‹ Une pupille gênanteChapitre 20 sur 22 · X

X

Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa sur la famille Daltier.

Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de l’état dans lequel ils la voyaient.

Jamais on ne l’avait connue ainsi.

En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée, imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins, ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait souriante et douce, surtout aimante.

Aujourd’hui elle semblait prendre à tâche d’afficher son dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à ses goûts mondains d’autrefois. Et puis elle avait perdu sa grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard empreint de dureté; l’expression de son visage décelait une amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.

Quel vent d’orage avait donc passé sur cette jeune âme qui s’était ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?

Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front d’ange repentant?

Tous souffraient autour d’elle.

M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait qu’avec contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.

Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait écoutées d’un air poli, mais n’en avait tenu aucun compte.

Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de presque diabolique.

Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se jouait dans ce cœur fermé devait être douloureux.

Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa d’aller à la messe.

— Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin qui la regardait fixement.

Elle répondit d’un ton morne:

— Je ne crois plus qu’à l’abandon de Dieu.

Et, agenouillé devant l’autel, l’âme profondément affligée, Albéric murmura:

— Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc envoyée?...

Et de ce jour il se dit qu’un grand désespoir avait passé sur cette âme altière; seulement il n’en devina point la cause.

Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce qu’elle était auparavant.

Elle se disait:

"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte à leur front."

Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges dans son enfer.

Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque et commença à fumer.

Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas; Mme Daltier demeura clouée d’étonnement sur son fauteuil.

Albéric s’approcha de sa cousine, et, très froidement, enleva de ses lèvres roses la fine cigarette.

Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.

— Vous vous feriez mal, dit-il d’un ton glacé.

Et il revint à sa place.

Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie; ce n’était pas dans leur monde que les jeunes filles prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières cavalières.

Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un voyage à Paris.

A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de fréquents regards sur Gilberte comme s’il eût voulu parler et ne l’osât.

Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut une forte correspondance sentant le papier timbré d’une lieue et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à l’un de ces conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric n’en fut point exclu, mais il semblait mal à l’aise.

Elle arriva, médiocrement surprise et s’attendant à des réprimandes données sous forme de conseils.

Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droit Albéric y assistait.

Ce n’était pourtant point de reproches qu’il s’agissait, quoique Gilberte l’eût, certes, bien mérité.

Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:

— Mon enfant, dit-elle d’un ton plus doux encore qu’à l’ordinaire, nous avons à vous faire part d’une chose qui vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.

"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que c’est, ils vont me chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront des formes."

— Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu d’étranges bruits courir sur...

— Sur?... fit Gilberte soudain intéressée et relevant la tête.

— Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas le courage de parler.

— Mais qu’est-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience; ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je n’ai plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle plus vivement, c’est vrai, vous avez parlé de bruits qui courent, sur qui? sur moi sans doute? On m’a calomniée? Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme cela m’est indifférent!

— Mais, ma nièce, il ne s’agit pas de vous, s’écria M. Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente de...

— De quoi? qu’ai-je commis? Oh! je sais que j’ai été très mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grand’chose, mais on n’a pas un faute grave, pas même un acte compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me préserver, j’avais au moins l’orgueil.

— Ce n’est pas cela, murmura le pauvre oncle tout décontenancé.

— Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?

Mme Daltier toussa pour s’éclaircir la voix.

— La... la fortune de M. Simiès...

— A été mal acquise? s’écria Gilberte qui bondit tandis que sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il n’était pas un malhonnête homme.

M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils n’osaient reprendre la parole.

— Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.

— Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je ne me suis pas fié aux premiers mots que j’ai recueillis. Comme vous, j’ai cru d’abord à la calomnie, aux propos malveillants, et j’étais prêt à en demander compte aux langues indiscrètes, mais on m’a plus amplement informé. De retour ici, j’ai instruit mes parents de cette affaire; nous avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché de l’avouer, a été à l’avantage des médisants. La fortune que vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous montrerons d’ailleurs les documents qui le prouvent, car nous n’avons voulu vous parler de cela que lorsque l’évidence a été absolue.

Gilberte fit un geste de dénégation:

— Je n’ai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon oncle était un... un malhonnête homme? Et l’argent dont j’ai joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une origine impure? Oh! quelle honte!

Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.

— Tout, murmura-t-elle, il faut que j’aie toutes les douleurs, même la honte.

Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.

— Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.

Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur indignée:

— Oh! fit-elle, je ne vous l’aurais jamais pardonné, au lieu que je vous remercie maintenant.

— Alors, qu’allez-vous faire? demanda Mme Daltier qui attendait anxieusement sa réponse.

— Mais je n’ai autre chose à faire que de rendre ce bien mal acquis, et cela sans tarder, jusqu’au dernier centime.

Un soupir imperceptible à l’oreille souleva la poitrine d’Albéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé qu’il fixait sur Gilberte depuis qu’elle se montrait mauvaise.

— Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front s’éclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il n’a fait tort que de quatre cent mille francs à la famille X..., or il vous en restera deux cent mille.

— Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec énergie.

— Mais, ma nièce...

— Ma tante, il n’y a pas de restriction. Je n’userai pas de cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée que j’en ai joui quelque temps.

— Alors, vous allez devenir...

— Pauvre, je le sais. Que m’importe? L’argent m’est odieux maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. J’y avais songé déjà avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne pour trouver une position d’institutrice ou de demoiselle de compagnie.

Et, se tournant vers Albéric:

— Mon cousin, qui s’est occupé de cette triste affaire, voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la famille X... rentre au plus tôt en possession de la somme dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent maudit, il sera distribué aux pauvres.

— Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric en tenant la main à Gilberte.

Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et répondit avec une certaine hauteur:

— Qu’attendiez-vous donc de moi pour me féliciter d’une action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais l’héritage de mon oncle même après ce que vous m’avez appris?

— Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en l’embrassant, nous n’avons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel vous vous sacrifiez.

"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites, nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec nous, redevenez seulement la Gilberte d’il y a un mois et nous vous chérirons plus encore que par le passé. C’est convenu, vous ne nous quittez pas?"

Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant avec fermeté:

— Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je travaillerai

Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut qu’elle désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:

— Ma cousine a raison, ma mère, et l’occupation forcée lui sera très salutaire.

"C’est sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de me voir hors de chez lui. Je ne lui étais qu’indifférente, à présent je lui inspire de l’aversion; ce n’est pas étonnant; je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut- être aussi que je le gêne... S’il avait deviné mon secret?..."

A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune fille:

— Seulement il ne faudra pas nous quitter avant d’être un peu plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez besoin de nos soins.

— Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien, et le plus tôt que je partirai sera le mieux.

— Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier; il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé de la fortune.

— Ce n’est pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le répète, je ne regrette pas l’argent; seulement il m’est dur de ne plus respecter la mémoire d’une personne qui, malgré son injustice à mon égard, a été la seule à m’aimer en ce monde.

— La seule? s’écria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour quoi nous comptez-vous donc?

Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui baissa les yeux sous ce regard persistant.

Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:

— Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la dévore. D’ailleurs, il n’est pas naturel à son âge et avec ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels, elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus délicate. Cela m’attriste de voir qu’elle va être livrée, jolie et fragile comme elle l’est, à une tâche pénible et souvent ingrate.

— Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit apprendre à lutter avec l’existence; cela lui fera du bien d’être quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort nuisible.

— Mon ami, vous êtes dans l’erreur en ce qui concerne notre nièce; Gilberte n’est point aussi instruite que vous croyez des choses de la vie. Cette enfant n’en sait pas long, mais elle joue à la jeune fille du siècle qui n’a plus rien à apprendre dès l’âge de quinze ans. Quant à son éducation religieuse, elle est complète à présent; Gilberte n’est plus une athée, seulement je me demande quelle catastrophe inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous avions mis la foi et l’amour. Cependant peut-être avez-vous raison; l’éloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme à nous. Mais nous ne pouvons l’aider à chercher la position qu’elle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler dans une petite âme toute idée incompatible avec ce qu’on enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle serait comme un objet disparate. Ce qu’il lui faut, ce sont des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique assez honorable cependant pour que notre nièce n’ait aucun risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et si séduisante, la pauvre enfant!

— Dieu veuille qu’elle ne souffre pas de ce changement de position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie, mais elle n’a jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric qu’elle trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette enfant?"

Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la fois de sa vie, de sa maison et de son cœur.

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