lucienne. Entrez donc !
Elle fait asseoir sa vieille sœur près du cousin Ernest, car tous deux se connaissent ; étant jeunes, ils devaient même s’épouser. La vieille Marthe plante sur Ernest un regard trouble ; Ernest porte ses deux mains à ses oreilles, Julie lui crie : « Tu reconnais ton ancien béguin ! » Il secoue la tête. Cette femme rabougrie, avec un voile, des lunettes, de la moustache, est-ce possible que ce soit Marthe ?
— Voilà Victor et ses gosses !
Il y a un peu de bousculade, on n’y voit pas trop, chacun se case en chuchotant. Julie et Lucienne vont dans l’arrière-boutique et l’on entend un bruit d’eau et de vaisselle. Le gros Édouard met Victor au courant de sa mésaventure, Ferdinand se joint à eux, et ils tiennent à l’écart un dernier conciliabule.
— Le marchand de mort et ses hommes ne tarderont pas, conclut le gros Édouard.
— Sortons, dit Victor.
Et, dehors, le gros Édouard aperçoit la femme de Ribéroche, Victor des camarades de magasin, Ferdinand des commerçants du quartier. Tous apportent des fleurs, de vraies fleurs qui s’entassent dans la chapelle ardente. Ah ! un taxi, quelqu’un en descend.
— C’est l’aîné de Marthe, annonce Ferdinand. Salut !
— Quelle triste circonstance, répond Adolphe.
— Faut une mort pour qu’on se rencontre, soupire le gros Édouard, la main tendue.
Entre le trottoir et la boutique, on circule, si bien que le tapis recouvrant le carrelage est taché de boue ; des draperies flottent ; mais, malgré tout, le lieu reste imposant, chacun brusquement y fait silence.
— Tout est en ordre, dit Lucienne, les porte-morts pourront passer, et elle met son chapeau dont Élise lui arrange le long voile.
Dans un coin, Julie raconte à Germaine et à Gaston comment est mort le vieux père Barbaroux, qui aimait beaucoup son petit Gaston ! « Il est mort en buvant un verre de cognac. On lui aurait jeté une allumette dans le corps, il aurait pris feu cet homme, tant il a bu ! » Ernest est resté dans son fauteuil, la tête sur l’épaule, le regard fixe ; et la vieille Marthe n’a pas bougé. Les gosses, parfois, viennent près d’eux et les examinent sous le nez ; puis ils repartent et se faufilent dans la chapelle, y renversent des bougeoirs, ou ils vont chercher Nono qui flaire devant la chambre mortuaire.
Les Gorin arrivent, en compagnie du patron de la Brasserie des Sports et de sa femme, une mulâtresse ; ensuite, c’est le successeur d’Albert, avenue de Clichy. Et d’autres : des amis du gros Édouard qui étaient aussi ceux d’Albert. Puis Paula, que Victor et Ferdinand saluent discrètement. Tout ce monde ne peut tenir dans la boutique et se disperse sur le trottoir. Des curieux s’attroupent, c’est un enterrement comme on en voit peu dans ce quartier !
— Silence ! commande le gros Édouard.
Gravement, suivi de l’ordonnateur – qu’il appelle le conciliateur – et de quatre hommes, il pénètre dans la chambre. Un instant, il se recueille. Allons ! Les hommes des pompes funèbres s’emparent du cercueil, s’interpellent à voix basse, se courbent, mais ne peuvent empêcher que le cercueil heurte le mur à deux reprises. Et, chaque fois, Lucienne et Élise, qui attendent dans l’arrière-boutique, ressentent un choc au cœur.
On pose le cercueil dans la chapelle, on le recouvre d’un drap dont les plis tombent majestueusement. Hommes et femmes se taisent. Les uns sont près du cercueil, les autres sur le trottoir ; et beaucoup d’étrangers stationnent maintenant de l’autre côté de la chaussée. De près ou de loin, on voit l’ouverture ténébreuse de la chapelle, avec le cercueil entouré de fleurs vivantes et de grands cierges – qu’on n’a pas allumés, en dépit des observations d’Élise. Les draperies cachent presque totalement la devanture du Bar du Télégraphe. Et cette chapelle et cet autel funèbre qu’est le cercueil, ce décor semble s’étaler dans la rue, s’y isoler, comme un monument improvisé à la mémoire d’Albert.
Au milieu de cette foule, dans cette vieille rue de Belleville où, au passage, ralentissent les voitures, face à ses amis et à des inconnus, il est étendu dans son cercueil, Albert. Comment ? Ceux qui ont posé le couvercle pourraient seuls l’expliquer. Gonflé, décomposé, raide, serré entre ces planches, entre des feuilles de fer et de plomb. Lui seul délivré, indifférent à l’heure, aux bruits, aux paroles. Peut-être contemplant une dernière fois ses camarades les hommes ? C’est pour cela, sans doute, qu’on l’expose, le corps ? Qu’il entende monter la rumeur de Paris, le murmure du vent, le chant d’un oiseau, le rire d’un enfant ; qu’il puisse regarder encore ces hommes, dont il était, lancés vers quels buts ? des femmes dont la marche gracieuse est une espèce de danse, des amants. Et, pour la dernière fois, la dernière, que la lumière du jour lui parvienne ; que s’étende au-dessus de lui le ciel clair. Il pense, peut-être : « Je suis hors du jeu, continuez sans moi, les amis. » Et le voici spectateur, esprit lointain, sans passions, sans chaînes, hors de ce monde…
Les hommes vivants, eux, ont encore à compter avec le temps, avec la nuit. Un fourgon automobile arrive, puis un car et deux « voitures de maître ». Il y a alors un remous dans la foule, un remous jusqu’au fond de la boutique. L’ordonnateur lance un ordre. Ses hommes, qui ont déjà transporté les fleurs, soulèvent la draperie, découvrent le cercueil – tous les regards se posent sur ces angles nus, sur ces flancs luisants. Ils le portent, le glissent dans le fourgon, et la porte claque.
— La famille, commande l’ordonnateur.
Lucienne, Élise, la vieille Marthe s’avancent, courbées, incertaines, et sous leurs voiles comme isolées de leurs compagnons, puis Ernest, puis Paula que le gros Édouard a invitée à monter aussi dans la voiture de maître. Les amis grimpent dans le car et s’y entassent ; mais ils sont plus nombreux qu’on ne pensait, Victor doit faire signe à plusieurs taxis.
Le gros Édouard a surveillé attentivement ces manœuvres. Il attend que le fourgon démarre, puis l’auto, puis le car, et il monte alors dans un taxi avec son petit Gaston. Un coup d’œil sur la chapelle dont le sol est jonché de feuilles, de pétales, de papiers ; un mot à Julie qui gardera la boutique ; et en route, avec encore un dernier regard sur la rue où la vie journalière reprend son cours.
†
À bonne allure, le convoi descend la rue de Belleville. Hommes et femmes qui le composent connaissent cette rue – le mort aussi la connaissait ! Beaucoup l’ont descendue, ou montée, derrière un corbillard, pas besoin de chercher loin dans ses souvenirs. Le fourgon, muni d’un fanion, ouvre le cortège. Le gros Édouard, qui le ferme, se penche souvent à la portière de son taxi, ronchonne s’il se mêle à leur file une auto étrangère, puis retombe sur son siège.
Au carrefour des Quatre-Arrondissements, un encombrement. Ensuite, par les boulevards extérieurs, on s’éloigne de Belleville.
Dans le car, les gosses ont collé contre la glace leurs visages et ils regardent défiler les maisons. Sales moutards, tout les amuse ! Il s’en trouve un pour crier qu’on va à la noce ! On est confortablement assis, au chaud, la voiture roule sans bruit ; bien sûr que c’est dommage qu’on ne soit pas de noce, pensent les grandes personnes, avec un gueuleton au bout du voyage.
— Personne ne fera un discours ?
— Pour dire quoi ? Allez, ce sera vite expédié, c’est civil.
— Il est mort chez une Espagnole qu’il avait connue par une agence.
— Moi, j’aurais peur de tomber sur un Landru.
— C’est lui qui, peut-être, est tombé sur une empoisonneuse.
— Elle se trouve dans la première voiture, un comble !
— La femme du gros porte le deuil. Son beau-frère, pourtant, elle ne pouvait pas le souffrir ; jusqu’à raconter qu’il avait voulu coucher avec elle. C’est pour vous dire que le deuil…
— J’ai une voisine, elle a perdu son père. Mais chaque soir elle va retrouver son type à l’hôtel, avec son voile derrière le cul !
Victor est installé avec sa femme, ses gosses, et Ferdinand. Son faux col l’étrangle ; il froisse ses gants dans sa main, nerveusement, ou se penche à la portière.
— Tout se passe correctement, dit-il.
— Attends, lui répond Ferdinand, au cimetière…
— Oui, ce sera encore de l’aria. Moi, je me ferai brûler. Élise poussera les hauts cris, si je pars avant elle, et c’est pour le coup qu’elle me traitera de païen. Tu entends, Françoise, je veux être brûlé.
— Mais après, on ne sait pas ce qu’ils vous rendent, murmure Ferdinand.
— Bah ! de toute façon, tu tomberas en poussière.
Paula, qui sent peser sur elle des regards hostiles, n’ose bouger la tête. Elle voit le fourgon mortuaire. Albert, elle le suivra jusqu’à sa dernière demeure. Et lorsque le cercueil reposera au fond de la fosse, seulement, et à jamais, elle sera délivrée de son angoisse.
À côté d’elle, Élise se tient raide, les yeux mi-clos, en marmottant une prière. Ils ne sont pas deux, se dit Élise, à penser au salut du défunt. Si, sa voisine ! On lui a raconté que Paula avait de la religion, mais ça l’étonne, une actrice… Elle se penche, cordiale, malgré tout :
— Ce ne sera pas long, puisqu’ils n’ont pas voulu qu’il aille à l’église.
— Je le leur avais suggéré, chuchote Paula.
— Il part comme un chien, reprend Élise, pas trop haut, parce que Lucienne est assise derrière. S’il n’y avait eu que mon mari… Mais ce sont les autres, ils sont pires que des nègres !
Elle se confie à cette femme, une malheureuse, et elle oublie un peu. Tout à coup, une voix pointue, singulière, la fait sursauter.
— C’est notre ancien quartier, Ernest, répète la vieille Marthe.
Et le vieil Ernest approche son visage de la glace. Il aperçoit un boulevard avec des arbres nus, des murs gris. « Le boulevard Ornano », lui crie Lucienne. La porte de Clignancourt est entourée de hautes bâtisses. C’est froid, monotone, impitoyable. Il retombe dans son coin, au fond de son passé.
— Oui, bégaye-t-il, on a été jeune.
Dans leur taxi, Gaston et le gros Édouard ne manquent pas de place.
— Maintenant, je suis heureux, petit, raconte le gros Édouard. Je voulais que nous soyons ensemble, mon frangin et moi. Je croyais qu’il m’aurait enterré, je n’ai pas eu cette satisfaction. Enfin, le principal, c’est qu’Albert il dorme tranquille pour le restant de ses…
Il se tait brusquement et pose la main sur son front en sueur, puis :
— Je ne sais plus ce que je dis, quand on est mort, on est mort. Élise me raconte qu’après la vie continue. Des blagues ! D’abord, c’est assez de vivre une fois, parce que ça recommencera toujours la même chose et s’il fallait remettre ça, encore gueuler, lutter… d’autant plus que moi, la deuxième fois ne me réussirait peut-être pas comme la première ? Élise, elle a peur de mourir, alors elle se raccroche au bon Dieu. Mais moi, la mort, je l’emmerde ! Tu m’entends, Gaston ?
Il ouvre son pardessus, son veston, aspire l’air en soufflant bruyamment.
— Tu as vu, reprend-il, plus calme, l’Italienne ; j’ai voulu qu’elle monte en tête. Je suis revenu sur ma première impression, c’est une brave petite, Albert aurait été heureux avec elle… plus qu’avec la belle Georgette, qui ne s’est pas dérangée !… Je lui ai remonté le moral, à Paula. « Vous, les Italiennes, je lui ai dit, vous êtes chaudes. Vous remettrez ça avec un autre homme. »
— On arrive, Édouard.
Le convoi, plus lentement, suit une avenue que bordent des magasins d’entreprises funéraires. Lorsqu’il était enfant, le jeudi, Gaston venait en admirer les monuments de marbre. En semaine, de la fenêtre du logement de ses parents, il voyait défiler dans la rue des corbillards – surtout des corbillards de pauvres – c’était leur chemin pour gagner Saint-Ouen ; il voyait aussi, le matin, le midi, le soir, passer des hommes et des femmes. Ça fait dans ses souvenirs comme une interminable procession, morts et vivants mêlés…
†
Le fourgon franchit la grande porte et, à sa suite, la famille, les amis. Il roule doucement dans l’allée centrale où de petites vieilles portent des arrosoirs, où un ouvrier pousse une brouette qui grince. Il s’est levé un vent aigre qui fait frissonner. Et, dans le cortège, personne ne dit mot. Le caveau n’est pas loin, paraît-il, après cette rotonde au milieu de laquelle s’entassent des couronnes neuves ou défraîchies.
— À gauche ! crie un garde.
Presque immédiatement le fourgon s’arrête. Les croque-morts en ouvrent la porte ; l’un d’eux distribue rapidement des fleurs. « Allez », commande l’ordonnateur. Et, derrière le cercueil, les hommes chapeau bas, les femmes yeux baissés, s’ébranle la famille.
À côté de la fosse, sur le sol boueux, repose le cercueil.
Le gros Édouard s’en approche pesamment, le bras tendu… sa fleur tombe dans la boue. Victor, sourcils froncés, yeux grands ouverts, regarde : Albert est dans cette boîte, nu par cet après-midi d’hiver – mais, bientôt, il aura encore plus froid. Ferdinand se tourne et jette au hasard la rose dont il a nerveusement brisé la tige. Gaston a posé sur le cercueil une rose si blanche, il avance la tête pour examiner le trou suintant. Puis c’est Lucienne qui arrive, Lucienne qui n’a presque plus la force de tendre le bras, repartir, quitter son frère étendu sur le sol visqueux ; puis la vieille Marthe qui ne voit rien, piétine ; puis Élise qui se signe trois fois.
Dans l’allée centrale, en bordure du trottoir, ils sont immobiles, plantés comme des fleurs noires, avec dans leur esprit l’image d’Albert dont ils se sont pour toujours séparés. Les amis arrivent, défilent. On reconnaît certains ; pour d’autres, la tête vous fait si mal qu’on ne peut plus en retrouver les noms. Tous vous serrent la main, en murmurant des paroles de consolation, des paroles usées, mais douces tout de même à entendre. Des femmes se penchent, donnent des baisers de leurs lèvres humides et chaudes. Voici Gorin, digne, si triste… Mme Ribéroche, sa sœur… Une mulâtresse… Paula… Portanier, des gens de la rue de Belleville…
Subitement, plus personne. La famille reste à l’alignement, figée, avec des bras qui se tendent. Un dernier ami touche le dernier maillon de cette chaîne et rejoint les autres membres du cortège. Tous s’éloignent, vite ; quelques-uns gesticulent, on entend des éclats de voix, un rire.
— Pour nous c’est pas fini, dit alors le gros Édouard.
— On vous attendra à la porte du cimetière, propose Lucienne.
Les hommes reviennent sur leurs pas et s’arrêtent devant le caveau. Des ouvriers passent de larges courroies sous le cercueil. « On ne pourra jamais le mettre à plat », dit l’un. Et le gros Édouard sent la colère et le désespoir le gagner. Le cercueil glisse, grince sur la pierre, est éraflé, puis bascule et disparaît. « Non ! crie une voix, ça ne passe pas. » Penchés sur le trou, les ouvriers discutent.
— Ce coquin de Riffier avait une pierre tombale trop étroite à caser !
— Son caveau va en se rétrécissant dans le haut !
— Enfin quoi, notre grand-mère a pu y descendre, dit Victor.
Des coups de marteau, des paroles brèves, des jurons.
— Et moi, pour entrer, comment je ferai ? demande le gros Édouard.
Il écarte brutalement Ferdinand et Victor.
— Il est comme il était sur son lit de mort, ça va prendre deux places… Non !… Je ne veux plus que vous y touchiez, les gars !… Arrêtez, dans le fond, que je vous dis !
Çà et là, des formes noires, inclinées et immobiles, se redressent : ce sont des vieux qui priaient, peut-être nettoyaient une tombe. Derrière une ligne d’arbres effeuillés, un train file, avec un cri bref. Au-delà des croix, des cheminées d’usines, les toits bleus ou rouges, des fabriques. Dans le ciel, de lourdes fumées puantes se déroulent.
Le gros Édouard a mal choisi son coin. Et ce n’est même pas sûr qu’il puisse y reposer !… ni Élise !
— Ah ! crie-t-il, en gesticulant, je ferai foutre tout en bas. J’irai dès demain voir votre patron !
Et il s’incline au-dessus de la fosse : le cercueil n’est pas posé à plat, normalement, mais comme coincé, posé sur un de ses angles. Une sensation horrible l’oppresse, une sorte de remords, comme s’il n’avait pas fait tout le nécessaire pour son vieux frangin et participé à ce sabotage – ces types qui lui tapaient dessus ! Il jette une fleur, puis se recule :
— Venez, vous autres !
Au carrefour, une dernière fois, ils tournent la tête.
— Ah ! cet enculé de Riffier, lance à pleine voix le gros Édouard, s’il était là, quel coup de poing dans la gueule…
— Ne fais pas un esclandre, souffle Victor en l’entraînant.
— C’est un dégueulasse… et tous, là-dedans… Il a glissé un billet à un chef et ça s’est fait en douce…
Il se tasse, trébuche, lâche un sanglot. « Albert, mon frangin… » Puis, à Victor et à Ferdinand :
— Je m’en fous à présent du pognon, je ferai reconstruire mon caveau.
Il marche entre Ferdinand et Victor qui le tiennent chacun par un bras. Il n’a plus le courage de gueuler, il dit, lourdement :
— La mort, si on commence avec elle, alors on n’en finit jamais.
†
À la porte du cimetière, ils retrouvent les femmes.
— Ça n’a pas pu s’arranger, leur annonce Ferdinand.
— Dieu se sera acharné sur lui, chuchote Élise.
— Fous-lui la paix à ton bon Dieu ! crie le gros Édouard. Il a autre chose à faire !
Lentement, ils se remettent en marche. Ils s’imaginent être encore au cimetière, parce que ceux que le gros Édouard appelle en bloc « les marchands de mort » étalent sur le trottoir leurs couronnes, leurs croix, leurs entourages, leurs pierres tombales, et ils lisent des inscriptions toutes prêtes. Quand ils débouchent sur l’avenue Michelet, Victor propose :
— On rentre à pied ?
La porte de Clignancourt est proche, peut-être huit cent mètres.
— Voulez-vous marcher, les femmes ? reprend-il. Ça nous remettra.
Elles s’avancent de front sur le trottoir large et enfin libre. Toutes, avec leurs préoccupations, leurs angoisses, leurs espérances et leurs tristesses. Elles se les confient ; ou, une dernière fois, elles parlent d’Albert, de sa vie, de son enterrement, et elles répètent que tout, en somme, s’est passé sans anicroche, ce qui fait ricaner Élise. Et, à chaque pas, le mort, elles le laissent un peu plus seul.
Les hommes forment plusieurs groupes. Ferdinand donne le bras au vieil Ernest ; Gaston et Michel, les mêmes pensées les réunissent ; et, à l’écart, le gros Édouard et Victor discutent. Eux prennent leurs dispositions pour les journées à venir. Car, si on en a fini, réellement fini, avec le cadavre, longtemps encore il faudra s’occuper d’Albert, de ses biens. Voir le notaire, signer chez lui des paperasses ; aller à la banque et faire ouvrir ce coffre dans lequel Albert entassait « du liquide » : soixante mille francs de dollars-or, et quatre-vingt mille francs de billets de banque.
— Écoute, conclut soudain le gros Édouard, si je savais que je dois crever demain, je mangerais ce que j’ai !
— Tu peux vivre encore vingt ans.
Et ils se taisent, courbent les épaules, parce qu’ils ignorent tout de la mort qui les frappera. Où ? Quand ? Ils pressent le pas pour rejoindre la famille.
— Avec Albert ! crie Ferdinand au vieil Ernest, quand on était gosse, on est venu souvent ici, à cause de la foire aux puces. Tu te rappelles ?
Aujourd’hui, pas d’étalages, peu de promeneurs. Les guinguettes sont fermées ; une seule est ouverte, il en monte une odeur de graisse et de vin aigre. Des hommes, français ou indigènes, manœuvres, vagabonds, chômeurs, traînent une existence dont ils ne savent que faire, près du cimetière qui les attend ; ou bien suivent cette avenue qui file vers Saint-Denis rejoindre d’autres avenues, puis des routes qui, elles, traversent des villages où poussent de vrais arbres, où les cimetières sont paisibles.
— Ici, de mon temps, répond le vieil Ernest, en s’arrêtant, c’était la campagne.
— Remonte ton col, lui conseille Ferdinand.
— Les femmes, vous n’avez pas froid ? demande Victor.
Maintenant, ils ne forment qu’un seul groupe qui barre le trottoir, ainsi qu’une haie sombre. Ils marchent, face au vent qui souffle, face au soir qui vient, leurs yeux fixés sur la ville, au bout de l’avenue, dont les premières lumières brillent. S’ils tournent la tête, derrière eux c’est la vraie nuit. Au cimetière, où ils ont laissé un des leurs, le crépuscule enveloppe les tombes ; plus personne ne circule dans les allées, à présent les morts doivent être bien entre eux. Comme ça à Saint-Ouen, à Pantin, à Thiais, dans tous les cimetières de la banlieue. Où, aujourd’hui, sont venus échouer des morts tout neufs, où demain arriveront d’autres morts, Parisiens qui retrouveront les multitudes et les laideurs de leur Paris.
— C’est la première nuit qu’il va passer là-bas, dit Lucienne.
Et leur pensée se glisse dans la fosse, avec le mort, cherche à en imaginer le pesant sommeil, la solitude, le chaud et le froid qu’il ressent.
— Moins vite ! crie la vieille Marthe.
Il faut régler son pas sur celui des vieux, les encourager :
— Encore cent mètres, et c’est Paris.
Quand la barrière sera franchie, ils se sépareront. Une mort les assemble, une nouvelle mort les réunira. Avec qui, en moins ? Ernest ? ou Marthe ? Voilà, un jour, pour eux, on suivra encore cette avenue, ou une autre.
— Ce ne sont pas toujours les vieux qui partent les premiers, Michel, chuchote Gaston.
— Oui, réplique Michel avec violence, pour nous il y a la guerre !
Enfin, l’octroi. Et tous poussent un soupir, qui est presque de joie.
Allons, c’est bon de se retrouver dans Paris, d’hésiter pour traverser la chaussée, de ne savoir plus quoi regarder, d’entendre tant de bruit, d’être bousculé, écrasé, surpris, parce que tout ça c’est la vie ! Oh ! oui, il faut que les morts restent avec les morts, hors des villes, et que sur chacun d’eux pèse une pierre froide ; que leurs tristesses, leur passé, leurs secrets, ne viennent pas se mêler aux vôtres ; et que tout, enfin, soit tranché. Qu’il y ait les vivants et les morts… Albert, au fond de son caveau… et le gros Édouard avec Élise, Lucienne avec Ferdinand, Gaston et Germaine, Victor et ses gosses, Michel, Paula, et quelque part Gorin, et Ribéroche qui ne veut pas mourir, et Portanier qui songe à retourner bientôt à la pêche, des amis, des camarades, qui marchent, rient, mangent, et font l’amour alors qu’il en est encore temps !
Un boulevard, que chacun traverse comme il peut, selon son coup d’œil et sa force. Sur un refuge, tous se réunissent, quelques-uns sont haletants, mais sourient. Ils forment là comme un îlot humain, calme, simple, solide. Ils sont encore unis par le souvenir d’Albert. Chacun parle de lui, peut-être pour reculer l’instant de regagner son logement, de reprendre sa petite existence ? Chacun vit seul, et seul trouve sa voie. Mais on pourrait peut-être aller la main dans la main, tous les hommes ? être liés fraternellement par la vie, puisqu’on est liés obligatoirement par la mort ?
De cette place naissent plusieurs rues. Plus avant, elles pénètrent dans Paris et, de leurs lumières, de leurs bruits, de leurs silences, elles semblent appeler chaque membre du groupe qui s’attarde sur le refuge. Eux résistent. Les jours qui viennent de s’écouler, ils les ont vécus ensemble, ils en ont partagé les angoisses et les peines, ils ont échappé à leurs pensées moutonnières, et chacun avec ses armes a lutté contre le malheur. La mort les a tirés de leur solitude, comme elle en a tiré Albert. Cet homme obscur que fut Albert s’est mêlé, lui aussi, à leurs vies, s’est donné, s’est perdu en eux. Ils le connaissent maintenant, sans masque, nu, et cette vie morne qui fut sienne, quelques-uns en garderont le souvenir – et l’horreur !
Les lueurs rouges d’une enseigne éclairent brusquement le refuge. Autour, le sol paraît trembler, les autos le frôlent et poursuivent leur course insensée. Soudain, ce tourbillon entraîne un membre, puis un autre membre du groupe.
— Moi, c’est par là.
— Et moi, tout droit.
Puis la voix du gros Édouard, qui domine le tumulte :
— Élise se sent mal, on va prendre un taxi. Au revoir, tous !… À demain, Lucienne !
Et puis la voix de Michel, au milieu des siens :
— À bientôt !
— Dimanche prochain ! crie Gaston, on ira te voir à Adamville.
— Nous aussi, ajoute Victor.
Tous, ils se sont fait la promesse de se revoir, une promesse chaude, vraie, qu’il faut tenir vite, avant que les soucis et le travail ne vous la fassent oublier.
— Venez donc un après-midi au Bar du Télégraphe, répète Ferdinand à Paula.
— On parlera de notre disparu, continue Lucienne.
— Non, répond Paula. Je vous dis adieu.
Elle pose un pied sur la chaussée, puis l’autre, et s’éloigne sans tourner la tête, en fixant des yeux le boulevard étincelant. Ces gens, qu’ils parlent de leur mort, c’est leur devoir… et quant à elle, il lui faut se faire une vie – le dernier moment a sonné.
Sur le refuge, ils sont à présent combien ? Leur groupe est pareil à tant d’autres ! Victor prend son plus jeune gosse sur le bras, tend la main au plus grand, et donne alors le signal de traverser. Sans encombre, ils arrivent sur le trottoir, devant une bouche de métro.
— Nous, explique Victor, on monte dans le tram, c’est plus sain pour mes gosses.
— En voilà un, papa !
— J’irai ces jours-ci sur sa tombe, murmure Lucienne. Tu viendras ?
— Faut attendre qu’ils aient terminé les travaux. Ne pleure pas, ma frangine, c’est fini pour lui. Il a eu une belle mort, tandis que nous…
— C’est comme ça que je souhaite avaler mon acte de naissance, dit Ferdinand.
Victor pousse sa famille dans le tram, puis, dressé sur le marchepied, il fait un geste presque joyeux, il crie :
— Dormez bien !
Ferdinand saisit par le bras le vieil Ernest. Derrière eux, Lucienne, Gaston, Germaine descendent l’escalier du métro d’où monte une haleine chaude. Ils se mettent à la suite des gens qui piétinent pour atteindre le quai. C’est la vie qui les reprend, qui continue pour eux, qui comblera le vide qu’a creusé le départ d’Albert ; la vie, avec ses appels, ses violences, ses joies, ses odeurs.
Dans le wagon qui les emporte, au milieu de ces voyageurs qui parlent, rient, lisent des journaux, ils restent groupés, réunis par une même douleur et, plus que leurs voisins, sensibles à leur condition d’homme. Quelquefois, Lucienne se penche sur son fils : « Albert, il avait… », mais une rumeur couvre sa voix, un brusque cahot les sépare. D’un clin d’œil, Gaston lui répond. Son oncle, il y pense aussi. Et le gros Édouard et Élise qui arrivent chez eux, Michel et la vieille Marthe qui roulent dans un train de banlieue, Victor malgré les agaceries des gosses, les amis, oui, ils sont tous liés dans une même pensée, comme un dernier hommage à celui qui était Albert Singer. Avant que chacun, de nouveau, ne soit en marche vers sa vie et vers sa mort.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.