‹ Une nuit au LuxembourgChapitre 112 sur 222 · LUI

LUI

Croissez et multipliez. Cela, c’est l’œuvre de mon père. Il s’était pris d’une sorte d’amour jaloux et méchant pour les Juifs, petit peuple assez remuant, et il se montra curieux d’encourager leur orgueil naturel jusqu’à le rendre démesuré. Cela donna des résultats comiques et tristes. Ces Bédouins ignorants se crurent destinés à dominer le monde, puis ils disparurent comme nation, au moment même où cette domination s’accomplissait. Singulière destinée pour les Juifs d’avoir donné aux hommes une religion à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes !

Hélas ! sur les instances de mon père vieilli et que ces barbares prolixes commençaient à ennuyer, après avoir essayé d’assagir Jésus, qui avait trop de disciples, je m’intéressai à saint Paul. Je vins vers lui, comme je suis venu vers vous ; il fut ébloui et il crut tenir de cette vision une mission divine. Je le suivis dans ses voyages. Son énergie m’amusait ; mais à Athènes, je me rangeai parmi ses contradicteurs, dont j’excitai le rire. Plus tard, je le laissai mourir sans consolations : son orgueil lui suffisait.

Je croyais cet homme moins fou que les autres thaumaturges qui, comme lui, amusaient les foules, mais l’idée de Dieu lui monta à la tête et il se mit à croire en moi, en m’attribuant la toute-puissance. C’est alors que je cessai de le visiter, car je n’aime pas à me rendre le complice facile des divagations religieuses. Laissé à lui-même, il continua de m’entendre ; ma voix sonnait à son oreille sourde, comme un bourdonnement. Sa foi s’exaspéra, et il accepta le martyre. Quelle différence avec ce charmant Épicure pour qui nos entretiens ne furent jamais qu’un divertissement supérieur ! Mais ce Paul, quoique halluciné, n’était pas incapable d’une certaine imposture et c’est assurément pour se grandir aux yeux des sots qu’il feignit d’avoir été ravi au ciel. Il est vrai qu’il croyait à ma résurrection. Quelles histoires ! On dirait que les hommes ne donnent aux mots un sens précis que pour avoir le plaisir de les employer à contre-sens. Votre cerveau a des jeux bien singuliers. Les morts sont morts. Les morts ne sont peut-être pas morts. Les morts sont vivants. Les morts sont les seuls vivants. Quels jongleurs vous faites !

Je ne laissai pas que de m’amuser aux développements de la religion nouvelle. Elle manifesta des âmes féminines bien charmantes. Quelle précieuse créature que sainte Cécile, quelle amoureuse ingénue ! Nulle autre femme peut-être ne connut d’aussi délicieuses nuits que celles que Cécile passait avec l’ange qui la venait visiter… Entre tous les souvenirs de ma vie divine…

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