‹ Une pupille gênanteChapitre 21 sur 22 · XI

XI

"Ma chère tante,

"Merci d’abord pour votre affectueuse lettre et pour votre gracieux envoi auquel ont participé mes cousines.

"Certes, les fleurs, les plus admirables même, ne manquent pas à Nice, mais celles de Saint-Loup me sont plus précieuses que toutes les autres.

"Pour rassurer votre sollicitude, je vous répète que je ne suis pas malheureuse ici et que je me porte bien. Mme Métaxo s’inquiète un peu de mon apparence délicate, mais mes forces suffisent à ma tâche.

"D’ailleurs elle est facile, ma tâche; les enfants me sont attachés et se montrent dociles. Je ne croyais pas aimer autant ces petits êtres dont je reçois les caresses avec plaisir. Leur père me témoigne toujours la même bonté affectueuse et en même temps respectueuse; et parmi les étrangers qui sont reçus ici, je rencontre tous les égards auxquels j’ai été habituée.

"On s’amuse à Nice, beaucoup même, mais vous savez que j’ai pris le monde en grippe. Je laisse ma vie couler machinalement puisqu’il faut vivre, mais il me semble que j’ai quarante ans au moins, tant j’ai vécu en quelques mois.

"Vous me suppliez, chère tante, de revenir à mes croyances chrétiennes, comme il y a un an: certes, je crois, je crois tout ce que vous croyez vous-même, je ne nie plus que la miséricorde de Dieu, mais cela suffit pour que je ne prie plus.

"Dieu m’a frappée trop fort, je n’étais pas encore assez ancrée dans son amour pour recevoir ses coups en le remerciant et je me suis rebellée.

"Nul n’est scandalisé de mon indifférence religieuse, car ils font partie de l’Eglise schismatique ainsi que la plupart des familles que nous voyons.

"Oh! que vous êtes heureux, vous tous, de croire à tout ce que je répudie, moi! à un Dieu bon et consolateur, à l’amour, à l’amitié, au désintéressement.

"J’ai pris pour devise cette philosophique parole: " Il faut rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ". Eh bien! je n’ai pas même le courage de rire.

"Tenez, il me vient souvent l’idée de mourir jeune; c’est bon de s’en aller de ce monde avant d’avoir vieilli et d’avoir pu jeter plus d’amère raillerie sur toutes choses. Mon oncle Simiès disait: " Il faut arracher tout ce qu’on peut de joie à la vie ". Je n’ai pas même su faire cela, aussi...

"Mais je m’aperçois que je ne vous parle que de lugubres choses; ce n’est pas divertissant pour vous, pauvre tante.

"Je soupire après les vacances, non pour me reposer, mais pour vous revoir. Je rêve souvent à la petite ville de Saint- Loup où je vous sais tous réunis, et je souffre.

"Pardonnez-moi cette lettre couleur feuille morte, et faites-moi la surprise d’une visite, si c’est possible; Nice n’est pas si éloigné de Marseille.

"Embrassez pour moi mes cousines; je vous tends, comme autrefois, mon front toujours nuageux.

"Gilberte."

A quelque temps de là, Mme Daltier alla voir sa nièce à Nice; on lui fit les plus grands éloges de Gilberte qui était vraiment aimée chez les Métaxo et qui brillait incontestablement dans la petite société grecque que l’on voyait dans la ville et aux environs.

Cependant Mme Daltier revint soucieuse chez elle. Son mari et son fils aîné l’interrogèrent avec empressement sur Mlle Mauduit.

Elle répondit:

— L’enfant ne pourrait certainement aspirer à une position plus avantageuse; elle est très choyée, largement rétribuée, son travail n’est pas fatigant, mais...

— Quoi donc? est-elle devenue plus frivole que par le passé ?

Mme Daltier secoua la tête:

— Ce n’est pas cela; au contraire, le plaisir paraît lui peser; elle est triste, fort pâle, ses yeux sont creusés et brillants, elle a beaucoup maigri.

— Le climat ne lui convient peut-être pas, hasarda Albéric.

— Cette petite fille est incompréhensible, murmura M. Daltier; elle nous cache assurément quelque chose et cela lui fait mal.

— Ensuite, poursuivit Mme Daltier, je crains pour elle les assiduités des jeunes gens reçus chez les Métaxo.

— Comment cela? s’écria Albéric très vivement; mais s’il y a lieu de la troubler, ma mère, il faut qu’elle nous revienne au plus vite; nous ne pouvons permettre...

Mme Daltier regarda son fils avec étonnement:

— Nous n’en sommes pas encore là, dit-elle, Gilberte ne s’aperçoit pas même des attentions dont elle est l’objet, habituée qu’elle a toujours été aux flatteries du monde; seulement il arrive souvent qu’une jeune femme ayant auprès d’elle une jeune fille... subalterne après tout, prend ombrage de l’admiration partagée entre deux. Mme Métaxo aime certainement beaucoup Gilberte, mais j’ai surpris une fois un certain froncement de sourcils quand la pauvre mignonne, sans le vouloir, accaparait au salon une partie des visiteurs. Si, quelque jour, Mme Métaxo manifeste un peu de mécontentement à ce sujet, Gilberte qui est fière quittera immédiatement sa maison.

— Elle devrait le faire à présent.

— Non, mon fils, pas d’exagération; il serait maladroit de troubler la quiétude dans laquelle vit ta cousine. Qu’est-ce que cela? et à quel beau tableau n’y a-t-il pas d’ombre?

Les vacances arrivèrent, mais Gilberte ne les passa pas avec ses parents et voyagea avec les Métaxo.

Ceux-ci ne revinrent de Suisse qu’en octobre.

Depuis quelque temps les lettres de Gilberte se faisaient plus rares et plus courtes.

Elle ne se plaignait pas, mais depuis leur retour à Nice elle trouvait un changement marqué dans la manière d’être à son égard de Mme Métaxo.

La jeune femme se montrait fantasque avec elle et parfois impérative.

Gilberte garda le silence, mais sa résolution fut bientôt prise.

Un jour, lord Harson, un richissime Anglais, donna une fête de nuit à bord de son yacht de plaisance. Le jeune Daltier y fut amené par un ami, non qu’il aimât le monde, mais il espérait y rencontrer Gilberte, sachant les Métaxo conviés à cette soirée.

Il était près de minuit quand Albéric aborda le joli bateau pavoisé de drapeaux et éclairé par une masse de lanternes vénitiennes; le bal était dans tout son entrain; sur le pont, les couples enlacés dansaient gracieusement; la musique de l’orchestre couvrait le sourd mugissement de la mer qui battait de sa vague les flancs noirs du yacht.

Après quelques tours de valse, attiré plus par la beauté de cette nuit d’automne que par les enchantements de la danse, Albéric chercha un coin écarté et solitaire pour y rêver tranquille.

Il en découvrit un à l’arrière du bateau, séparé du reste du pont par une grande toile à voile; et, à son grand étonnement, il y trouva assise sur un tas de câbles, appuyée au bastingage, Mlle Mauduit qu’il pensait absente de la fête.

Elle n’était éclairée que par la molle lumière tombant des lanternes blutées suspendues aux mâts; ses grands yeux sombres étaient pleins de mélancolie sous son front qui avait la mate blancheur du marbre.

Albéric n’osait s’avancer, de crainte de faire envoler cette gracieuse apparition.

Mais elle l’aperçut à son tour, et l’éclat métallique de ses prunelles trahit seul son émotion.

Comme elle ne faisait pas un mouvement, il vint à elle, courba sa haute taille et prit sa main froide dans les siennes.

— Comment êtes-vous ici? lui demanda-t-il.

— Parce qu’on m’y a amenée, répondit-elle laconiquement.

— Vous ne paraissez pas vous amuser beaucoup?

— Je ne me plais nulle part, murmura-t-elle d’une voix lassée.

Il ne répondit pas, mais regarda cette tête blonde, pensive, adorablement triste, qui se penchait comme sous le poids d’un fardeau trop lourd.

La pauvre enfant semblait faible et brisée.

Et pourquoi était-elle là toute seule, tandis qu’on dansait non loin et que certainement plus d’un galant cavalier la cherchait en vain?

— Ainsi, reprit Daltier, après une minute de silence, vous regrettez d’être entrée dans cette famille que vous aimiez, dont vous êtes aimée?

— J’aime toujours les enfants, mais... je suis décidée à les quitter prochainement.

— Pourquoi cela? que vous a-t-on fait?

— Cette femme m’a humiliée, dit Gilberte sans désigner autrement Mme Métaxo, et les yeux dilatés par la colère. Or, je ne veux pas être humiliée.

— A quel propos cela?

— Déjà depuis quelques semaines je me la sentais hostile. Enfin elle m’a fait entendre que j’étais... coquette. Est-ce ma faute à moi si les gens qu’elle reçoit ont été aimables pour moi? Pourquoi me forçait-elle à l’accompagner dans le monde? L’en avais-je priée? Ai-je cherché les compliments? Ai-je jamais encouragé ces empressés plus fatigants qu’amusants, certes?

— Bien vrai, vous me l’affirmez, vous ne les encouragiez pas? demanda le jeune homme qui était comme suspendu à ses lèvres.

Elle se leva toute droite sur le tas de cordages et laissa tomber ces mots avec hauteur:

— Vous aussi... vous croyez? Pour qui me prenez-vous donc? pour une de ces stupides coquettes qui... Au fait, c’est juste...

— Mais, Gilberte, je n’ai aucune pensée offensante à votre égard, ma pauvre enfant. Je sais seulement que la position que vous avez voulu prendre est souvent fort délicate et, et... faite comme vous l’êtes, vous vous trouverez exposée journellement à ces ennuis-là.

Elle ne comprit pas qu’il faisait allusion à ses charmes physiques et se méprit sur le sens de ses paroles.

— Je sais bien, reprit-elle amèrement, vous m’avez toujours prise pour une créature artificielle et vaine. Mais que m’importe votre opinion maintenant?

"Monsieur Daltier, poursuivit-elle, l’appelant ainsi comme pour mieux marquer son ressentiment, vous m’aviez rendue bonne, vous aviez fait une chrétienne d’une jeune fille follement imbue de doctrines erronées, vous aviez éclairé ma raison et mon âme... puis, vous avez d’un coup de main défait tout votre ouvrage, renversé cet échafaudage de bonnes résolutions et de grandes pensées que vous aviez construit en moi. C’est votre faute si je suis redevenue plus mauvaise que je ne l’ai jamais été, car à présent je sais quels sont mes devoirs et je ne veux pas les remplir."

— Ma faute? c’est ma faute?... répétait Albéric atterré. Moi?... que vous ai-je fait, que voulez-vous dire?...

Soudain, une idée lui vint, folle sans doute, car l’éclair allumé dans ses yeux s’éteignit aussitôt. Non, ce ne pouvait pas être cela!

— Que vous ai-je fait? Mais parlez donc! répéta douloureusement le jeune homme.

Sans répondre à cette question, elle s’écria, tandis qu’un mystérieux souffle de colère animait son beau visage:

— Ah! c’est une cruelle chose que de vivre quand on voudrait mourir. Vous m’avez enseigné qu’on ne doit pas voler au Créateur sa propre existence; je ne le ferai peut-être pas, mais...

— Que ferez-vous, Gilberte?

— Je vous l’ai dit, je vais quitter la famille Métaxo, je m’éloignerai de la France; je me suis engagée comme demoiselle de compagnie auprès d’une dame étrangère qui part pour le Sénégal.

— Pour le Sénégal? Mais c’est la mort, cela, Gilberte; vous êtes insensée ou bien vous voulez railler.

— Je n’en ai guère envie, pourtant.

— Savez-vous bien ce qu’est le climat meurtrier de ce pays?

— Je le sais.

— Et vous vous figurez que votre frêle tempérament pourra le supporter?

— Non, et c’est pour cela que j’y vais.

— Mais que se passe-t-il donc en vous, malheureuse enfant? s’écria-t-il avec angoisse.

Elle redressa orgueilleusement sa tête pâle avec un geste de défi.

— Voilà! dit-elle, c’est mon secret.

Certes, elle était bien jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais elle effrayait presque.

Albéric Daltier baissa les yeux pour cacher la flamme qui s’allumait sous sa paupière.

— Vous me faites peur, murmura-t-il. Je vous en supplie, revenez à vous. Vous souffrez, on vous a froissée, la vie nouvelle que vous avez choisie vous a heurtée cruellement, vous serez plus heureuse sous notre toit, revenez-nous, vous redeviendrez bonne. Oh! ne souriez pas ainsi, vous me faites mal. Laissez-moi demain vous ramener chez ma mère.

— Demain, dit-elle d’un air étrange, oui, demain je serai à Marseille.

Il prit cela pour un acquiescement, et, craignant que leur double absence ne fût remarquée, il retourna au bal, la laissant à son rêve.

Il rentra dans le tourbillon joyeux, et la danseuse qu’il invita pour la valse qu’entonnait l’orchestre put remarquer que ce grand jeune homme à la taille superbe avait le front mouillé et la joue pâle.

Après quelques tours d’une danse qu’il exécuta fort à contre- cœur, il rencontra Mme Métaxo, étincelante dans sa robe nacarat semée de brillants.

— Où donc est votre cousine, Monsieur Albéric? demanda-t- elle gracieusement, je n’ai pu l’apercevoir de toute la soirée.

— Je la quitte à l’instant, Madame, répondit froidement le jeune homme; elle se repose à l’abri de la foule.

— Est-elle souffrante?

— Non, Madame, mais profondément triste, et elle m’a fait part de sa résolution que vous devez connaître.

— Oui, fit Mme Métaxo, soucieuse, et à ce sujet je vous dirai toute ma pensée; Mlle Mauduit doit être malade ou tourmentée par un ennui secret. J’avoue que j’ai été un peu vive avec elle, l’autre jour; je le regrette, mais ce n’est pas pour cela qu’elle quitte ma maison, car, au fond, elle doit sentir que nous l’aimons tous. Elle m’a dit un jour qu’elle voudrait mettre l’immensité entre elle et la France.

— Elle a dit cela?

— Oui, Monsieur. Ainsi ne soyons pas étonnés qu’elle ait saisi avidement l’occasion de s’expatrier.

— Ah! elle vous a aussi appris?...

— Qu’elle part pour le Sénégal, oui, certainement, elle ne me l’a pas caché. Concevez-vous une pareille idée? C’est vouloir la mort.

— L’ingrate, murmura douloureusement le jeune homme, elle ne nous a jamais aimés!

Mme Métaxo regarda Albéric Daltier d’un air étrange.

— Peut-être que si, répondit-elle, seulement vous n’avez pas pu le voir.

Et, sur ces paroles énigmatiques, la jeune femme s’éloigna, laissant l’ingénieur immobile comme pétrifié au milieu du pont.

— Que veut-elle dire? murmura-t-il en passant sa main sur son front.

Puis il s’élança à l’arrière, toujours solitaire derrière son rideau de voile goudronnée, où il avait laissé sa cousine l’instant d’auparavant.

Mais cette place était vide.

Il fouilla du regard tous les groupes de danseurs, tous les coins et recoins du yacht, de la dunette à l’entrepont, il ne vit point Mlle Mauduit, par la raison que, en ce moment, elle voguait vers la terre dans un frêle youyou en compagnie de M. et Mme Métaxo et de quelques personnes lasses de la fête.

"Je la reverrai à Marseille, se dit-il alors; n’a-t-elle pas dit qu’elle y serait demain? Là je la forcerai bien à m’ouvrir son cœur."

Et, possédé d’un pressentiment de joie indicible, il alla s’accouder à l’arrière du yacht, à la place qu’avait quittée Gilberte.

L’aube se montrait déjà; la mer était froide et tranquille, couverte d’une lueur vague. Au loin les barques de pêcheurs partaient au travail, la voile blanche déployée au vent du large.

On entendait le pas cadencé des infatigables danseurs qui frappait le plancher; l’odeur des fleurs flétries plus pénétrante encore et celle des parfums que portaient les femmes se mêlaient aux senteurs marines.

La musique envoyait ses notes amollies dans l’air demeuré tiède sous les tentes; les lumières mouraient dans les lanternes aux mille couleurs, et non loin, à l’horizon, les silhouettes dentelées des montagnes se dessinaient sur le ciel d’un gris bleuâtre.

Albéric reçut de toutes ces choses une impression vague, faite de poésie et de langueur douce.

Ainsi rêvant, il atteignit la fin du bal et partit avec la dernière chaloupe.

Il avait bien envie de rester à Cannes jusqu’au lendemain, mais il avait promis à sa mère de rentrer tout de suite à Marseille et il le fit.

D’ailleurs, c’était là qu’il voulait attendre Gilberte.

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