Chapitre 7
Philippe et son ami n’avaient plus que très-peu d’instants à rester ensemble. Il se faisait tard. A l’est, l’ombre envahissait graduellement le ciel, tandis qu’à l’horizon opposé, de gros nuages se teignaient des couleurs éclatantes du couchant. C’était quelque chose de merveilleux à voir que ces longues zones horizontales qui, du bleu pâle, passaient au vert tendre, puis au violet, puis au rouge sanglant, puis à l’or en fusion. Vous eussiez dit une splendide écharpe indienne bordée d’une frange d’or. C’était l’heure où le pierrot paresseux, sur le bord de son trou, piaille comme un enfant qui a sommeil ; où la chauve-souris entr’ouvre son œil clignotant et étire ses bras palmés ; où les hirondelles, jalouses de présager, par leur vol à perte de vue, un beau lendemain, se croisent dans l’air et y dessinent de grandes courbes analogues à celles d’un patineur sur la glace. En même temps que l’allumeur de candélabres, armé de sa lampe, plus longue que la lance d’un Cosaque, enflammait successivement le gaz des lanternes, quelques étoiles, comparables, sur le crépuscule, à des pointes de fer rougies à blanc, émergeaient çà et là dans l’espace.
Jean, qui ne voulait pas attendre jusqu’au lendemain la fin de l’histoire, pressa son ami de lui en dire rapidement le dénoûment.
« Je n’ai plus, au reste, que deux ou trois faits à mentionner, ajouta Philippe. Comme vous le devinez sans doute, je me gardai bien d’instruire le mari et la femme de leur sort respectif. J’éprouvais la plus profonde répugnance à les voir se réunir et se réconcilier dans la salle même de l’hospice. Je me bornai à leur affirmer que tout irait bien et à exiger d’eux un peu de patience. Intérieurement, je méditais les moyens de faire couler de leurs yeux autant de larmes de joie que j’en avais fait couler de chagrin, et à acquitter avec usure ce que je considérais comme une dette envers eux.
« Je choisis un jour où précisément mon cousin dînait à la maison. Mon silence et ma tristesse, depuis quelque temps, ne laissaient pas que de surprendre mon père et ma mère. Jusqu’alors, dans ma famille, on ne m’avait pas fait l’honneur de m’attribuer des sentiments sérieux, et j’y passais, avec assez de raison, pour plus enclin au plaisir qu’au travail. J’avais même bien des fois essuyé à ce sujet des reproches mérités. Un accident m’avait tout à coup mûri et fait homme. Je ne pensais plus qu’il fût honteux d’avoir de la sensibilité et de la laisser voir.
« Le soir venu, contrairement à mon habitude, je ne sortis pas. Interrogé des yeux par ma mère et verbalement par mon père, je les terrassai brusquement l’un et l’autre par cet aveu énigmatique :
« En effet, dis-je d’un ton d’humeur, tel que vous me voyez, je suis très-malheureux. Sans y penser, sottement, avec une légèreté inexcusable, j’ai causé le malheur des deux meilleurs êtres du monde. Je ne vous cacherai pas que je prétends à n’importe quel prix réparer ma sottise et que j’ai besoin pour cela de votre concours. »
« A cette déclaration, mon père, ma mère, mon cousin s’entre-regardèrent avec la plus profonde surprise. Je présume qu’ils craignirent un instant que je ne fusse devenu fou. Je les tirai au reste bien vite d’erreur.
« Reprenant aussitôt la parole, je racontai ma rencontre à Vincennes avec Louise et toutes les misères qui en étaient résultées pour elle. Si je glissai assez volontiers sur le mobile déplorable qui m’avait inspiré en cette occasion, je m’appesantis du moins sur les conséquences qu’avait eues ma faute. Je fis minutieusement l’historique des infortunes de Louise et les présentai sous le jour le plus touchant. J’eus vraiment de l’éloquence. Mon récit n’arracha d’abord que des syllabes de stupéfaction. A la scène du café, je vis les yeux de ma mère se remplir de larmes. Elle ne put décidément retenir ses sanglots, quand je lui peignis Louise, à la suite de cette scène, errant comme une folle à travers les rues, succombant sous le poids de son enfant, et enfin s’évanouissant pour être ramassée et transportée à l’hospice. Mon père, lui aussi, était ému jusqu’aux larmes ; il ne cessait de répéter : « Oh ! la pauvre enfant ! la pauvre enfant ! » Le cousin seul, dans le coin de son œil, ne trouvait pas une larme, au fond de son cœur, pas un mot de compassion. Sous son air contrit, je reconnus même les indices d’une joie maligne. La rancune prospérait au fond de sa mauvaise nature ; le souvenir des dédains de Louise y était aussi vif qu’au premier jour ; je ne pouvais pas douter qu’il ne se réjouît de la voir malheureuse. Aussi sentis-je au dedans de moi s’amasser et gronder une sourde colère contre lui.
« Ma mère, dans son émotion, ne puisait pas encore les sentiments que j’attendais d’elle. En son âme, le malheur de Louise n’étouffait qu’à demi un vieux levain de ressentiment. A peine eus-je laissé entrevoir ce que je comptais faire, qu’elle gâta son attendrissement par cette réflexion cruelle :
« Elle est à plaindre, beaucoup à plaindre sans doute : mais c’est bien aussi un peu sa faute : pourquoi m’a-t-elle quittée ? »
« Cela me parut barbare. Jacques, qui n’avait pas encore soufflé mot, s’enhardit jusqu’à ajouter :
« Ma tante a raison. »
« Je ne fus plus maître de moi. Les sourcils froncés, l’œil étincelant, les narines ouvertes, respirant à peine, je me tournai vers lui d’un bond et lui lançai cette apostrophe comme une flèche empoisonnée :
« De quoi se mêle monsieur Jacques ? Qui est-ce qui lui demande son avis ? Les gens de cœur et lui n’ont rien à démêler ensemble ! »
« A la suite de cette sortie qui le rendit muet comme un poisson et le fit en quelque sorte rentrer sous terre, je fis face à ma mère et m’adressai à elle.
« Sans me départir du respect que je lui devais, je lui fis remarquer avec force qu’elle ne pouvait, à moins de la plus criante injustice, blâmer la conduite de Louise et l’accuser d’ingratitude.
« Je soutiens, continuai-je, que par son travail, ses soins, sa patience, son dévouement, elle vous a rendu, et au delà, les bienfaits dont vous prétendez l’avoir comblée, et qu’au contraire, vis-à-vis d’elle, vous pouvez bien avoir un instant oublié d’être bonne et généreuse.
« – Elle a bravé mon autorité, dit ma mère ; elle a méconnu tous ses devoirs envers moi.
« – En quoi ? répliquai-je. Pour avoir refusé de lier son sort à un homme ridicule qui ne lui inspirait que de l’aversion, et avoir obéi à son penchant, elle n’est pas après tout si criminelle.
« – D’ailleurs, reprit ma mère, nous ne lui devons rien.
« – Mais moi, m’écriai-je, je lui ai causé un préjudice presque irréparable. Sous peine d’être un malhonnête homme, sous peine de commettre une lâcheté qui empoisonnera ma vie entière, il m’est interdit de m’envelopper dans mon égoïsme et d’assister les bras croisés à un malheur dont je suis l’unique source. »
« Ma mère, par son hochement de tête et par son air, m’indiquait qu’elle trouvait mon opinion exagérée.
« Oui, poursuivis-je avec une chaleur croissante, dans ma conviction, pour que mon honneur soit sauf, pour que ma conscience soit tranquille, pour que tout mon avenir ne soit pas entaché, il faut une réparation, une réparation éclatante qui dépasse, si c’est possible, l’importance de mon tort. »
« Je suivais sur le visage de ma mère les oscillations de sa volonté ébranlée. Je touchais au but. Je m’empressai d’ajouter :
« Avez-vous donc perdu la mémoire ? Mais cette enfant, vous l’avez vue naître, elle s’est développée sous vos yeux, elle a été la compagne de mon enfance : son gracieux visage, sa jolie voix, son attachement tout filial pour vous n’ont cessé de charmer vos yeux, vos oreilles, votre cœur. Faut-il que je vous rappelle encore sa mère, cette brave femme qui a été la providence de mes jeunes années, dont les soins et les veilles m’ont sauvé la vie ? Et vous hésitez ! Et votre cœur ne se fend pas en songeant que cette Louise, presque votre fille, en a été réduite à errer par les rues comme une mendiante, à chanter dans les cafés, à tendre la main ! Et vous n’avez que des larmes stériles, quand vous savez qu’elle gît sur le lit d’un hospice, qu’elle est à la veille d’être mise dehors, sans ressources, avec son enfant, et tout cela par ma faute, par la faute de votre fils ! »
« Ma mère sanglotait de nouveau et semblait me demander grâce. J’étais dur sans doute, mais il le fallait. A moins de cela, je n’eusse peut-être pas réussi à vaincre son ressentiment. Je terminai en regardant mon père. Je le savais le meilleur homme du monde, mais en même temps un peu trop économe, sinon parcimonieux.
« Finalement, dis-je avec une fermeté qui dut le faire frémir, je vous préviens que je suis prêt à sacrifier une partie de la dot que vous me destinez, à engager ma signature, à grever mon héritage, à me ruiner pour avoir l’argent dont j’ai besoin. »
« Je veux bien croire que ma mère ne fut point fâchée de m’entendre parler avec cette chaleur. Le fait est que je réussis à lui faire partager toutes mes intentions. En réalité, sa tendresse pour Louise n’était qu’endormie ; elle se réveilla, en son cœur, avec une nouvelle intensité. Mon père, de son côté, aida à cette heureuse révolution en convenant qu’il fallait s’occuper de Louise et la rétablir dans la situation où elle était avant l’accident. Je vis ma bonne mère aussi ardente bientôt que d’abord elle avait été tiède, et l’entendis avec bonheur déclarer qu’elle prétendait se charger de tout. Je lui donnai de grand cœur carte blanche, sachant qu’elle était libérale et plus capable que personne de bien faire les choses. Quant à Jacques, il ne savait plus décidément quelle contenance garder. Dans la petite guerre qui venait d’avoir lieu, il avait embrassé maladroitement le parti de l’injustice. Il se trouvait vis-à-vis de nous tous dans la position la plus fausse. C’est ce qu’il comprit parfaitement. Son nez s’en allongea et devint rouge, selon ce qui arrivait toujours dès qu’il était en proie à une émotion quelconque. »
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