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Chapitre 25

L’existence avait pris un cours normal pour les héros de cette histoire. On se fait à tout, ou du moins on semble s’y faire ; Régine enchantée promenait ses deux enfants, et se montrait toute fière d’être suivie par deux nourrices.

En dehors des questions de toilette et de coquetterie maternelle, ses enfants l’occupaient aussi peu que possible. Encore, par bonheur, ces êtres absorbants n’avaient-ils d’influence dans ses conseils que de midi à sept heures du soir. Après l’heure du dîner, leur rôle était fini, et ils rentraient dans l’ombre jusqu’au prochain lever de leur mère.

Les soirées étaient consacrées au monde. Madame d’Arjac sentait qu’elle avait à payer au monde un terrible arriéré de devoirs, et à elle-même un passif tout aussi considérable de plaisirs manqués. Heureusement ces deux comptabilités pouvaient se mener de front ; mais au lieu de se débrouiller, l’écheveau semblait s’embrouiller toujours, si bien qu’une soirée conduisait à un lunch, le lunch à un bal, le bal à une première représentation ; plus Régine allait dans le monde, plus elle devait de visites, de dîners, de politesses sans nombre.

Elle plongea résolument, et se mit à courir après un état normal, sans espoir bien défini de le trouver jamais. En quoi elle se trompait : la sortie à perpétuité devint l’existence véritable de madame d’Arjac.

On s’avancerait peut-être beaucoup en affirmant que René tenta d’enrayer ce petit équipage fringant qui trottait, trottait, en secouant les cocardes enrubannées de ses oreilles. Il avait hasardé deux ou trois représentations fort modérées, plutôt par acquit de conscience que dans le but d’obtenir des concessions. Régine reçut ces observations avec le petit sourire supérieur qu’elle avait arboré dans l’orgueil de sa maternité.

— Vous n’aimez pas le monde, mon cher, avait-elle dit, et moi, je l’aime. Je ne puis que regretter une diversité d’opinions qui nous sépare plus souvent que je ne l’aurais désiré. Ma mère me conduira là où je ne saurais aller seule. Pour le reste, je ne suis plus une enfant. Vous avez confiance en moi, je présume ? Ne vous inquiétez donc ni de mes plaisirs ni de mes affaires.

René se l’était tenu pour dit. Elle avait raison, cette femme superficielle ; elle savait se conduire de façon à ne donner prise à aucune supposition.

Que pouvait-il demander de plus ? À partir de ce jour, ils ne se virent plus guère qu’aux repas et lorsque des visites inévitables les obligeaient à sortir ensemble.

L’hiver s’écoula ainsi. Comme Valentine se l’était promis, elle voyait souvent madame d’Arjac ; le vague sentiment qu’en maintenant ces relations elle pourrait un jour être utile, moins à la jeune femme peut-être qu’à René, lui faisait maintenir un équilibre satisfaisant dans cette espèce d’amitié en l’air, la seule que pût concevoir Régine.

René voyait toujours son amie de la même façon, c’est-à-dire souvent et peu à la fois.

Cet état de choses se maintint jusqu’aux premiers beaux jours ; puis, insensiblement, aguerris par leur longue résistance, fortifiés dans l’idée qu’ils étaient invulnérables, ils se relâchèrent de leur surveillance morale, et s’abandonnèrent avec plus de confiance au plaisir de se trouver ensemble.

Ils avaient l’air d’être si bien revenus de tout ! René plaisantait Valentine au sujet des hommages qu’elle recevait de toutes parts ; Valentine rapportait à son ami l’opinion des femmes sur son compte, et tous deux souriaient avec un air sage et entendu, comme des êtres que les choses de l’amour ne peuvent plus intéresser que dans autrui.

Valentine s’apercevait bien de temps en temps qu’il y avait là un péril ; mais comment l’éviter ?

La nuance insaisissable qu’elle sentait était assez ténue pour échapper à l’analyse. Que faire et que dire quand on ne sait pas de quoi il est question ?

Un jour, René parcourait le boulevard vers cinq heures avec un de ses amis, lorsqu’ils virent venir Dubreuil, fort affairé en apparence ; celui-ci les salua rapidement et passa sans s’arrêter pour causer un instant, contrairement à ses habitudes.

— Il est bien pressé, dit René.

— On ne le rencontre plus que comme cela, depuis quelque temps. Je le soupçonne de doubler sa fortune en jouant sagement.

— Il est bien assez riche, murmura René, qui pensait à autre chose.

— Pour un célibataire, oui ! Mais pour un homme qui veut se marier ?

— Est-ce qu’il se marie ? fit d’Arjac, avec un nouvel intérêt pour cet homme qui allait se marier.

— Vous n’en avez pas entendu parler ? On dit qu’il va épouser madame Moissy ! vous savez, cette jolie madame Moissy qui était mariée à ce chenapan qu’on a tué je ne sais où, en Italie, à Florence, je crois.

Celui qui parlait n’était pas trop bien informé, mais René n’y fit point attention. Il s’arrêta net.

— À madame Moissy, dites-vous ? C’est impossible !

— Pourquoi donc ? continua l’autre en reprenant sa promenade. Parce que la pauvre petite femme a été si malheureuse dans le choix de son premier mari ? Raison de plus pour en prendre un second !

Il aurait parlé là-dessus aussi longtemps qu’on aurait voulu.

René, dont les oreilles bourdonnaient, prétexta une affaire oubliée, sauta dans une voiture qui passait et se fit conduire chez Valentine.

Elle était chez elle. En général, elle rentrait pour cette heure de l’avant-dîner, où elle avait le plus de chances de voir son ami. Toute l’existence de la jeune femme était maintenant subordonnée aux visites de René. Plutôt que de courir la chance d’en manquer une, elle fût restée six mois sans sortir.

Savez-vous ce qu’on vient de me dire à l’instant sur le boulevard ? fit-il, même avant de prendre le temps de lui dire bonjour.

Il paraissait si défait qu’elle lui avança une chaise et mit une main sur l’épaule du jeune homme pour le faire asseoir.

— On dit que vous épousez Dubreuil ; est-ce vrai ? continua-il avec une violence comprimée.

Valentine pâlit et le regarda avec effroi. Comment cette idée absurde avait-elle pu trouver crédit dans l’esprit de son ami ?

— Qui a pu vous dire une pareille chose ? demanda-t-elle, encore mal remise de ce coup inattendu.

— On le dit couramment sur les boulevards, répondit René avec amertume. Mais vous ne me donnez pas de réponse. Est-ce vrai ?

Valentine détourna son visage contracté par la souffrance. Elle n’avait pas prévu qu’un jour René pourrait être jaloux.

— Non, dit-elle simplement, en évitant de le regarder.

Il poussa un soupir de soulagement, et comprenant soudain combien il la faisait souffrir :

— Pardon, pardon ! s’écria-t-il en essayant de lui prendre les mains.

Elle se dégagea et s’assit en face de lui, un peu loin.

— Vous pouvez donc croire que l’idée de me marier entrerait dans ma tête ? dit-elle gravement.

René se leva avec emportement.

— Non, je ne le crois pas ! je ne puis pas le croire ; mais mettez-vous à ma place. Vous savez ce que vous êtes pour moi : tout, et rien. Je rencontre un homme qui me dit tranquillement : Madame Moissy va épouser Dubreuil. Que feriez-vous à ma place ?

— Je sourirais d’un air enchanté, et je dirais : Ah ! vraiment ! ou bien je m’en irais de mauvaise humeur contre le fâcheux qui colporte de semblables histoires ; mais je ne m’en prendrais pas à la femme que j’aime ; je ne la soupçonnerais pas d’une trahison !

René se rassit et demeura triste.

— Vous n’êtes pas méfiante, vous, dit-il après un instant. C’est le fait de votre heureuse nature, d’abord, et puis aussi des circonstances. Chez moi tout est mensonge, non, pas mensonge, mais à peu près. Connaissez-vous l’à peu près, Valentine ? Savez-vous ce que c’est que de savoir à peu près ce qui se passe, d’entendre dire à peu près la vérité ? de voir venir sa femme avec un air tranquille, qui dit : J’ai envie d’aller aux Tuileries aujourd’hui, et si j’y rencontre madame une telle, nous irons peut-être à tel endroit. Cela veut dire : J’ai donné rendez-vous à mon amie pour aller là. Pourquoi ne pas dire la vérité ? Parce que j’ai eu le malheur de trouver madame une telle trop évaporée. Au lieu de se ranger bonnement à mon avis ou de me tenir tête bravement, ma femme arbore le système des demi-vérités et des à peu près de situations. Voyez-vous, Valentine, quand on vit dans ce milieu-là, on ne sait plus où est le vrai, où est le faux, si ceux qui vous font de la peine ont l’intention de vous en faire, ou si c’est un simple hasard malheureux, ou encore un ballon d’essai lancé pour voir comment vous prendriez quelque chose de plus grave… Et quand on est vis-à-vis de la vérité, la vérité honnête et franche, eh bien ! dans le premier moment, on en est tellement désaccoutumé que l’on se demande si cette sincérité ne cache pas aussi quelque mensonge, si cette franchise n’est pas un piège.

— Mon pauvre René ! fit doucement Valentine.

Elle ne songeait plus au chagrin qu’elle venait d’éprouver. Qu’était cela auprès de la coupe d’amertume sans cesse vidée et sans cesse renouvelée pour d’Arjac ?

Il leva sur elle ses yeux attristés, qui s’éclairèrent doucement pendant qu’il regardait.

— Vous êtes le repos, et vous êtes la joie, dit-il ; une expression reposée vint sur son visage, et elle lui sourit en réponse.

— Alors, vous n’épousez pas Dubreuil ? demanda-t-il avec un sourire railleur à sa propre adresse.

— À moins que cela ne vous fasse plaisir ? répondit-elle sur le même ton.

— Ah ! fit-il avec un retour d’amertume, Dieu garde qui que ce soit de se marier pour faire plaisir à un autre ! Mais ne parlons pas de cela. Pouvez-vous savoir d’où vient le propos ridicule qui vous prête Dubreuil pour soupirant ?

— Pas de lui, certainement, répondit promptement Valentine. Il vient me voir assidûment et se montre très dévoué. Lors de la mort de M. Moissy, il s’est fort bien conduit, et m’a épargné tout ce qui était possible en fait de désagréments. Mais ses manières sont celles d’un célibataire confirmé, et je ne vois vraiment pas…

— Ce sera quelque oisif à court de nouvelles, reprit René. Mais si ce bruit prend consistance, qu’allez-vous faire ?

Valentine resta silencieuse un instant.

— Partir, dit-elle enfin avec un soupir.

— Toute seule ?

— Évidemment.

— Nous allons encore être séparés !

— Il le faut bien, puisque nous ne pouvons jamais vivre réunis !

— Que deviendrai-je pendant ce temps-là ?

La physionomie de Valentine redevint presque joyeuse.

— Faites un voyage ! dit-elle soudain. Allez passer l’été quelque part, sous prétexte d’études, ou sans prétexte. Vous serez loin de Paris, moi aussi ; nous nous écrirons, et au moins…

Elle baissa les yeux pour que René n’y vît pas le reste de sa pensée : Au moins si nous ne pouvons vivre ensemble, nous n’aurons pas l’ennui de vivre avec des indifférents.

— J’aimerais mieux vous emmener… fit d’Arjac, d’une voix rêveuse et comme endormie. Savez-vous, Valentine ? Nous nous retrouverions dans quelque port lointain, en Suède par exemple, et nous voyagerions tout l’été dans ces contrées où l’on ne rencontre pas de Parisiens. Nous nous installerions au bord d’un lac. Vous avez toujours aimé les lacs. Pourquoi pas ? Personne n’en saurait rien…

— Et nous-mêmes ? fit Valentine.

Ils se turent tous deux. René avait fait bien souvent ce rêve, il n’en parlait jamais ; mais que de fois, dans ses heures de solitude, il s’était imaginé d’enlever Valentine et de s’enfuir avec elle en pays perdu ! Si loin, les choses semblaient perdre leur nom. Ce qui, à Paris dans la vie mondaine, était inavouable, prenait une grandeur poétique quand on le voyait à travers la distance. Elle ne serait plus la maîtresse d’un homme marié ; elle n’arrachait plus à son intérieur un père de famille oublieux de ses devoirs, elle était Valentine, et lui était René, deux êtres qui s’aimaient et pour qui le reste du monde n’existait plus.

De son côté, madame Moissy sentait peser sur elle une torpeur enivrante qui l’envahissait et contre laquelle elle ne se sentait pas la force de lutter. Elle n’osait lever les yeux vers René, elle ne savait pas s’il la regardait ou non, mais elle sentait qu’il reprenait possession d’elle, malgré qu’elle en eût. Ils ne se parlaient pas, ils ne se touchaient pas, ils ne se regardaient pas, et pourtant ils étaient tellement pénétrés l’un de l’autre que la présence d’un tiers en ce moment leur eût fait l’effet d’un arrachement de leur propre chair.

C’était pour en arriver là qu’ils avaient tant lutté ! Six mois de détachement et de résignation ne les avaient pas endurcis mieux que cela ! À quoi bon alors ? S’ils devaient succomber, était-ce la peine d’avoir subi tant de misères et versé tant de larmes ?

Valentine essaya de se reprendre, et leva les yeux. Au même moment, René, quittant sa place, vint s’asseoir près d’elle sur le petit canapé, et lui prit une main qu’il garda dans la sienne.

Ils ne disaient rien, mais l’étreinte de René se resserrait de plus en plus. Toute la volonté de Valentine s’en allait sous cette étreinte, et elle se sentait prête à quelque lâcheté. Heureusement pour elle René parla. Le son de sa voix rompit l’enchantement mortel.

— Allons-nous-en, dit-il.

Elle retira sa main.

— Non ! fit-elle. Ce qui était mal il y a six mois est mal aujourd’hui. Écoutez, René, vous savez si je suis pleine d’indulgence pour certaines faiblesses, mais encore faut-il qu’elles aient une excuse. Nous n’en avons pas.

— Nous nous aimons ! fit-il.

— Ce n’est pas assez. Il y en a d’autres que nous qui s’aiment et qui souffrent de s’aimer ; ceux-là ont probablement les mêmes excuses que nous pour succomber, et dans notre conscience, s’ils tombaient, nous les blâmerions. Ayons le courage de nous regarder du même œil dont nous regarderions autrui.

— Vous êtes trop sage pour moi ! fit René avec amertume.

Elle se rapprocha de lui, et d’un geste à la fois retenu et passionné, elle lui jeta ses deux mains sur les épaules.

— Je vous aime tellement, dit-elle, que je veux vous aimer toujours et je veux être toujours aimée. Séparons-nous maintenant, mon amour ; nous avons été séparés une fois déjà, et, dans ce temps-là, c’était bien cruel, car nous souffrions l’un par l’autre. Maintenant, c’est tout autre chose. Essayons de la séparation ; qui sait ce qui peut se passer dans nos âmes lorsque nous ne nous verrons plus ?

— Vous espérez que nous nous détacherons l’un de l’autre ! fit René en souriant. Il se sentait si sûr de lui-même que cette idée lui semblait comique.

— Nous détacher, non. Arriver à un état plus paisible, peut-être. Essayons.

— Soit, dit le jeune homme, en soupirant. Cela ne servira à rien, mais nous pouvons essayer.

Assis l’un près de l’autre, comme de vieux amis, ils se mirent à composer des itinéraires. Il irait au nord, elle irait au midi. Elle avait toujours eu envie d’aller jusqu’à Vienne. Elle réaliserait ce projet, sans cesse différé ; peut-être même gagnerait-elle Constantinople.

Elle ne craignait pas de voyager seule, et ne s’effrayait de rien.

— J’aurais mieux aimé encore aller en Espagne, dit-elle, mais ce n’est pas assez loin… Il faut que nous soyons séparés pour tout de bon, que nous ne puissions nous retrouver en quarante-huit heures, si la fantaisie nous en prenait.

René la regarda d’un air mécontent. Il lui en voulait d’avoir songé à cela, il y avait songé lui-même et n’aurait pas été fâché de se réserver cette chance.

Elle se mit à rire, et il l’imita. Ils avaient l’âme si contente de leur courage que le chagrin même ne les empêchait pas de trouver par-ci par-là quelques moments de gaieté.

— Je partirai dans deux ou trois jours, dit Valentine, quand tout fut résolu ; vous avez six semaines devant vous. J’irai demain prendre congé de Régine et embrasser vos enfants. Ils sont bien gentils, vos enfants, René. Voilà votre joie pour l’avenir.

— Ils vous aimeront bien, fit-il en baisant la main de son amie.

— J’y compte. Savez-vous, René, fit-elle en appuyant une main sur le bras du jeune homme avec un geste plein de confiance, ces petits m’ont donné parfois du courage quand j’en manquais. Je me disais que pour être aimée d’eux, il fallait que je fusse digne de les embrasser sans rougir.

Elle souriait à d’Arjac avec un abandon touchant. Ils avaient tellement épuré leur tendresse que le passé n’existait plus. Il se pencha brusquement vers elle et la baisa sur le front.

— Au revoir, ma chérie, lui dit-il. Je me sens très brave en ce moment, ne détruisons pas cette heureuse disposition. Vous m’écrirez régulièrement ? Et je saurai toujours où vous êtes ?

— Sans doute.

— Vous savez que c’est sur vous que je compte dans la vie ? Sur nulle autre ? S’il m’arrivait quelque chose, c’est à vous que j’aurais recours ?

— Merci, dit-elle en lui serrant les mains.

Ils se quittèrent presque joyeux, comme emportés dans un grand mouvement généreux qui ne leur laissait pas le temps de regarder en arrière. C’est la nuit, quand ils furent seuls, qu’ils sentirent la douleur de la séparation.

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