Chapitre 24
— Un fils et une fille jumeaux ! Vous débutez bien, vous autres ! se dit Dubreuil à lui-même quand il reçut la lettre de faire part de M. et madame d’Arjac. Je présume que madame Régine, qui n’était pas folle de maternité, va avoir de quoi s’amuser avec ces deux-là ! les habiller de pareil, et leur donner des nourrices pareilles. Pourvu, mon Dieu, qu’ils n’aillent pas grandir plus vite l’un que l’autre ! C’est ça qui serait un malheur irréparable ; comme qui dirait deux poneys dépareillés ! Il n’y aurait plus moyen de les taire entrer dans le munie harnais. Pauvres petits êtres… Enfin, ils ont leur grand-mère. La seule chose qui puisse expliquer l’utilité des belles-mères, c’est qu’en temps voulu elles deviennent des grand-mères, et alors les mères peuvent s’amuser tout à leur aise. René doit faire une drôle de figure de se voir tout d’un coup père de deux enfants. Je me demande s’il est plus vexé que content ou plus content que vexé. Quant à de Broye, je le vois d’ici ; il jubile. Il va faire des cadeaux à tout le monde. Si j’allais le voir ?
Dubreuil prit sa canne, et pédestrement le long des Champs-Élysées, il s’en alla, musant à tout ce qui attirait son attention, depuis les tirs aux macarons, jusqu’aux voitures de chèvres ; le temps était superbe, un peu froid, et fait pour la marche.
Avec un nouvel intérêt, il examinait les bébés qu’il voyait aux bras des nourrices. Tout ce qui se tenait sur ses pieds lui semblait indigne d’attirer son attention ; en revanche, les petits paquets enrubannés qui dormaient la face en l’air recouverte d’un voile lui paraissaient intéressants.
— Les nouveaux venus dans ce monde de falbalas et de pelisses brodées, se demandait-il, sont-ils plus beaux ou plus laids que ces échantillons de genre humain qu’on promène sans pitié par cette jolie bise de novembre ?
Tout à coup il se souvint de Valentine.
— Que pense-t-elle de cela ? se dit-il. Je suis sûr qu’elle est très contente ! ajouta-t-il après une seconde de réflexion. Pauvre femme ! En voilà une qui est condamnée à jouir des joies de la famille par procuration ! J’irai la voir aussi ; on lui doit bien un petit compliment en cette circonstance.
Bien entendu, Dubreuil ne vit personne chez M. de Broye. Il se rabattit sur madame Moissy, qu’il ne vit pas davantage, laissa des cartes et rentra chez lui avec la noble satisfaction d’un homme qui a accompli son devoir.
Pendant les trois ou quatre jours qui suivirent, René n’osa aller chez Valentine. Un vague sentiment l’avertissait que mieux valait s’abstenir pour le moment de tout rapprochement, si innocent qu’il pût être. Il était d’ailleurs complètement ahuri par la nécessité de pourvoir aux besoins de deux petites existences, au lieu d’une seule ; comme la plupart des hommes, il se trouvait dépaysé quand on le sortait de la routine de ses préoccupations habituelles, et les moindres incidents prenaient pour lui des apparences irrémédiables qui le jetaient dans de profondes perplexités.
Madame de Broye, qui, par délicatesse et par crainte de s’imposer, s’était d’abord abstenue de toute ingérence dans les affaires du jeune ménage, vit qu’il était grand temps de secourir son gendre, qui courait risque de se noyer dans ce verre d’eau tempétueux ; elle prit la besogne sur elle, et au bout de deux fois vingt-quatre heures, l’ordre régna dans la maison de Régine. C’est alors que madame Moissy fut admise à contempler non seulement la jeune mère, mais les deux bébés endormis côte à côte dans le même berceau.
Ils se ressemblaient prodigieusement, au point qu’on s’y trompait à première vue ; mais un plus ample examen démontrait que le petit garçon avait les cheveux plus blonds, le teint plus délicat, et que la fillette, au contraire, paraissait plus robuste.
Valentine écoutait Régine, dont le flot de paroles ne semblait pas amoindri par l’épreuve qu’elle venait de subir. Au contraire : on eût dit que, contrainte de garder le silence pendant quelques jours, elle tenait à se dédommager beaucoup et vite.
Pendant que madame d’Arjac épanchait le trop-plein de ses pensées, Valentine, penchée sur le berceau, regardait les enfants avec une indicible émotion. Peut-être se disait-elle que sur ces deux-là, en bonne justice, il aurait dû y en avoir un pour elle.
Elle n’aurait jamais d’enfants, elle ! comme Dubreuil se l’était dit à lui-même, elle ne connaîtrait les joies de la famille que par procuration…
Des larmes montèrent à ses yeux pendant qu’elle regardait attentivement les petits êtres…
— Les enfants de René ! pensa-t-elle… Chers petits enfants de René, puissiez-vous être heureux !
En ce moment, elle entendit un pas derrière elle, et la voix de Régine, abandonnant le discours commencé, apostropha d’Arjac qui venait d’entrer.
— Avez-vous vu la lingère ? demanda-t-elle ; quand aura-t-on les petites brassières ?
— Elle viendra dans une heure et vous répondra mieux que je ne pourrais le faire, répondit René. Je vous avoue qu’entre les bonnets et les brassières je me trouve tellement embarrassé que je me perds comme dans un bois.
Il se tourna alors vers Valentine.
— Bonjour, chère madame, lui dit-il.
Elle leva sur lui le même regard qu’elle reposait tout à l’heure sur les enfants. Régine ne pouvait les voir ; un courant de joie parcourut leur être.
— Ceux-là, du moins, ne te tromperont pas, disaient les yeux de Valentine. Elle se prépara à partir.
— Déjà ? dirent en même temps M. et madame d’Arjac.
— J’ai mille courses à faire, répondit madame Moissy.
En vérité, elle avait l’âme trop pleine pour supporter une conversation insignifiante, et elle éprouvait un grand besoin de solitude. Elle sortit ; René la reconduisit jusque dans l’antichambre, et devant le valet de pied qui présentait le manteau, lui adressa un adieu cérémonieux.
Valentine rentra chez elle engourdie. Elle ne savait trop ce qu’elle éprouvait elle-même ; quand elle eut été seule deux heures, elle le comprit, et les larmes, dont ses yeux ne pouvaient se déshabituer, malgré tout son courage, retrouvèrent leur ancien chemin sur ses joues.
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