LUI
Je vous ai dit que la religion des anciens Grecs fut celle qui traduisit avec le moins de laideur et avec le moins de fausseté l’état réel du monde qui vous est invisible. Il y a des dieux, c’est-à-dire une race d’hommes aussi supérieure aux autres hommes que vous êtes supérieurs aux animaux les plus intelligents ou les mieux domestiqués. Vous avez conquis la terre ; mes ancêtres conquirent les espaces, colonisèrent la plupart des planètes qui gravitent autour du soleil. Notre domaine possible ne dépasse point le système solaire ; notre domaine réel ne s’étend point au delà de Jupiter, où demeure mon père ; et son extrémité vraie vers le soleil, c’est cette terre où nous sommes. Depuis un grand nombre de siècles, j’ai choisi Mars pour séjour, ce qui m’a rapproché de vous et m’a donné certaines inclinations humaines. Les autres planètes, soit par leur éloignement, soit par leur voisinage du soleil, me sont inaccessibles, presque comme à vous-mêmes. J’ignore ce qui s’y passe. Quant aux mondes infinis qui se répandent au delà de notre sphère, c’est, pour moi comme pour vous, l’inconnu et l’inconnaissable.
Ce que je viens de vous dire ne vous semblera pas très nouveau. Plusieurs de vos philosophes ont eu des imaginations qui touchaient à cette vérité par quelque point. Pour vous railler, Voltaire inventa Micromégas ; mais, soumis aux apparences des lois de la physique, il en fit un géant démesuré. Pourquoi cela ? Les fourmis ne sont-elles pas, après les hommes, parmi les plus intelligents des animaux terrestres ? Il me semble bien me souvenir qu’à une époque très lointaine, celle que vos géologues appellent, je crois, l’époque de la houille, les termites déployaient sur votre globe une sorte de génie. Ces petits êtres si déliés ont été arrêtés net dans leur développement par l’abaissement de la température. Ils ne vivent plus que d’une vie ralentie, comme les autres insectes ; leur intelligence, n’étant plus alimentée par une abondante activité physique, s’est figée ; ils en sont restés à un point infranchissable pour eux désormais, et ce qu’ils accomplissaient jadis par choix et par volonté, ils ne le font plus, à cette heure, que mécaniquement. Mais laissons Micromégas.