LUI
Je ne vous dirai pas ce que c’est que la matière, je n’en sais rien. La matière, c’est ce qui est, ce qui a toujours été, ce qui sera toujours. Avec Épicure, je la conçus telle qu’une infinité d’atomes ou de points se rencontrant au hasard et formant çà et là des groupes ; elle m’apparaît plutôt maintenant comme un tissu, mais cela revient au même, puisqu’il faut toujours des vides entre les éléments continus de ce tissu. Sans cela, nous aurions une masse immobile et, par conséquent, inerte. On ne peut pas supprimer l’espace, dont la réalité est pourtant impossible à concevoir ; car si l’espace est vide, il n’est rien, et sans ce néant rien ne pourrait cependant exister.
En admettant la matière sous la forme d’un tissu, nous la supposons composée d’une infinité de lignes se coupant dans tous les sens ; mais une ligne est faite de points. Revenons donc aux points, cela est plus clair, sans l’être beaucoup.
Votre chimie a cru atteindre les limites de l’analyse, en découvrant les molécules qu’elle compte et qu’elle pèse. Mais il est évident qu’un point pondérable peut se couper en deux points également pondérables, et ainsi jusqu’à l’infini, et ainsi sans limite d’espace ni de temps. Il y aurait donc deux infinis : l’un au-dessus de nous, puisque tout chiffre peut s’augmenter ; l’autre au-dessous, puisque tout chiffre peut se diminuer. Cependant l’espace devant être considéré comme un vide absolu, comme un néant parfait, comme rien, il se peut que chacun de ces deux infinis aboutisse brusquement à ce vide, à ce rien. Le monde est peut-être limité. Ce tissu est peut-être une boule isolée au milieu du néant. Comme on ne voit pas bien comment quelque chose peut sortir du néant, ou comment quelque chose peut devenir néant, nous conclurons à l’éternité de la matière coïncidant avec l’éternité de ce néant. Nous aurons ainsi l’être et le non-être. Mais le non-être étant parfaitement inconcevable, quoique nécessaire à l’existence de l’être, nous le laisserons de côté, et d’ailleurs qu’en ferions-nous ?
Je sais bien qu’un de vos savants a pu, dernièrement, parler avec une certaine logique de l’anéantissement final de la matière ; je ne crois pas que cette idée ait un sens réellement perceptible, ni pour les hommes ni pour les dieux. Ce qui est, est. Désagrégation, d’ailleurs, ne signifie pas destruction, mais changement. La figure des choses a changé et changera encore, mais l’essence même des choses est éternelle comme le hasard. Cet univers n’est qu’un des innombrables jeux du hasard, un des moments fortuits du mouvement éternel… Cela vous ennuie ?