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Chapitre 28

Lorsque, après l’enterrement de Cerrulas, Pascal rentra rue de la Sablonnière, il fut suivi par le docteur Forthingham.
— Le moment est mal choisi, dit celui-ci, pour un entretien d’affaires ; cependant, je crois devoir vous troubler dans votre chagrin. J’étais l’ami de votre père, j’avais pour lui une grande estime ; je voudrais, en son souvenir, faire quelque chose pour son fils. Par sa mort, la chaire que je lui proposais se trouve vacante ; voulez-vous l’accepter ? Je sais que vous parlez l’anglais couramment ; vous avez assisté votre père dans ses travaux, vous les connaissez mieux que personne ; vous êtes un des meilleurs élèves de votre École normale, ce sont là différents titres bons à faire valoir auprès des membres de notre collège, et qui les décideront, je pense, à vous donner la succession de votre père. En tout cas, ils sont de nature à appuyer dignement la demande que je ferai si vous m’y autorisez. Ce n’est pas la fortune que je vous propose, mais une honorable position dans laquelle vous pourrez étudier librement. Boston est une grande ville, c’est l’académie du nouveau monde ; ce n’est peut-être pas, comme nous disons dans notre orgueil national, the hub of the universe, c’est-à-dire « le moyeu de l’univers », mais enfin c’est une ville de ressources, où le travail de l’esprit est en honneur. Consultez votre femme, votre sœur ; je pars pour Heidelberg : à mon retour, vous me donnerez votre réponse.

Cette proposition d’une place de professeur au collège de technologie de Boston, place qui devait lui donner un traitement de 1200 ou 1500 dollars, alors que les bénéfices dans la cession des brevets devaient lui rapporter 100 000 francs de rente, parut, au premier abord, peu séduisante à Pascal ; mais, en y réfléchissant, il se prit pour elle d’un véritable enthousiasme. Par une heureuse coïncidence, elle lui permettait de satisfaire à la fois deux pieux souvenirs, deux devoirs : professeur, il reprenait la carrière que sa mère avait si ardemment voulu lui voir suivre, et, en même temps, du haut de sa chaire, il pouvait élever avec autorité un monument à la gloire de son père.

Laure et Abeille ne firent aucune difficulté contre ce projet d’émigration.

— Avec toi, partout où tu voudras, dit Laure.

— L’Amérique, dit Abeille, les grands lacs, les fleuves immenses, les prairies, la solitude, c’est admirable ! Quand partons-nous ?

Il fut décidé qu’on partirait au mois d’août ; d’ici là, Pascal aurait le temps de régulariser toutes ses affaires, Abeille aurait passé son concours au Conservatoire, et, raison décisive, Laure ne serait pas encore trop avancée dans sa grossesse pour que le voyage sur mer présentât de sérieux dangers.

On ne parla plus que de ce voyage ; mais au beau milieu des projets survint un incident qui menaça de tout mettre à néant : Féline, revenu d’Espagne, ne voulait pas ratifier les conventions prises par Midoucet ; c’était au moins ce que disait celui-ci.

Pascal, en apprenant cette nouvelle, eut un mouvement de frayeur et de désolation qu’il ne cacha pas à Midoucet ; il allait donc falloir recommencer à plaider, à lutter, à se débattre dans les affaires.

— J’ai une proposition à vous faire, dit Midoucet, c’est de garder pour moi ce que j’avais acheté pour Féline. Je ne peux plus vivre avec lui ; à chaque pas, il soulève ma conscience, et je me reproche sévèrement d’être son aide. Je vais me séparer de lui et me mettre à votre place : j’exploiterai vos brevets, je soutiendrai vos procès ; moi, je suis un homme d’affaires, j’aime la lutte ; seulement, si je fais fortune avec vos brevets, ce qui est très possible, ne me reprocherez-vous pas de vous avoir dépouillé ?

Pascal rentra chez lui très ému, et, en rapportant à Laure et à Abeille les paroles de Midoucet, il avait presque des larmes dans la voix.

Les affaires de la faillite se terminèrent le plus facilement du monde. Tous les créanciers ayant été désintéressés intégralement, capital et intérêts, elle fut rapportée. Le créancier qui l’avait demandée vint lui-même faire ses excuses à Pascal : c’était par suite d’un malentendu que le jugement avait été rendu ; mais, en réalité, il n’en avait pas la responsabilité, au contraire.

Dans les derniers jours de juillet, Abeille se trouva, comme l’année précédente, enfermée dans la salle du Conservatoire où les élèves attendent le moment de paraître devant le jury ; comme l’année précédente, elle reçut les encouragements de madame Raphélis, qui, n’étant plus son professeur, était toujours son amie ; comme l’année précédente, elle vit venir aussi à elle le pianiste célèbre dont les paroles, les regards et les caresses avaient si profondément troublé son cœur. Cette fois, elle ne le laissa pas approcher, et, se levant vivement, elle se dirigea vers une autre partie de la salle.

Cette année, son concours était public, elle obtint un succès triomphant ; le premier prix lui fut décerné d’enthousiasme, et les journaux se firent unanimement l’écho de ce succès : une nouvelle étoile s’était levée, et tout le monde la saluait.

Le lendemain, un déjeuner les réunit tous au Chalet de la Porte-Jaune, avec les quatre amis témoins du mariage : un déjeuner d’adieu. Les bois étaient pleins d’ombre, les arbres laissaient leurs feuilles bruire au vent d’été ; Pascal n’eut pas besoin, comme au mois de décembre, d’étudier scrupuleusement le menu, et, lorsqu’on se sépara, il ne frémit pas en entendant son camarade commander deux bouteilles de Champagne frappé pour se rafraîchir.

Leur dernière visite devait être pour le cimetière ; ils y allèrent tous les trois ensemble le matin de leur départ : là étaient les seuls liens qui les attachassent au sol natal, les seuls souvenirs qu’il leur fut cruel d’abandonner.

L’Europe quittait le Havre à sept heures du soir ; tandis que le paquebot, frappant de ses aubes la mer calme, s’enfonçait dans le soleil couchant, accoudés tous les trois sur le plat-bord, à l’arrière, et se tenant par la main, ils regardaient les collines d’Ingouville et le cap de la Hève diminuer dans le lointain ; une grosse colonne de fumée noire qui s’échappait de la cheminée du vapeur s’allongeait jusqu’au sommet des falaises, comme un pont aérien qui les joignait encore à la terre. Mais bientôt ce pont se divisa emporté par la brise du soir ; les falaises s’abaissèrent, se noyèrent dans l’ombre, et ils se trouvèrent au milieu de l’immensité sous un ciel constellé d’étoiles. Les larmes leur montèrent aux yeux ; devant eux étaient l’espérance et la vie, mais derrière les souvenirs et les morts.

Grâce à la haute position scientifique du docteur Forthingham, Pascal se vit partout admirablement accueilli ; toutes les portes lui furent ouvertes, toutes les mains allèrent au-devant de la sienne.

Bien qu’il parlât parfaitement l’anglais, il avait une terrible appréhension de faire un cours en public : on eut la politesse de ne pas rire de son accent. Au bout d’un mois, il était plus libre dans son cours qu’il ne l’eût été dans une faculté française : il était maître de sa pensée et de sa parole, sans avoir derrière lui un recteur bigot ou un inspecteur qui fait du zèle.

Le docteur Forthingham donne chaque mois une soirée qui réunit tout ce que Boston compte de remarquable dans les sciences et les lettres. Abeille, s’étant fait entendre à l’une de ces soirées, devint le sujet de toutes les conversations, de toutes les curiosités : on ne parla plus que du talent de la jeune Française, de sa grâce, de sa beauté. Priée par Forthingham de jouer dans un grand concert de la Société de Haydn et de Haendel, elle produisit un effet extraordinaire et obtint un de ces succès prodigieux que seuls les Américains savent faire : en huit jours elle fut célèbre, et trois ou quatre Barnum lui firent les propositions les plus brillantes pour exploiter cette célébrité. Naturellement elle refusa et ne consentit qu’à donner un seul concert à New-York, afin de pouvoir contenter deux désirs qui la tourmentaient fort, et dont elle avait toujours regardé la réalisation comme impossible : ces deux désirs, ces deux envies consistaient à acheter un piano de Pleyel et un piano de Chilkering.

Ce concert produisit une somme plus que suffisante pour ces acquisitions ; et avec ses deux pianos, l’un pour ses jours de tristesse, l’autre pour ses jours de joie, Abeille fut la femme la plus heureuse du monde ; enfermée dans la pièce haute de la maison, elle resta là des journées entières à travailler, à se faire de la musique pour elle seule, ne s’interrompant que pour aller embrasser le gros bébé que Laure avait mis au monde un mois après son arrivée.

— Toi, disait-elle en lui faisant risette, tâche d’avoir une main de pianiste, ou sinon gare à toi !

Un an après son installation à Boston, Pascal reçut de Hastron une lettre qu’il attendait avec une certaine impatience, car cette lettre devait lui apprendre quelle était sa part de bénéfices dans l’exploitation des brevets.

« Mon cher maître, cette lettre va vous causer une vive surprise contre laquelle il est bon que vous soyez tout d’abord prévenu. Si vous comptez recevoir 100 000 francs, il faut en rabattre ; il faut en rabattre de tout. Midoucet vous a mis dedans ; voilà ce que c’est que de conclure des affaires sans conseil. Une clause de votre acte dit que seront exclus des bénéfices tous les produits qui serviront à l’usage personnel de votre cessionnaire. Or, votre cessionnaire, le sieur Midoucet, ne fabrique votre noir décolorant que pour lui. Comment cela ? allez-vous dire. Par un moyen bien simple ; s’il ne fabriquait ostensiblement que pour lui, il y aurait déchéance de brevet, n’est-ce pas ? il fabrique donc pour tout le monde ; mais il vend votre produit plus cher que le noir animal, de sorte que personne n’a intérêt à l’acheter et qu’on s’en tient à l’ancien procédé. C’est là une des plus jolies farces qu’on puisse faire jouer à la loi sur les brevets d’invention.

» Au reste, le Midoucet est habile dans l’art des farces, et il en joue une à Féline, encore plus drôle que la vôtre. Grâce à vos produits, qui ne lui coûtent rien, il a amené une révolution dans les prix, et il est en train de mettre à bas la raffinerie de la Grande-Pinte. Cette lutte de patron et d’ancien commis amuse tout le monde commercial. Midoucet se venge durement des humiliations qu’il a eu à supporter auprès de Féline, et en frappant sur le seul endroit où celui-ci est sensible. C’est une cuisante douleur pour Féline de voir son ancien employé devenir son égal, et demain, peut-être, son maître.

» Quant à nous, nous sommes dans une meilleure position ; nos droits sont certains ; envoyez-moi un pouvoir et nous ferons à Midoucet un bon procès qui le rendra raisonnable. »

Un procès ! Pascal répondit en priant Hastron d’en rester là.

Il avait bien d’autres soucis en tête que des soucis d’affaires ; il était à la veille de publier un ouvrage en français et en anglais sur les travaux et les recherches de son père, et la correction des épreuves, la révision des planches absorbaient son temps et ses soins.

Ce qu’il regretta surtout dans cette perte d’argent, ce fut le moyen de donner une dot à Abeille ; il eût voulu la marier, et avec cet argent s’acquitter ainsi de sa dette envers son père.

Il est vrai qu’Abeille ne se prêtait guère à ce projet : d’une exquise sensibilité pour tout ce qui était art et sentiment, elle paraissait ressentir une profonde répulsion pour tout ce qui touchait à l’amour : une seule parole, un seul regard avaient suffi pour flétrir son cœur et y déposer le dégoût.

Depuis son séjour à Boston, elle avait refusé trois ou quatre mariages des plus convenables, et au moment où arrivait la lettre de Hastron, se présentait un jeune ingénieur pour lequel Pascal éprouvait une vive sympathie.

Cette lettre ayant été communiquée à l’ingénieur, celui-ci n’en persista pas moins dans son projet ; ce n’était pas un mariage d’argent qu’il désirait, et il pria Pascal de chercher à pressentir les sentiments de sa sœur.

À cette demande elle répondit comme aux trois premières :

— Je ne veux pas me marier.

— Tu vivras donc toujours dans les nuages ?

— Oui, sur les nuages, avec un piano à queue.

Puis, allant à lui et l’embrassant :

— Tes enfants seront les miens.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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