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Chapitre 8

Philippe qui, sans y songer, avait continué de se complaire en son récit, parut décidément jaloux d’être bref. Il reprit avec précipitation :
« Le jour arriva enfin où fut signé l’exeat de Louise. Je lui avais prodigué les espérances, mais je ne lui avais fait aucune promesse formelle. Le matin, au moment de s’habiller, elle trouva près d’elle, sur une chaise, l’une des robes que la misère l’avait obligée de mettre en gage. Vers onze heures, je vins la chercher et la conduisis moi-même au parloir. Ma mère en personne l’y attendait ; elle tenait le petit Moser sur ses genoux. A cette vue, Louise fut saisie d’une émotion qui faillit l’étouffer. Je sentis tout son corps trembler et vis l’heure où elle allait perdre connaissance, ce qui me fit regretter un instant de ne pas l’avoir prévenue. Mais le bonheur de voir et d’embrasser son enfant lui donna la force de surmonter cette faiblesse. Elle me quitta brusquement et courut d’une haleine à son petit garçon qu’elle souleva dans ses bras et dévora de caresses. Elle prit ensuite l’une des mains de ma mère et l’inonda de larmes. Ma bonne mère, elle aussi, pleurait, et embrassait sa pupille avec effusion. J’étais troublé dans la satisfaction que me causait cette scène pathétique par la présence de deux ou trois témoins étrangers. Le plaisir que je ressentais ne m’absorbait pas, comme Louise, au point de me rendre indifférent à ce qui se passait autour de moi. Je pressai ma mère de partir. Nous montâmes en voiture et prîmes le chemin de la rue des Marais. En route, Louise, incapable de tenir en place, se remuait comme une folle ; elle ne pouvait se rassasier de contempler son enfant, de le baiser, de le serrer contre elle ; sa reconnaissance pour nous éclatait dans ses yeux et dans des exclamations de joie. Elle s’interrompit tout à coup au milieu de ces élans pour m’interroger du regard avec tristesse. Je n’eus pas de mal à la comprendre.

La tournure de mon esprit est loin d’être romanesque, et, au rebours de ma mère, je n’aime que médiocrement les surprises. Je jugeai donc à propos de préparer Louise au surcroît de bonheur qui l’attendait. Je lui dis que j’avais enfin des nouvelles de Moser.

« L’avez-vous vu ? s’écria-t-elle. — Oui. » Elle m’envisagea avec anxiété. « Eh bien ? fit-elle. — Il a été malade aussi,- répondis-je laconiquement ; je suis parvenu à lui faire entendre raison : vous le verrez sans doute bientôt, pénétré de repentir et plus épris de vous que jamais. »

« En signe de remercîment, Louise s’empara de ma main et la pressa sur son cœur ; de nouvelles larmes affluèrent à ses yeux et mouillèrent ses joues pâles. Nous arrivâmes.

« Mon père accueillit la pauvre fille avec une bonté toute paternelle et lui dit obligeamment qu’elle avait passé le temps des épreuves, qu’elle n’avait plus que d’heureux jours à espérer. Elle fut fêtée, choyée, caressée autant qu’un malade chéri qui, contre toute espérance, reparaît plein de santé. Des personnes qui l’avaient jadis connue voulurent la voir, l’embrasser, la complimenter. Bien que profondément touchée de ces marques d’affection, un souvenir pénible allait et venait dans son cœur et y modérait le ravissement. L’exeat de Moser avait été signé en même temps que celui de sa femme. Je lui avais donné rendez-vous à la maison, et je m’impatientais déjà de ne pas le voir arriver. Sur ces entrefaites, ma mère dit à Louise :

« Maintenant, ma fille, montons chez toi. »

« Louise, et moi tout le premier, la regardâmes d’un air profondément surpris. Tout en m’arrachant mes intentions à l’égard du mari et de la femme, ma mère avait constamment refusé de me dire les siennes. Parvenus au troisième, nous nous arrêtâmes en face d’une porte dont la clef était à la serrure. Ma mère, pour ménager les forces de Louise, avait pris le petit Moser dans ses bras.

« Sonne, ma fille, » lui dit-elle.

« Des pas se firent entendre : Louise les reconnut ; sans plus attendre, elle tourna la clef, poussa la porte et tomba évanouie dans les bras de Moser.

« Je renonce, faute de temps, à décrire cette scène : je vous abandonne volontiers ce soin. Avec mon secours, Moser transporta sa femme dans un fauteuil et s’agenouilla devant elle. Il pleurait, embrassait ses mains et la surveillait avec tendresse en attendant qu’elle revint à elle. A peine rouvrit-elle les yeux, qu’elle se pencha passionnément sur lui et mêla ses larmes aux siennes. Longtemps les sanglots étouffèrent les paroles dans leur gorge. Ma mère et moi regardions ce spectacle en silence, transportés l’un et l’autre d’un contentement sans bornes. Pour ma part, je crois bien avoir éprouvé, dans cette occasion, la plus pure et la plus vive jouissance que j’aie ressentie et ressentirai sans doute en toute ma vie. Je ne saurais vous dire combien j’étais heureux d’avoir contribué à une scène qui, dans l’espèce, comme dirait un homme de loi, est bien l’une des plus touchantes qu’on puisse imaginer.

« Toutefois, les transports de leur ravissement se calmèrent par degrés, un peu d’ordre s’introduisit dans le chaos de leurs sensations, ils retrouvèrent enfin la voix et la parole pour s’accabler de questions réciproques. Au milieu de leurs récits entre-croisés, ils ne cessaient de s’interrompre pour caresser leur enfant et tourner vers nous leurs yeux pleins de larmes. On eût dit qu’ils se réveillaient d’un long rêve et jouissaient d’une nouvelle union dans un monde meilleur que le nôtre.

« La pièce où nous nous trouvions était la principale d’un petit logement d’une propreté exquise et de l’apparence la plus gaie. Sans me prévenir, ma mère l’avait arrêté et l’avait fait meubler d’une manière tout à fait confortable. Des rideaux en perse joyeuse garnissaient les fenêtres ; une glace et une pendule en albâtre ornaient la cheminée ; les tiroirs d’une commode et les rayons d’une grande armoire avaient été comblés de linge et d’objets de toilette ; une étincelante gamme de casseroles en cuivre, une collection de plats et de pots en faïence illustraient les murs et le dressoir d’une petite cuisine bien propre et bien claire. Dans sa prévoyance généreuse, ma mère avait été jusqu’à égayer le logement d’une série de jolies estampes coloriées, et la margelle des fenêtres des plus belles fleurs de la saison. C’était bien plutôt l’intérieur d’une petite rentière que celui d’ouvriers pauvres.

« Ma mère le parcourut avec le mari et la femme et leur en fit apprécier tous les agréments. Bien que l’esprit de prévoyance d’une ménagère fût visible jusque dans les moindres détails, ma mère dit à Louise :

« Vois si tu as ce qu’il te faut : je pourrais avoir oublié bien des choses. Au surplus, je crois avoir mis dans le tiroir du milieu de ta commode un peu d’argent pour pourvoir au plus pressé. D’ailleurs, d’ici à ce que ton mari ait trouvé de l’ouvrage, il y a en bas un petit fonds de réserve à votre disposition. »

« Tant de libéralités, tant d’attentions délicates, remplissaient Louise et son mari de reconnaissance ; ils cherchaient au fond de leur cœur, pour l’exprimer, des mots qui ne venaient point à leurs lèvres. J’avoue que je n’étais pas moins content qu’eux.

« Que vous dirai-je de plus ? Moser est redevenu, comme devant, le plus laborieux et le plus économe des ouvriers, en même temps que le plus tendre des maris et le meilleur des pères. Il a rendu à sa femme une confiance exclusive que les apparences même les plus compromettantes ne seraient pas capables d’altérer. Son amitié pour moi rend Louise presque jalouse. Je les vois au moins une fois chaque semaine à la maison, où ils dînent avec nous en famille. Ils ont, à l’heure où je vous parle, deux enfants qu’ils élèvent fort bien et au sujet desquels ils font les plus beaux rêves. Vous ne serez peut-être pas fâché non plus d’apprendre que leur présence a décidément mis en fuite mon cousin Jacques. On ne le voit plus. Je suis privé du plaisir de contempler sa face sournoise et de l’entendre me rappeler le canard de Vaucanson, Voilà mon histoire, faites-en ce que vous voudrez. C’est au moins un canevas facile à étendre, à broder, à embellir.

– Dieu m’en garde ! s’écria Jean en serrant la main de son ami Philippe. La chose est complète ainsi. J’ajouterai même que, sans vous en douter, vous m’avez conté une histoire qui est l’image des trois phases ordinaires de la vie : au début, l’amour ; au milieu, la lutte ; au déclin, le repos. Je me bornerai à reproduire votre récit aussi fidèlement que possible, et je m’estimerai heureux si je parviens à causer à autrui le plaisir que j’ai éprouvé en vous écoutant. »

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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