Chapitre 3 Quatre janvier
La lumière commence à poindre quand le gros Édouard s’éveille – toujours matinal, lui ! Il se redresse, s’étire, ça va ! Mais, brusquement, il se souvient, et son assurance et sa bonne humeur disparaissent. Il se lève, sans bruit, car Élise dort encore.
— La pauvre, elle a bien le temps de se tracasser.
Se laver ne lui donne pas des idées plus gaies. Est-ce que ça va durer ? À chaque geste qu’il fait, l’image d’Albert lui apparaît. Ah ! les matins d’été, dans leur villa, quand il recevait son frère… de chambre à chambre, en se rasant, ils se parlaient ; et ensuite ils se retrouvaient dans la cuisine pour casser la croûte. Une belle journée les attendait, puis d’autres, des années encore, croyaient-ils, de cette existence heureuse !
Cependant, avec les minutes, c’est la vie qui coule dans ses veines, toujours un peu plus de vie, un peu moins de mort. Il est prêt ; il se dit : « Ce matin, je dois obtenir le permis d’inhumer, si le commissaire me le refuse, je gueule… ou à moins qu’un billet… Je fais envoyer les lettres de faire-part. Et ce tantôt on ira chez Albert. » Il devra se grouiller. Bah ! plus on se remue, moins on réfléchit, et réfléchir trop, c’est de ça peut-être qu’est mort son frangin.
Il entend du bruit et retourne dans la chambre : Élise a ouvert les yeux.
— Tu vas déjeuner, ma grande.
— Tu crois, soupire-t-elle, la main sur son front. Je suis en transpiration…
— C’est rien !
— Rien ?
Si elle lui racontait ses cauchemars ! C’est vrai qu’il hausserait les épaules, on ne peut trouver du secours près de lui, il est tellement terre à terre. Quelle nuit elle a passée ! Elle sentait un poids lui défoncer la poitrine, l’air lui manquait, et les ténèbres étaient déjà celles du tombeau. Alors, elle priait. Mais le fantôme d’Albert ne la lâchait pas. Et puis, c’était à son tour de mourir. « On tombe dans le néant » : sans cesse Lucienne lui répétait ça, et l’espoir d’une survie l’abandonnait. Ainsi jusqu’au matin, avec de rares moments de sommeil – tandis que ronflait Édouard, quelle brute ! Ce sont tous des mécréants dans la famille, mon Dieu, va-t-elle payer pour eux ?
†
En arrivant à Paris, Michel s’est rendu au domicile d’Adolphe. Il a vu sa belle-sœur, qui mettra ce soir le frangin au courant – cette mort ne le touchera pas non plus beaucoup ! Et, maintenant, en route pour sa boîte !
Chemin faisant, il songe à sa mère. Toute la soirée, immobile et avachie sur sa chaise, elle a semblé plus absente, si lointaine. Un peu chaque jour elle les quitte, elle s’enfonce dans le silence et la nuit… pour rejoindre Albert… À midi, il ira au Bar du Télégraphe. Sa mère hérite ! À moins que… Hum, l’oncle ne les gobait pas. Jamais il ne leur faisait une place dans son auto. Et quand il tenait sa fameuse chemiserie, allait-on le voir, il vous écoutait d’une oreille distraite, le visage renfrogné, et dès qu’un client entrait : « Tu m’excuses, mon neveu, le travail avant tout. » Du travail comme Michel en voudrait dénicher !
Pourtant, Albert lui donnait ses vieux costumes – celui qu’il a sur le dos, par exemple, trop large, taché, mais suffisant pour un garçon de courses ! Il en ressent soudain une impression pénible de porter les vêtements d’un mort, comme si la guigne allait le poursuivre davantage.
†
Depuis le réveil, Ferdinand n’a pas cessé de se remuer, astiquer, bavarder. Les clients, après les condoléances d’usage, ne se soucient plus si vous avez ou non un mort dans votre famille, ils veulent être servis vite et bien.
À présent, le coup de feu passé, Ferdinand allume une bougie, il descend à la cave. Il s’accroupit devant un tonneau et tire du vin dans des bouteilles. Le liquide coule en chantonnant, et lorsque la musique change faut se méfier, hop ! fermer le robinet. Ferdinand est tout à sa besogne, il ne laisse pas tomber une goutte ; mais des jappements lui font tourner la tête : c’est Nono qui chasse les rats. L’année dernière, lui et Bijou se livraient ici à de ces poursuites !… Pauvre Bijou. Ferdinand était chez Édouard, avec Albert, lorsque Bijou a été écrasé devant la villa. Il n’était pas mort sur le coup, et Albert, tout pâle, le regardait mourir en répétant : « C’est mon meilleur compagnon que je perds.
Avant-hier matin, Ferdinand était aussi dans sa cave, il tirait tranquillement du vin, lorsque Lucienne lui a crié de monter. La voix de sa femme, il l’entend encore. Depuis, il a retrouvé son calme, mais Lucienne…
— Je ne veux pas qu’elle porte le deuil, murmure-t-il, ni qu’elle vive comme une recluse, parce que dans notre commerce…
Il se relève et ramasse ses bouteilles. Il se souvient que, le jour où Albert est venu pour la dernière fois, il lui a fait goûter de ce petit Vouvray dont il venait de recevoir un fût.
†
Paula n’est restée chez elle qu’un instant ; et elle n’est pas montée dans sa chambre. On ne sent plus d’odeur ; mais le silence pèse. Bref, elle se trouve dans sa villa comme une étrangère.
Ses achats, elle les fait dans le voisinage. Aujourd’hui, acheter ailleurs suffirait à donner mieux l’éveil – du reste, tout se sait déjà, Mme Parfault le lui a dit. Elle entre chez la boulangère ; on ne la laisse pas repartir sans lui demander :
— Est-ce vrai que vous avez eu chez vous quelqu’un de malade ?
— Oh, réplique-t-elle, j’ai un ami qui est mort d’une embolie.
La vérité, en somme. Elle répète sa phrase chez la fruitière, chez le boucher – comme une personne qui sait parfaitement jouer la comédie – et les gens la plaignent. Oui. Mais dès qu’elle se retrouvera dans la rue, ils ricaneront. Albert, ils l’ont vu souvent. « C’est son amant qui est mort », et peut-être disent-ils davantage, les Français ont si mauvaise langue. Tant que le commissaire n’aura pas délivré le permis… Elle se revoit au commissariat, un endroit puant et désagréable ; quand elle donne sa profession : artiste dramatique, on sourit.
Pour les voisins, pour le médecin inspecteur, à tous cette mort soudaine semble louche ; et si la famille se tait, c’est bien de crainte des complications. Ah ! pourquoi ne pas avoir tiré d’Albert mieux que des promesses, de l’argent qui vaut plus que les paroles tendres et les baisers !… Pourquoi ne s’est-elle pas servie, après tout, alors qu’elle en avait encore le moyen ? De lui, elle avait bien mérité de garder au moins un bon souvenir… sa grosse bague ? Albert, elle savait l’enjôler, le faire bavarder, lui qui restait muet devant les siens. Il aimait ses frères et sœurs à sa façon. « Ils portent mon nom. » Quant à ses neveux, ils étaient vraiment de la basse classe, et tous avaient un mauvais esprit. C’était un homme sensible aux attentions, un homme qui voulait être flatté, admiré, obéi. Quelle malchance ! S’il avait vécu seulement quelques semaines de plus, elle en tirait tout. Comme avec Ludovic, son négrier, comme elle l’appelait en riant – parce que lui, il avait fait sa fortune sur le dos des nègres.
†
Gorin trouve Ribéroche au lit, avec une sale mine, ses longues mains décharnées à plat sur le drap. Il lui demande gaiement :
— Alors, ça marche ?
— Depuis hier soir, répond Ribéroche d’une voix terne, je me sens mieux.
— Et si tu faisais tout ce que je te dis, gronde sa femme.
Gorin observe son ami : il n’en a pas pour trois mois, sûr. Ah ! si la Suzy s’absentait quelques minutes, il expliquerait à Ribéroche qu’ils doivent acheter vite l’immeuble que laisse Albert, car c’est une affaire épatante… surtout pour lui, Gorin, qui saurait bien s’arranger afin que les papiers soient à son avantage – une combine qu’il a imaginée ce matin !
— Oui, je passais… À propos, on t’a annoncé qu’Albert Singer était mort ?
— Je ne sais pas encore de quoi, murmure Ribéroche.
— Il paraît que c’est le cœur qui a cédé.
— Ah, le cœur, reprend Ribéroche. Moi, de ce côté-là, je suis solide.
— L’enterrement sera sans doute pour demain.
— Si je peux me lever…
Gorin lui sourit amicalement ; il voit la Suzy sourire aussi – la garce, elle ne sortira pas de la chambre ! Alors, il tend la main :
— Je reviendrai bientôt, vieux copain.
†
Au bureau, Gaston a revu ses camarades. Tous heureux de leurs jours de fête ! Et l’un d’eux lui a demandé : « Et toi ? » Il a répliqué : « Moi, lundi, j’ai perdu un oncle. » Sa phrase est restée sans réponse, le chef entrait, il a fallu se mettre au travail.
Mais Gaston n’a pas le cœur à sa besogne, aujourd’hui moins encore que les autres jours. Son métier de gratte-papier n’exige pas énormément d’attention, ça vous laisse l’esprit disponible. Il pense à son oncle. Il demandera à être libre ce tantôt, et demain toute la journée, et les camarades lui glisseront : « Tu t’en paies du congé. » Parce que la mort d’un homme, certes, c’est peu de chose. Cependant, si cet homme est lié à votre jeunesse et que sa fin vous ébranle, vous isole, ne vous lâche plus ? Les camarades remâchent leurs plaisirs ; et lui, cette mort. Ils sont emportés par une sorte de tourbillon ; et lui, il est immobile – tellement las de cette morne existence de bureau. Ferme-t-il les yeux, alors il se rappelle davantage… le visage d’Albert, son corps, et cette odeur… la nuit… Il ne faut pas que ces souvenirs se dispersent, glissent tout comme l’eau dans le creux de votre main ; qu’il ne sache pas entendre demain les paroles de celui que la mort a frôlé. Il ne faut pas qu’une nouvelle mort le trouve désarmé – celle de son père, ou celle de sa mère.
†
Victor s’est chargé de passer rue de Vaugirard, chez ce photographe dont Albert conservait un reçu dans son portefeuille. En chemin, il se répète : « Changer de quartier ne lui aura pas porté chance, ah non… la rive gauche, c’était pas son coin. »
Il entre dans un « studio » et présente son reçu. On lui donne une large enveloppe dont il tire avec curiosité une photo.
— Ça, Albert ?
Il a les cheveux luisants, collés sur le crâne ; le front haut et sans rides ; le regard conquérant ; les joues bien pleines. Victor le revoit, une minute avant qu’on ne ferme le cercueil, c’est cet Albert qu’il garde dans sa mémoire. Il tourne, éloigne, rapproche la photo. Eh bien, non ! Il tenait à posséder un dernier portrait du frangin, comme il était presque à la veille de sa mort. Mais là, Victor croit regarder un jeune premier de cinéma. Cette photo était destinée à Paula. C’est son Albert, à elle ; non le sien. L’histoire de l’Italienne et de son frère, vraie ou pas, il y songe. Peut-être qu’il allait connaître enfin le bonheur, Albert ? se dégeler, savoir se donner, vraiment devenir un homme ? Hélas, le destin l’a forcé de rester sur la route qu’il avait choisie à vingt ans !
Il range la photo dans l’enveloppe – un peu comme dans un cercueil. Il ne l’en sortira plus.
†
Quand Michel arrive au Bar du Télégraphe, la famille est à table. On lui fait une place. Et, après quelques bouchées, il dit :
— On a reçu hier soir votre dépêche. Alors, Albert…
— Oh ! on en a la tête cassée, interrompt le gros Édouard.
— Moi et maman, nous ne sommes pas au courant.
— Eh bien, si tu veux savoir, il est mort d’une embolie.
— Il n’avait pourtant jamais fait excès de rien.
— C’est un excès de la nature, déclare Ferdinand.
— Et il a laissé un testament ?
Le gros Édouard pose fourchette, couteau, et plante son regard dans celui de Michel.
— Le testament, il sera confié au notaire. Comme il est rédigé, ta mère n’a pas à y fourrer son nez, tu me comprends ?
— Marthe touchera vingt-cinq mille francs, explique doucement Lucienne.
— Peut-être qu’on ne touchera ni les uns ni les autres, glisse Victor. Une supposition… ce tantôt, on trouve un testament récent, et en faveur de l’Italienne ?
— Je fais rouvrir le cercueil ! crie le gros Édouard, et j’exige qu’on fasse l’autopsie. Ah ! bordel de bon Dieu, s’il y a eu crime…
— Tais-toi, supplie Élise.
— On sera bientôt fixé. Lucienne, vite le café, et qu’on se sauve !
†
À l’entrée de la rue Ganneron, leur petite bande est descendue du taxi. Ils arriveront comme de simples passants, mais toutefois ils prennent soin de suivre le trottoir des numéros pairs. En face, le 37 : une maison bourgeoise, avec balcons, sculptures, porte de fer forgé. Ils traversent la chaussée, pénètrent un à un dans le vestibule.
— Filez, souffle le gros Édouard, moi je préviens la concierge.
Ils montent un escalier aux murs tapissés, aux fenêtres à vitraux ; ils retiennent leurs pas, parlent sourdement, sursautent parce qu’une porte a claqué, et puis ils arrivent au troisième et, sur le palier, ils se concertent. C’est « à droite », une porte brune, d’aspect lugubre, qui cache quoi ? – penser qu’Albert en a franchi le seuil, pour la dernière fois, il n’y a pas une semaine ! Mais le gros Édouard enfonce avec précaution une clé dans la serrure.
— On croirait une bande de cambrioleurs, lui dit Victor.
— Ses voisins n’ont pas à savoir…
Il pousse la porte, il tourne un interrupteur.
— Entrez vite, et il referme derrière eux.
Ils sont dans l’antichambre et ils en regardent les murs ornés de deux photos en couleurs : Vue de Nice… Le Défilé des Poilus sous l’Arc de Triomphe. Personne n’ose bouger ni élever la voix ; enfin, Ferdinand murmure :
— Chez lui, on sent le renfermé.
— Et il y fait frisquet, ajoute Victor, je garde mon chapeau.
Seul le gros Édouard connaît les lieux. Avec assurance, il ouvre les portes : « Sa chambre… ses waters… la cuisine » et partout il allume. C’est un appartement de deux pièces, intime, propre ; seulement, quatre personnes y sont à l’étroit. Ils piétinent dans la salle à manger, en lorgnant à droite, à gauche, avec curiosité, et aussi une espèce d’inquiétude. Il leur semble que le frangin va se présenter, leur demander : « Vous faites quoi ? Vous êtes-vous essuyé les pieds, au moins ? » Car il était aussi maniaque qu’une femme ; une preuve : devant la salamandre, pour ne pas salir son plancher luisant, il a étalé des journaux. Ses meubles brillent, c’est du solide ! Un buffet à panneaux sculptés, des chaises à dossier de cuir repoussé, la table massive, et une belle desserte à dessus de marbre – malgré tout, il sera impossible d’en tirer l’argent qu’ils ont coûté.
— Remuons-nous, commande le gros Édouard. Vous êtes là comme des empotés ! (Il ôte chapeau et pardessus.) Nous sommes chez nous… Ah, ses papiers sont rangés dans sa cantine d’officier. Gaston, aide-moi à la tirer près de la table.
Il l’ouvre : oui, elle est bourrée de papiers. Il y fourre les mains, en tire un tas de feuilles : bleues, roses, jaunes, couvertes de lettres et de chiffres en gros caractères, de signatures accompagnées de titres ronflants.
— Ah ! s’écrie Ferdinand, ce sont ses actions… Compagnie Générale Transatlantique… Paris-Foncier…
— Celles-là, tu peux te torcher avec, interrompt Victor.
— Grand-Officier de la Légion d’honneur, ancien ministre, reprend Ferdinand.
— Ces types-là savent t’en promettre, gronde le gros Édouard. Et puis, un beau jour, ils t’apprennent que tes papiers ne valent même plus quatre sous. Albert aussi ils l’ont eu… J’en deviendrais anarchiste !
Il ouvre un carnet :
— Je crois que c’est mieux.
— Non, c’est son livret de rente en viager, déclare Victor… Soixante-quinze mille… On n’en reverra plus un sou.
— Et son livret de Caisse d’Épargne, ajoute le gros Édouard. Il a dessus… vingt mille !
— On pourra les toucher.
— Sûr ? demande Ferdinand.
— Voilà des carnets, dedans il inscrivait toutes ses affaires de Bourse, poursuit le gros Édouard.
Ils sont émus de revoir l’écriture d’Albert, bien lisible, régulière – on devine qu’il avait travaillé, étant jeune, dans l’administration – des chiffres soigneusement alignés, de longues colonnes, chacune se terminant par un total plus imposant. De carnet en carnet, ils lisent : trois cent mille… quatre cent vingt-cinq mille… cinq cent quatre-vingt mille ! Ils consultent aussi, dans un dossier que vient d’ouvrir le gros Édouard, la liste des actions, des vraies celles-là : Royal Dutch, Goldfields, Rio Tinto, General Mining, Randfontein, De Beers, Anglo Persan Oil, Haut-Katanga, Dunlop, Pekin Syndicate, American Tobacco, Kennecott, beaucoup de noms qu’ils déchiffrent mal, et enfin des noms français : Crédit Lyonnais, Nord-Lumière, Michelin, Banque de Paris, Crédit Foncier, Générale d’Électricité.
— Albert, il savait quand même conduire sa barque, remarque avec satisfaction Victor.
Il fait plusieurs paquets, les étiquette. Le gros Édouard, qui aime l’ordre, approuve, puis reprend allégrement son travail.
— Ses factures, ses déclarations d’impôts du temps qu’il tenait sa chemiserie… il les truquait parfois, un peu !… Ah, des cartes-réclames : Fasch … io… nable… c’est de l’angliche, il n’avait que le commerce dans la tête.
— Sa cantine est presque vide, annonce Gaston, en se penchant.
— Ne touche à rien, petit… Je commence à respirer, on ne voit pas un autre testament.
Et le gros Édouard étale encore sur la table des paperasses, des bricoles, un paquet de lettres dans lequel une large enveloppe attire soudain son attention.
— Celle-là vient de la Chambre, explique-t-il. Il avait écrit à son député pour avoir la Légion d’honneur, avec ses états de service il la méritait aussi. Je ne laisserai pas tomber son affaire. Gorin connaît au ministère de la Guerre un chef qui devait s’occuper de ça… hier soir, il m’en a reparlé.
Il examine attentivement des papiers militaires, puis ouvre une petite boîte qu’il présente avec précaution ; dedans, sur de la ouate, une croix de guerre, des galons d’or, des brisques, deux écussons.
— Ça, les gars, reprend-il d’une voix solennelle, je vous demande de me le laisser.
— On te le laisse, réplique Ferdinand.
— Je prendrai aussi son casque et son sabre, j’en ferai une panoplie. Pauvre vieux… une des dernières fois qu’on s’est vu, il m’a parlé encore du jour où Foch lui avait causé… À propos, il venait justement de recevoir une convocation.
— Il y a quatre ans, dit Victor, te rappelles-tu, on avait été dans ton auto le retrouver au camp de Mailly ?
— Il nous avait raconté que notre armée se servait de nouveaux tanks, il était content.
— Lui, grogne Ferdinand, je crois qu’il aurait remis ça !
Il se tait, parce que sur ce sujet il n’a jamais été d’accord avec ses deux beaux-frères – mais Victor est de son côté. Ils se sont engueulés souvent pendant la guerre, même après, quand le gros et Albert prétendaient qu’on devait reprendre les armes pour « se faire payer ». Aussi, il regarde froidement le gros Édouard ranger les reliques dans sa poche, puis décrocher du mur ce sale attirail.
— Sa correspondance, on en fait quoi ? demande Gaston. J’y ai jeté un coup d’œil, on trouve de tout, même les annonces qu’il insérait dans les journaux.
— Les annonces, dit le gros Édouard, c’était pour son commerce.
— Pas celles-là !
— Oui, affirme Ferdinand, c’est de cette façon qu’il a lié connaissance avec Paula.
— Tiens, j’ignorais, marmonne le gros Édouard.
— Je vous lis un brouillon, reprend Gaston.
Madame,
Votre annonce dans Candide attire mon attention et, pour cette raison, je tente le hasard en vous adressant ces quelques lignes. Je suis seul. J’ai cédé, il y a quelque temps, un fonds de commerce à Paris. Toute ma vie s’est passée dans les affaires. Avant 1914 je voyageais beaucoup pour le commerce ; pendant la durée des hostilités, au front ; et j’ai fondé ensuite une maison. Je désirerais trouver une compagne sérieuse, affectueuse.
Parfaite santé, bien physiquement, caractère régulier, célibataire, officier de réserve, 46 ans. Mon avoir, au cours actuel, s’élève à environ 860 000 fr. (immeuble, valeurs). J’ai également une voiture.
Je suis à votre disposition pour une entrevue qui nous fasse connaître nos chances de mutuelles sympathies et veuillez me faire réponse à J. M., agence P. O. P.
— Eh bien, jamais je n’aurais cru ça d’Albert, souffle le gros Édouard. Fallait qu’il s’ennuie ferme.
— Il répondait à l’annonce suivante :
Veuve, quarantaine, sans enfant, grande, bien cultivée, belle voix, musicienne, propriété 500 000, banlieue parisienne, rente 22 000, femme d’intérieur, épouserait âge situation rapport, élégant, belle prestance.
— Est-ce qu’il l’a vue, cette veuve ?
— Faudrait lire les lettres.
— Lis, tu nous raconteras.
Eux, ils passent dans la chambre.
— On regardera partout, peut-être qu’il cachait de l’argent dans des coins – car le gros Édouard fait ainsi.
Ils tâtent le mur que recouvre un papier grenat à grosses fleurs noires et or ; décrochent une photo artistique : le Baiser, déplacent les fusées et les obus qui encombrent la cheminée, fouillent dans un vase de bronze ; ils ouvrent le tiroir de la table de nuit, puis soulèvent le matelas, et enfin tirent la porte de l’armoire.
— S’il nous voyait, dit Victor, en soupirant.
— Il avait une épingle de cravate avec un beau brillant, répète le gros Édouard, faut que je mette la patte dessus. Ou alors, c’est l’Italienne…
Ses grosses mains fouillent, renversent les piles de linge. Il trouve un canotier, un chapeau de feutre, une casquette de voyage ; une série de cravates, des belles, des faux cols empesés, des chaussettes de soie, le tout provenant de sa chemiserie ; un képi de lieutenant d’artillerie ; et sa ceinture pour maintenir son estomac. Pas trace d’épingle ! Des costumes : gris clair, bleu, marron, étoffe sombre ou étoffe fantaisie. Bref, le gros Édouard revoit toutes les « frusques » de son frangin, et il se rappelle leur bon temps, lorsque Albert venait lui rendre visite ou qu’ils partaient en promenade.
— Ah, en voilà assez, et il s’assied au bord du lit grand ouvert, le lit où reste un creux.
Dans la salle à manger, Gaston est installé devant la table. Sous ses yeux, plusieurs paquets de lettres avec leurs enveloppes, chaque paquet entouré d’une ficelle ; des chansons faubouriennes ; des brouillons, quelques feuilles où il reconnaît l’écriture de son oncle, bien moulée. Et il en prend une, jaunie, qui porte ce titre : Voyages Auto 1932.
7 février : Petit-Morin avec Portanier, deux brochets. 7854 97.
20 mars : Promenade Coulommiers, Gretz, accus. 7919 125.
Pâques : Pêche Saint-Cyr-sur-Morin avec Ferdinand, Portanier, bredouille, gueuleton ! 8128 130.
17 avril : Fontainebleau avec Ribéroche, carpes, musée. 8344 125.
24 avril : Mantes, avec le gros et Élise, Bijou en chasse. 8469 124.
8 mai : Rambouillet, avec Janny, couché. 8598 128.
15-16 mai : Villa Édouard, laisse Bijou. 8843 121.
21 mai : Graissage complet.
29 mai : Ermenonville, Senlis, Carrefour de l’Armistice. 9177 115.
18-19 juin : Melun, ouverture pêche avec Ferdinand. 9454 141.
29 juin : Vidange, visite du dôme du Sacré-Cœur, 230 marches.
6 juillet : Deauville, Casino, Lucette, panne.
15 juillet : Fontainebleau, avec le gros et Élise. 9824 179.
17 juillet : Mon petit Bijou mort.
23 juillet : Départ Paris pour Juan-les-Pins, Nice.
17 août : Retour, compteur arrivée 12346 + 250 = 12596 - 9824 = 2772, litres essence 280. Moyenne 9 litres 700.
30 août : Visite ancien front de Champagne, le Chemin des Dames, crevé.
24 septembre : Beauvais, permis de pêche le Thérin. 13250 171.
2 octobre : Versailles, Saint-Germain, forêt, avec Lily. 13504 102.
23 octobre : Melun, avec Ferdinand et Gorin, un brochet. 13649 125.
6 novembre : Villa Édouard, avec Lucienne. 13905 132.
27 novembre : Bois de Boulogne, Yvonne. 13980 44.
3 décembre : Nettoyage filtre carburateur.
Gaston relève la tête : dans l’antichambre, le gros Édouard vide un placard, en criant :
— Ah ! on peut dire qu’il l’aimait, la pêche.
Ferdinand lui répond :
— Je prendrai ses lignes à brochet… son vivier !
Victor lâche une exclamation, puis :
— Je viens de trouver deux boîtes de préservatifs. Il y a toute une pharmacie dans sa cuisine !
Alors, Gaston repose sur la table le journal d’Albert ; il déficelle un paquet et ouvre une lettre :
Monsieur,
Votre annonce retient mon attention ; en conséquence, je vous demanderai de me faire savoir si vous pouvez vous rendre à l’endroit que je vous désigne ci-dessous.
Des correspondants rencontrés désirent me voir, ceci pour mon esthétique. Je pense que vous voulez comme moi ne pas perdre votre temps. Je tiens à vous dire que ma fortune est placée de façon sûre et que je ne désire pas m’intéresser à des affaires. À vous lire, agréez, Monsieur, mes salutations distinguées. Rendez-vous 3 heures, métro Pyramides.
J’aurai à la main le Cri de Paris.
Une annonce est collée sur cette lettre :
Dame distinguée, sympathique, bien sous tous rapports, quarantaine, belle situation indépendante, bel intérieur, désire rencontrer monsieur même condition en vue mariage. N∘ 4504 E.
Gaston choisit une enveloppe bleue, dont il tire une feuille parfumée :
3 juin 1930.
Votre annonce attire mon attention et, estimant qu’une entrevue est avant tout indispensable, je viens la faciliter. Nous pourrions nous rencontrer dans un endroit agréable, mettons lundi, à 5 heures, au bar de l’Astoria : le Marly. Je serai en rose, et vous aurez cette lettre sur votre table.
Je suis blonde, mince, gaie, très belle santé, très affectueuse, aime la vie à deux, n’aime pas l’argent pour l’argent, mais simplement parce qu’il en faut et que je suis habituée à bien vivre. Voilà pourquoi je désire une situation en rapport (j’ai une centaine de mille francs de rentes).
Si vous pensez qu’un entretien soit utile, répondez-moi, je serai au rendez-vous.
Le brouillon d’une réponse :
Je suis en possession de votre aimable lettre. Je serai lundi à l’endroit indiqué, sauf contre-ordre.
Dans une seule enveloppe, Gaston trouve trois lettres, il les classe.
18 septembre 1931.
Ce matin, je prends connaissance de votre annonce dans le journal Mariage. J’ai 39 ans, blonde, taille 1 m. 68 environ, un peu forte, très bien faite, bonne éducation, sérieuse, gentille, gracieuse, d’une excellente famille banlieue parisienne. Je suis divorcée, n’ayant pas trouvé le bonheur. J’ai beaucoup hésité à me remarier, mais toujours seule, sans affection, je serai heureuse de rencontrer l’âme sœur.
J’habite un pavillon m’appartenant. J’ai d’autres immeubles, mais ma situation ne correspond pas à 800 000 francs.
27 septembre.
Bien reçu votre gentille missive qui m’a fait grand plaisir. Mon impression était réciproque, je serai heureuse de vous revoir. Voulez-vous venir au même café, Terminus-Est, mardi, 18 heures ?
14 octobre.
Je suis très étonnée de ne plus avoir de vos nouvelles. Pourtant… J’espère que vous n’êtes pas malade ? Je serai très heureuse de vous revoir et vous seriez gentil de m’écrire. Sans doute que vous êtes à la campagne, chez votre frère ?
Puis Gaston lit un texte dactylographié :
Office National de Recherches Privées et Techniques.
Nous vous confirmons notre lettre du 13 courant et insistons pour avoir de vos nouvelles, car, ainsi que nous vous l’avons dit, nous avons en vue un excellent parti pour vous. Nous avons reçu la visite d’une dame veuve qui a mis une annonce dans Candide sous le N∘ 6141. Elle a reçu une multitude de lettres parmi lesquelles elle a retenu celles qui l’ont intéressée et elle nous a demandé de convoquer leurs auteurs pour lui fournir des renseignements sur leur physique, leur éducation, leur culture, avant d’entrer directement en rapport avec eux.
Brusquement, le gros Édouard, Ferdinand, Victor, reviennent dans la salle à manger. Le gros Édouard allume une cigarette et se penche sur Gaston :
— Eh bien, petit, as-tu fini ton inventaire ?… Tu ne nous découvres pas un autre testament ?…
Et lui, il prend au hasard une enveloppe sur laquelle est collé un timbre-réclame :
— À Juan-les-Pins, annonce-t-il, faites une cure d’optimisme !
— Juan-les-Pins, répète Victor, c’est là qu’il a été en août.
— J’ignorais qu’il y allait retrouver une poule.
Alors, le gros Édouard tire la lettre de son enveloppe, ajuste son lorgnon, et lit lentement :
Je désespérais de recevoir une réponse et pensais que ces annonces étaient une vaste blague. Aussi j’ai été agréablement surprise de vos quelques mots qui me donnent beaucoup de confiance.
J’ai été mariée, mais je n’ai pas d’enfants. Mon hôtel, luxueusement meublé, représentant un capital de 600 000 francs, cette affaire marche à plein rendement, mais il me faudrait être secondée par un monsieur sérieux, envisageant l’idée de vivre sur la Riviera et du mariage.
Et vous, puis-je savoir quel genre de commerce vous avez ? Et vous demander une photo que je vous renverrai, ma parole d’honneur, une photo d’amateur par exemple, c’est toujours plus naturel, ne trouvez-vous pas ?
P.-S. Votre nom n’est pas écrit très lisiblement et je me demande si ma lettre vous sera remise.
— Seulement, ça n’a pas collé, dit Victor.
— Attends !
C’est avec plaisir que j’ai pu me rendre compte de votre physique, chère madame. Je vous fais tous mes compliments et, après vous avoir bien regardée, je remets votre photo sous enveloppe en attendant de vous voir au naturel. Malheureusement, les élections retarderont mon départ, car je tiens à remplir mon devoir de Français. D’ici là, je vous écrirai encore.
Le gros Édouard jette la lettre sur la table :
— Moi, je me demande si au fond c’était pas un truc pour coucher… vu qu’Albert n’aimait pas à aller au bordel.
— Tu vois que c’était sérieux, hasarde Ferdinand, et même qu’à présent il se donnait du mal pour se marier.
— Oh ! ça devait toujours finir par une coucherie.
— Mais avec son Italienne, soupire Victor, le truc ne lui a pas réussi.
— J’ai retrouvé leurs lettres, déclare Gaston.
— Ah, c’est de là que tout est parti…
— Son annonce, à elle. Écoutez :
J., brune, élég., 37 ans, hôtel part. terrain Paris, ayant rentes, ép. M. dist. 40-50, situation aisée. P. N∘ 3201.
— Albert a collé l’annonce sur le brouillon de sa réponse :
Je vais satisfaire à vos désirs : je suis brun, excellente santé, 48 ans, caractère gai, affectueux, officier, célibataire. Mon avoir au cours actuel s’élève à environ 700 000 francs. Il me serait agréable de faire votre connaissance et je vous propose le 8 décembre. Je me trouverai à la station du métro Beaugrenelle, près du guichet, et j’aurai à la main la lettre que vous avez eu l’amabilité de m’envoyer en réponse à ma première.
— Il n’y a rien d’autre ? demande Victor.
— Si, une carte… c’est une sorte de journal, comme j’en ai déjà lu un.
8 décembre : Métro Beaugrenelle, café.
10 décembre : Ciné Paramount, premier baiser.
16 décembre : Alhambra, taxi.
19 décembre : Villa Paula, 1 C., dîner.
22 décembre : Villa Paula, 2 C., 1 L., dîner restaurant.
23 décembre : Villa, 2 L., 1 C., radio.
24 décembre : Réveillon, dîner Capitole, messe de minuit, 2 C.
27 décembre : Villa, 1 C., 1 L., restaurant italien.
28 décembre : Dîner, rue Ganneron, 1 C.
— Les lettres, explique le gros Édouard, c’est sûrement quand il devait faire l’amour, en tout il était méthodique. Ensuite, Gaston ?
— J’ai trouvé une médaille dédiée à la Vierge.
— Ah ! s’exclame Victor, il allait devenir bigot avec son Italienne.
— Après tout, peut-être qu’il aurait voulu qu’on le mène à l’église ?
— Non ! crient en chœur Victor et Ferdinand.
— Je donnerai la médaille à Élise, reprend le gros Édouard.
Ils se taisent.
Où se posent leurs regards, ils voient des choses poussiéreuses, tristes, immobiles, comme si la mort les avait frappées. Et pas un livre, pas un tableau, une jolie étoffe. Était-ce ainsi du vivant d’Albert ? Il était soigneux, certes, mais n’avait ni curiosité, ni fantaisie. Comme il devait s’embêter dans ces deux pièces dont il n’avait même pas choisi les meubles. C’est pour ça qu’il aimait un Bijou – un chien comme en ont les vieilles – qu’il correspondait avec des inconnues, peut-être aussi à cause de ça qu’il allait devenir dévot ? Il faisait des économies d’éclairage : une seule lampe à son lustre, et la lumière est lugubre. Ah ! si une femme venait chez lui, elle ne devait pas s’y amuser ? Non, personne n’entrait dans son appartement, pas même sa famille. Ils y sont, à présent, eux ! – oui, et rien ne peut leur dire davantage que ce pauvre Albert… Ils peuvent tout savoir de son existence, fouiller partout, pas par curiosité, simplement pour mieux se souvenir plus tard. Seulement, en vérité, aimeront-ils à se rappeler cet appartement – dont les volets sont fermés, on se croirait en prison –, pourront-ils imaginer jamais qu’Albert y a été heureux, qu’il y a fait de beaux rêves ? Ils auraient dû en forcer la porte et l’arracher malgré lui à sa solitude… car il en crevait, ses recherches matrimoniales le prouvent bien.
— Je vais préparer un paquet de ses machins de soldat, soupire le gros Édouard.
— Je prendrai le porte-photos qui est sur la cheminée, dit Victor – Albert représentant, Albert soldat, Albert commerçant.
— Et la vieille Marthe voudra aussi un souvenir, dit Ferdinand.
— Emporte les obus, ils sont ciselés.
Chacun fait son paquet, sans souffler, sans lever les yeux. Ils n’osent se l’avouer, mais ils ont hâte d’être ailleurs. Tant pis pour le désordre, Albert ne reviendra plus, le malheureux. Ni nous, pensent-ils.
— Y êtes-vous, il se fait tard, gronde le gros Édouard. Ah, j’éteins…
En bas de l’escalier, c’est lui qui rouvre le premier la bouche :
— Je vais dire à la concierge de chercher quelqu’un pour l’appartement.
†
Depuis la tombée du jour, Élise est confortablement assise dans la boutique, près du « godin ». Elle lit l’Intran. Il est arrivé un malheur : dans la Manche, un grand paquebot français brûle, 18 morts et pour des millions de perdu ! Elle voit de ce navire une photo impressionnante, une deuxième, comme au ciné. Puis elle tourne la page, et soudain s’exclame :
— Ah ! Lucienne, l’ancien président des États-Unis : Calvin… Coolidge, il vient de mourir comme Albert.
C’est l’heure de l’apéritif, Lucienne doit servir les clients, elle ne répond pas à Élise. Et puis, elle rumine. Sa chambre est débarrassée, on y mettra le cercueil. Son frère, entre quatre planches qu’elle va le revoir… non, le cercueil sera fermé. Jamais plus… Ah !… Par instants, lorsqu’on ouvre, elle croit que c’est lui qui va entrer, car, le soir, depuis un an, souvent il venait dîner. Il disait : « Tu as bien une assiettée de soupe, ça me suffit. » À leur repas, elle ajoutait des œufs, ou une côtelette, et elle était contente de voir Albert manger de bon appétit… si contente qu’elle n’en grondait pas Bijou.
Portanier la salue.
— Vous avez lu, dans le journal, au commencement des faits divers ?
— Quoi, Portanier ?
Il lui donne le Petit Parisien.
Rue Monge, Jules Nollet, 23 ans, manœuvre, 110, rue de Vanves, insulte des agents. Au dépôt.
Villa Chauvelot, 6, M. Singer, demeurant 37, rue Ganneron, meurt d’une embolie.
— Ah oui, balbutie-t-elle… Vous me laissez votre journal ?
Elle relit ces deux lignes, quand soudain elle entend appeler : « Le patron ! » ; vite elle essuie ses yeux, et alors un jeune homme lui remet un paquet. Ce qu’il contient, elle le sait.
— Élise, voilà les lettres de mort, et, à voix basse, elle commence à en lire une.
†
Adolphe pénètre dans leur logement. Il le quitte tôt le matin, y rentre à sept heures – il déjeune à l’atelier. Aujourd’hui il s’est hâté, c’est le soir où il fait sa barbe et se lave à fond. Il accroche son pardessus dans l’entrée, pose son panier dans la cuisine, et en embrassant sa bourgeoise :
— Mon eau est chaude ?
— Tu te raseras demain. Ton oncle est mort, va falloir aller à l’enterrement. C’est Michel qui nous a prévenus.
— C’est le gros ou l’officier ?
— Albert.
— À l’atelier, ce matin, on a appris la mort de Clouzeau… il avait été gazé pendant la guerre. Tu le connaissais, il était venu dîner.
Jamais deux sans trois. Et il pense qu’un de ces soirs on lui dira que la vieille Marthe…
†
Quand ils ont entendu s’arrêter la voiture, le gros Édouard Singer a dit poliment : « Madame Paula, on va vous débarrasser. »
Trois hommes en uniforme sont entrés, accompagnés du représentant de la maison Tabel qui a montré l’autorisation du commissaire. Il s’est fait un grand remue-ménage. Dans l’escalier, presque verticalement, Paula a vu descendre le cercueil, deux hommes le portaient avec peine. Vite, elle s’est signée ; et dans cet instant elle a revécu les trois jours funèbres ; et puis après, un silence…
Dans sa villa, Paula est seule. Cette nuit, peut-être les nuits suivantes, elle couchera chez Mme Parfault ; ensuite, il lui faudra redormir dans sa chambre. Elle y monte. La fenêtre est ouverte, mais elle croit respirer encore l’odeur infecte. Son lit, son beau lit… on doit venir désinfecter tout. Elle se voit dans la glace de l’armoire : elle a les yeux cernés, le teint d’un blanc cadavérique, et une peur la saisit. Il faut qu’elle chasse Albert de son esprit, comme il a été chassé de sa maison. Qu’elle se retrouve libre, tout comme avant ! Est-ce possible de redevenir heureuse, calme, de dormir sans cauchemars ? et possible de ressaisir quelque jour un vrai bonheur ? Elle se tourne vers sa petite chapelle, les mains jointes…
Machinalement, elle remet un peu d’ordre. Elle jettera le verre dont se servait Albert, son mouchoir, et là, sous le lit, cette urine qu’on devait faire analyser – avec quel dégoût elle ramasse le pot et va aux cabinets. Voilà. Dans sa chambre, il ne reste rien de cet homme qu’elle a eu le malheur de rencontrer. Les paroles qu’il lui a dites, elle les oubliera ; les baisers qu’il lui a donnés, les caresses dont il l’a salie, et puis qu’il l’ait possédée, ça…
— Faudra aussi que je change de place le divan, murmure-t-elle.
†
Il y a un bon moment que Lucienne a vu s’arrêter presque devant le Bar du Télégraphe deux croque-morts – qu’elle nomme des porte-morts. Aussi, souvent elle lève le rideau de la devanture.
— Ces transferts, remarque-t-elle, on les fait comme à l’ancien temps, le matin ou la nuit. Je me rappelle qu’une cliente avait fait une fausse couche, alors ils sont venus le soir chercher son fœtus avec un petit cercueil. Tu m’entends, Élise ?
Élise songe que le gros Édouard mourra avant elle, vu leur grande différence d’âge, qu’elle n’a plus de famille de son côté…
— Je me demande qui s’occupera de mon enterrement ?
— Va, réplique Lucienne, du moment que tu as de l’argent, tu iras dans ton trou à toi. Et personne ne t’en sortira. Et ceux de la fosse commune, au bout de cinq ans on en fera du feu. Ce qui te montre…
Elle a entendu un coup de trompe, elle se précipite. « Oui, les voilà », et elle ouvre la porte à deux battants. Ils entrent : Victor, Ferdinand, le gros Édouard ; puis l’ordonnateur et quatre hommes noirs qui vont reconnaître les lieux, et après avoir pris leurs dispositions ressortent. Lucienne et Élise se donnent le bras ; Victor, Ferdinand, le gros Édouard s’alignent, tandis que s’éloignent discrètement quelques clients. Les croque-morts réapparaissent. Ils portent le cercueil et avancent avec précaution ; deux s’effacent afin que les deux autres porteurs, des gars rouges et solides, puissent passer dans la cuisine. Ils ont vite expédié leur besogne. Mais un personnage se glisse, c’est l’envoyé du commissaire qui vient vérifier les scellés posés sur le cercueil.
— Albert, lui qui n’aimait pas les complications, chuchote le gros Édouard.
— Ben quoi, répond Victor, jamais on ne s’était occupé de lui de son vivant !
Lucienne et Élise sont dans la chambre, devant le cercueil qui repose sur deux tréteaux. Un beau cercueil, épais, lourd, verni. Lucienne s’en approche, pendant qu’Élise marmotte une prière ; elle le touche, en essuie un angle du coin de son tablier, puis se penche. Sur une plaque de cuivre est gravé : Albert Singer, mort à l’âge de cinquante-deux ans. Il porte encore un nom, comme dans la vie… lui… enfermé dans cette boîte, couché sur un lit de sciure, de ouate, enveloppé dans un drap neuf. À travers les parois de plomb, son frère, elle le voit comme il était le jour de Noël.
— Élise, est-ce que tu imagines…
Mais sa belle-sœur a filé !
Son petit frère. Il a dormi une fois dans cette chambre, pour de vrai, un soir où l’avait saisi un malaise… Ce même Albert qu’elle traînait à l’école et pour lequel elle achetait avec ses sous des sucreries… l’Albert qui lui demandait d’entretenir son linge, quand il était jeune homme. Elle en évoque le passé, elle en suit la croissance, et maintenant, mon Dieu, il est là, rigide, engourdi, désarmé, silencieux, dans cet encombrant cercueil. Il n’aura plus ni pensées, ni gestes, ni désirs, ni colères, sa vie est terminée, c’est la fin. Lucienne en voit les réussites et les échecs, de cette vie. Soudainement, elle se rappelle une discussion imbécile, assez récente. « Sans moi, peut-être qu’en ce moment vous crèveriez de faim ! » criait Albert. Elle lui avait répliqué : « On t’a rendu ton argent, et si tu veux en toucher l’intérêt… veux-tu ? » Le surlendemain, Albert revenait dîner.
Elle est contente de ne pas lui avoir gardé rancune – et même, l’a-t-elle accueilli avec assez de joie ? Ses défauts, on les lui pardonnait, c’étaient ceux de tant d’hommes – et ce n’est pas elle qui se permet de juger personne. Il ne commettra plus de fautes, d’erreurs, n’aura plus de ces petitesses qu’ont les vivants… Il est mort… Un peu de sa vie à elle qui meurt ; son cœur souffre, qui ne pourra plus donner certaine part d’amour. L’Italienne, Albert ne l’aurait pas épousée, c’était rien qu’une aventure. Dans son portefeuille, n’a-t-on pas trouvé un papier : « En cas d’accident prévenir ma sœur. » À elle, il songeait, comme avec un obscur pressentiment… « Ma vieille frangine, je te la souhaite bonne et heureuse », lui avait-il écrit de chez cette femme… Ce mot qu’elle a déchiré, hélas… Ma vieille frangine ! et alors il l’embrassait.
Dans son cercueil, le visage collé contre le couvercle, au milieu de ce noir épais, n’est-ce pas à elle qu’il songe encore ?… si c’est vrai… si c’était vrai, tout de même, qu’après la mort il y a quelque chose ?
Elle se recule, lentement ; et, par la porte qu’elle laisse grande ouverte, elle aperçoit l’extrémité du cercueil dont les angles sont nets, et son regard s’y attache, traverse le bois, le plomb, pour se poser sur des pieds nus…
†
Gaston Dieulet est dans sa chambre – depuis deux jours il s’y calfeutre. Tout à l’heure, sa femme arrivera, elle lui a envoyé une dépêche. Le son neuf d’une voix dispersera le silence, il y aura un corps pour emplir ce vide, des mains pour animer ces objets, une présence, deux êtres entre lesquels s’établira une douce amitié.
Gaston s’assied sur son lit et tire de sa poche un paquet. Il l’ouvre, en sort les deux seuls livres trouvés chez Albert : L’Aiglon, L’Anglais Commercial, puis une série de lettres qu’il n’a pas eu le temps de lire rue Ganneron, mais dont le ton l’avait surpris ; ce n’était plus celui d’une femme soucieuse de mariage et d’argent.
Ces lettres, il en interroge la signature : Denise. Il les lit lentement ; en relit certains passages :
Vois-tu, pour nous, la vie sera courte à présent. Il faut donc la goûter vite, avec intensité, quand le moment est là. J’ai vu beaucoup souffrir lorsque l’amour était mort ; pour nous, il faut qu’il dure longtemps, mon Raton…
Pardonne mes coups de tête, si imprévus, même pour moi. Je leur pardonne, ils me permettent pour un moment d’avoir l’illusion que je retrouve ma jeunesse…
Ce matin, que le temps est beau, je respire à pleins poumons. J’ai un grand bonheur à voir de vrais arbres, à me rouler dans l’herbe, mais je voudrais m’y rouler avec toi. Que fais-tu, mon amour chéri ? J’ai passé dans tes bras de si doux moments ; j’ai connu de si violentes sensations que j’en suis encore gourmande et qu’il me tarde de les retrouver. Et toi, tu ne me dis jamais rien des tiennes ? Vilain, qui ne sait plus écrire, une seule lettre en quinze jours ! Pourvu que le soleil du printemps ne te fasse pas ne plus m’aimer. Dis-toi que je t’aime bien, dis-le aussi à Paris. Bientôt, je quitterai ma vieille tante…
Ne rôde pas trop au Bois, pour roder ton auto, car il y a de gentilles demoiselles. Et si tu t’ennuies, pourquoi ne lis-tu jamais ? Pas tes journaux financiers ni ton Ami du Peuple ! Moi, je marche, respire, et je t’appelle…
La première lettre, datée : 6 octobre.
Si le temps est beau, venez me prendre jeudi en auto, cher monsieur, à 3 heures, ayant besoin d’aller à Versailles. Cela nous promènerait et serait plus agréable que de nous enfermer encore au cinéma…
La dernière, d’où tombe une fleur sèche.
J’ai le noir en ce moment, mais un noir pire que tous les autres. Tu ne m’aimes plus autant, je le sens. Hier, je t’ai attendu, tu m’avais promis de venir ! Dis, il ne t’est rien arrivé ? Fais attention aux fous quand tu conduis. J’ai fait un mauvais rêve, je ne te le raconte pas. Mon Raton, je t’embrasse, plus si tu veux toujours de moi, ta Denise…
Gaston passe la main sur ses paupières, sur son front brûlant. Il cesse de lire. Ces feuilles froissées, décolorées, paraissent déjà si anciennes. Qu’est devenue celle qui les écrivit ? Chaque jour elle s’approche plus de la vieillesse qu’elle redoutait… ou peut-être est-elle morte ? Il cherche à en imaginer le visage. Il voudrait lui écrire que celui à qui elle se donnait toute, que son ancien amant est mort. Que ne peut-il la retrouver, et lui rendre toutes ses lettres ! Mais au lendemain de leur séparation Albert a dû en déchirer. Quand, leur rupture ? Sur ce journal que tenait son oncle pour chiffrer le kilométrage de son auto, découvrirait-il des renseignements ? En 1932, c’en était fini de leur amour, leur amour que Denise voulait éternel. Cette femme, était-ce la « grande rousse » qu’avait vue le gros Édouard ? « Elle habitait, racontait-il, en face du 37 et Albert lui faisait de l’œil lorsqu’il se tenait sur son balcon avec Bijou. Elle aussi avait un cabot. Un jour, dans la rue, en allant faire pisser les chiens, ils se sont rencontrés, et alors… Mais elle avait la folie des grandeurs ! » De folie, cette femme n’avait que celle de vouloir être aimée passionnément.
Albert y répondait mal à cette passion, et laborieusement, à en juger par ces quelques griffonnages :
Petite femme, je sais encore écrire, mais j’enregistre comme un vrai baromètre tes faits et gestes, tes humeurs fantasques, et mon inspiration en dépend. Alors, sourions. Les hommes, les cochons ! Non, pardon ! nous nous ressemblons tous ; le père éternel n’a pas fait de modèle et n’a pas sacrifié le sexe faible…
Bijou et moi nous avons passé sous tes fenêtres hier, et Bijou a levé la patte. En regardant les volets clos, je me suis remémoré ma première visite, les autres, et celle attendue du 23 janvier où, pour la première fois, nos corps, à l’exemple de nos pensées, se sont rapprochés. C’est l’Amour !…
Admire bien la verte nature, puisque voilà l’été. Je fais chaque jour mon ménage et ma popote, en pensant à toi, et je lis mon Information car, en ce moment, il y a en Bourse de jolis coups à faire. Rappelle-toi que ton petit homme est là. Alors, si tu as besoin de beaucoup de bises, reviens. Et tu sais, malgré la tenue légère actuelle, les Parisiennes ne me troublent pas. Je me rince l’œil, tout simplement…
Gaston réunit les lettres, il les ficelle ; puis il reste songeur. Aux papiers qu’il a lus, il doit de mieux connaître son oncle. Et cependant… c’est toujours un étranger qu’il a devant lui, un étranger que Denise devait avoir près d’elle, un homme qui portait comme une lourde armure inutile. Albert est mort. Mais, le malheureux, si dans les ténèbres il pouvait voir, sentir, penser, et apprendre qu’on a fait tomber son masque, qu’on a percé son armure ; Albert, s’il pouvait savoir que maintenant il vit dans quelques cœurs ; ah ! s’il pouvait recommencer une autre vie, celle-là faite d’amour et de vraie joie, fraternelle et simple, échapper à ce mal de posséder qui ronge presque tous les hommes !
Un coup de sonnette arrache Gaston à ses pensées – comme lundi matin, son père… Cette fois, c’est sa femme ! vite il va ouvrir. Sur le seuil, au milieu de la nuit, encore une fois, la dernière, il lance :
— Albert est mort.
Germaine est vêtue de noir, car elle porte depuis un mois le deuil de sa belle-sœur. Dans son costume, elle paraît plus grande, plus pâle, maigre. Il dit tendrement :
— Entrons, puis : encore une pénible épreuve.
— Oui, lui répond-elle. Mais ton oncle, je le connaissais si peu.
Ce n’est pas son mort, à elle. Du reste, lui, lorsqu’il a appris la mort de cette belle-sœur, en a-t-il ressenti une peine profonde ? Chacun ses morts.
Ils s’asseyent et parlent à voix basse.
Ces deux morts, ah ! combien différentes : l’une si lente, cruelle, et l’autre soudaine. Gaston et Germaine n’ont pas connu les mêmes veilles ; ils n’ont pas vu, autour de leur mort, pleurer les mêmes personnages, ni entendu les mêmes plaintes, les mêmes balbutiements, les mêmes cris de rage. Ils mêlent leurs souvenirs. Ils sentent s’épaissir dans la chambre les ténèbres, les emprisonner la masse sombre des maisons où dorment, et peut-être en cet instant agonisent des hommes ? Nuit immobile et froide, au début d’une année neuve…
Ils appellent l’aube. Ils se rapprochent encore l’un de l’autre. Si, tout à coup, retentit le bruit d’un train, ils écoutent avec au cœur une chaleur subite ce roulement qui porte la vie. Le silence, de nouveau, les accable ; moins, cependant, que l’ombre qui semble rôder sur les murs.
— Vois-tu, murmure Germaine, avec Madeleine personne n’imaginait qu’un corps si éprouvé opposerait une telle résistance à la mort. Elle pesait une vingtaine de kilos lorsque moi je suis arrivée, elle ne pouvait plus se remuer, et pourtant des efforts lui étaient encore demandés. La morphine qu’on lui donnait, sans beaucoup d’effets, une dose mortelle pour un individu sain, suffisait à peine pour engourdir ses souffrances. Elle ne s’alimentait plus ; mais, tant qu’elle n’aurait pas usé toutes ses forces, elle vivrait, car le cœur était jeune. Gaston, c’était affreux cette survie… pour elle et pour les autres, pour ses enfants qui avaient peur… comme la première femme de Victor, elle n’a plus voulu les revoir.
Elle pose la main devant ses yeux.
— Elle était condamnée à vomir tous les aliments qu’elle absorbait, reprend-elle, transformés en matière, à vomir cela par la bouche, quelle horreur… Ce squelette que menaçait la gangrène, cette peau que les os perçaient presque…
Et, d’une voix plus ferme :
— Sur elle qui croyait en Dieu, pourquoi ce raffinement de lenteur et de cruauté, une souffrance que ton oncle n’a pas connue ?
— Qu’en savons-nous ? Peut-être a-t-il souffert comme d’une punition terrible de mourir si seul ?
— Madeleine est morte vers le matin. Elle dormait enfin, doucement, j’étais près d’elle.
Et, désespérément, Germaine éclate en sanglots.
Gaston prend le visage de sa femme entre ses mains et l’attire contre lui. Il caresse ces cheveux blonds d’où monte une odeur vivante. Plus doucement, plus profondément, il voudrait être lié à elle, que leurs forces éloignent la mort, leur chaleur le froid mortel de la nuit. Les larmes lui viennent aux yeux. Elles naissent de la fatigue, de l’émotion, du mystère, de leurs souvenirs. Il a trente-cinq ans, Germaine trente-trois ans. Bientôt quarante, leur jeunesse s’est vite enfuie… leur amour… les êtres simples, et confiants, et joyeux, qu’ils furent, ah ! rongés, vagues, si lointains déjà.
— Mes parents, dit-il… et nous aussi, un jour… nous !
Ils sont serrés l’un contre l’autre, le cœur gonflé, les yeux clos, tendus pour échapper à leur destin, la bouche frémissante, penchés sur eux-mêmes et comme jamais cependant liés aux autres hommes. Un long moment s’écoule. Une chaleur monte de leurs deux corps joints, un désir obscur tourné vers la vie.
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