Chapitre 27
Lorsque René se réveilla, ce fut avec l’impression vague qu’il lui manquait quelque chose.
Ceux qui ont fait une longue maladie connaissent bien ce souci de la convalescence, qui fait chercher sans cesse quelque chose autour de soi, la santé perdue peut-être.
Après ce premier moment de malaise, d’Arjac s’assit sur le canapé où il avait dormi, et regarda autour de lui. La présence de Valentine lui manquait ; elle n’était donc pas rentrée ?
Il se leva, s’étira et fit quelques pas. La nuit commençait à venir, et quelques étoiles se montraient dans le ciel pâle. Il alla à la fenêtre, regarda au dehors, puis revint vers la table.
On y voyait encore assez, non pour distinguer les caractères, mais pour se rendre compte de ce que pouvait être un papier. Il regarda le télégramme avec stupeur, puis sonna violemment pour avoir de la lumière.
Dès qu’il put lire, il lut avec avidité les deux lignes tracées par Valentine :
« Madame d’Arjac, chalet Vincent, Trouville.
« Je viens de faire une maladie grave, venez me chercher.
« René. »
Il lut deux fois, puis relut encore, et se précipita ensuite sur la lettre de Valentine.
« Je ne veux pas te laisser de remords, disait-elle : je ne veux pas que tu puisses me reprocher d’avoir manqué de courage ou de fermeté. J’ai l’air de commettre une lâcheté en t’abandonnant ainsi, faible et malade encore ; je t’assure pourtant que jamais la lutte n’a été plus pénible.
« Tu me retrouveras à Paris, toujours la même. Pardonne-moi et aime-moi. »
D’Arjac entra dans une grande colère. Au fond de lui-même, il savait bien que depuis le jour où il avait fait venir Valentine à Copenhague, il la considérait comme lui appartenant et ne pouvant plus lui être reprise. C’était un vol qu’elle lui faisait en s’enfuyant ainsi.
La servante entra et lui demanda s’il voulait dîner. Il la renvoya brusquement et se mit à regarder l’avenir.
Que pouvait-il faire ? Il était certainement hors d’état de voyager seul, du moins il le croyait, n’ayant pas essayé ses forces. Régine allait recevoir le télégramme, elle l’avait peut-être déjà reçu ; elle allait sans doute arriver. Si peu agréable que fût à René la perspective de revoir sa femme dans de telles circonstances, il ne pouvait faire autrement que de l’attendre, et en effet, puisque Valentine était partie, il lui fallait bien quelqu’un pour s’occuper de lui pendant cette longue route.
Régine ne viendrait pas seule ; elle avait beaucoup trop horreur de tout ce qui pouvait l’incommoder ; mais sans doute elle amènerait sa mère, peut-être son père. Ils repartiraient évidemment avec lui dès le lendemain, car il ne fallait pas leur laisser le temps de savoir qu’une autre femme l’avait soigné auparavant. Le danger n’était pas bien grand d’ailleurs, la femme qui les servait ne comprenant pas le français, et ne s’étant entretenue avec Valentine qu’au moyen d’un bizarre mélange d’allemand et de signes télégraphiques.
René ne pouvait donc faire qu’une chose, attendre : il attendit.
Le cœur plein de colère, dominé cependant malgré lui par une grande admiration pour celle qu’il aimait, si ferme dans l’accomplissement de ce qu’elle considérait comme son devoir, prêt à pleurer parfois comme un enfant ; d’autres fois se promettant de la retrouver à Paris et de l’obliger à être sienne afin qu’un nouveau devoir vînt remplacer celui auquel elle les immolait tous les deux, il attendit : les heures lui semblaient de plus en plus longues, à mesure qu’elles s’ajoutaient les unes aux autres.
Une seconde nuit s’écoula sans qu’il reçût de réponse ; puis enfin, vers midi, on lui apporta le télégramme attendu. « Impossible de quitter Trouville, disait Régine ; ma mère est absente, et je n’ai personne à qui laisser les enfants. Soignez-vous bien. »
René resta atterré. Il la savait bien frivole et sans cœur ; mais qu’elle fût à ce point insoucieuse de son mari, c’était ce qu’il n’avait pas prévu. Les enfants n’étaient qu’un prétexte, c’était visible ; il savait combien peu les pauvres petits pesaient dans la balance de ses plaisirs et de ses fantaisies. Elle les avait quittés plus d’une fois pour quelques jours, quand il s’agissait d’une partie de plaisir chez une amie. La vérité, c’est que Régine s’amusait à Trouville et n’avait pas la moindre envie de quitter un lieu si agréable pour faire un voyage pénible, ennuyeux, et ramener près d’elle un mari malade auquel il faudrait consacrer son temps, ne fût-ce que pour les convenances.
Après le premier moment de stupeur, René fut pris d’une rage qui lui donna des forces. Il ne resterait pas une minute de plus à Elseneur, puisqu’on l’y laissait comme un colis endommagé qui ne pourrait supporter le transport. Il régla immédiatement ses affaires, fit faire sous ses yeux un paquet de ce qui était le plus indispensable, donna son adresse pour qu’on lui envoyât le reste, et se fit conduire au chemin de fer sans perdre une minute.
La servante n’en revenait pas et lui adressait en danois mille objurgations véhémentes au sujet de son imprudence. Mais René était dans cet état d’esprit que l’on pourrait classer sous la dénomination générale de casse-cou : il voulait arriver devant Régine et la confondre. Il pouvait, c’est vrai, mourir en route, ou, tout au moins, retomber malade et se retrouver seul, plus misérable que jamais ; mais c’était une chance à courir, et il la courait.
Contrairement à toutes les prévisions, mais ainsi qu’il arrive très souvent, les secousses du voyage firent d’abord à René plus de bien que de mal. Pendant les premières vingt-quatre heures, il se crut sauvé. Mais, à mesure que la fatigue s’accumulait sur lui, ses forces déclinaient, et quand il arriva à Paris, il pouvait tout juste se tenir debout.
Sa maison était triste : il n’était point attendu : la concierge, effrayée de sa maigreur et du feu sinistre de ses yeux, lui prépara un lit, où il dormit vingt heures, à l’inexprimable effroi de cette femme, qui le croyait mort.
Quand il se réveilla, il but un excellent consommé qu’elle lui avait préparé, et se sentit revivre. Dans l’après-midi, il prit le chemin de fer et arriva à Trouville vers la nuit.
Il alla droit au chalet de Vincent. Une rage insatiable lui remplissait le cœur. Il eût presque voulu surprendre sa femme dans l’accomplissement de quelque crime, afin de pouvoir la frapper.
Il se présenta sur le seuil, si hâve et si défait, que la femme de chambre en l’apercevant ne put retenir un cri.
— C’est monsieur ! s’écria-t-elle en courant prévenir sa maîtresse.
On entendait des voix dans la salle à manger : René ouvrit la porte et se trouva en face de deux ou trois femmes et autant d’hommes qui riaient aux éclats.
Régine leva les yeux et resta pétrifiée. Elle était bien loin de songer à celui-là, par exemple ! Elle le croyait bien tranquillement à Elseneur, en train de se refaire une petite santé. Elle se leva si brusquement que sa chaise tomba derrière elle, et s’écria :
— Mon mari !
— C’est moi, dit René en saluant les hôtes, dont il ne connaissait que deux.
Personne ne lui offrait de s’asseoir ; il prit une chaise le long de la muraille, et l’approcha de la table. Les domestiques effarés préparaient un couvert pour lui ; mais ils avaient peur de cette figure maigre et contractée dont le regard ne présageait rien de bon.
— Eh bien, dit Régine, qui se sentait mal à son aise et qui voulait reprendre son avantage, vous voyez bien que vous n’étiez pas si malade, puisque vous êtes revenu tout seul, comme un grand garçon !
Étonnée de ne pas recevoir de réponse, elle leva les yeux sur son mari et les ramena aussitôt vers son assiette, pendant que ses joues se couvraient de rougeur.
Les invités s’entre-regardaient d’un air fort ennuyé.
— Comment vont les enfants ? demanda René.
— Très bien, répondit-elle en reprenant son assurance.
René se leva.
— Je vais les voir, dit-il.
Elle sonna.
— Attendez, dit-elle, je vais les faire apporter.
Elle voulait être présente quand il les verrait ; c’était la seule façon de regagner quelque terrain dans l’esprit de ce mari de mauvaise humeur.
La femme de chambre se présenta, encore plus effarée que lorsqu’elle avait vu René apparaître.
— Faites venir les enfants, dit Régine.
La jeune fille réprima un geste nerveux, hésita et murmura quelque chose très bas.
— Vous dites ? fit Régine avec hauteur.
— Les enfants ne sont pas rentrés, répliqua la jeune fille aussi pâle que si elle eût été coupable.
— Pas rentrés ? s’écrièrent à la fois le père et la mère. Il est neuf heures du soir. Il fait nuit depuis longtemps ! Que peut-il leur être arrivé ?
C’était Régine qui continuait à discourir suivant son habitude.
— Qu’on les cherche ! dit René d’une voix brève.
— C’est ce qu’on fait, monsieur, répondit la jeune fille. C’est même pour cela que le dîner est si mal servi.
Un grand silence se fit ; plus que jamais, les hôtes avaient envie de s’en aller.
— C’est pour soigner vos enfants que vous avez refusé de venir me chercher, dit René d’un ton glacial.
— Est-ce que je pouvais savoir, moi ? s’écria Régine en larmoyant ; les nourrices rentrent tous les jours à cinq heures ; j’étais allée faire une promenade en voiture, je suis revenue un peu tard, et j’ai oublié de demander…
Elle s’arrêta sous le regard écrasant de René.
Le valet de pied entra précipitamment et dit :
— Voici les nourrices qui reviennent.
Ce fut un grand tohu-bohu de demandes et de réponses ; les malheureuses femmes, qui, encouragées par le manque de surveillance constant, faisaient à peu près tout ce qu’elles voulaient, s’étaient embarquées dans une trop longue promenade, avaient perdu leur chemin, et, surprises par l’obscurité, ne s’étaient retrouvées qu’en voyant briller les feux de Trouville. Les enfants dormaient sur leurs bras, bien portants en apparence. On les congédia, et le dîner put enfin s’achever.
Lorsqu’on fut sorti de table, René, qui ne se sentait pas satisfait des explications qu’il avait reçues, alla voir ses enfants dans leur chambre. Comme il approchait, il entendit une des nourrices dire à l’autre :
— Pourvu que personne n’aille s’aviser de leur dire qu’il y avait la rougeole dans cette maison où nous avons goûté ! c’est pour le coup qu’il n’y ferait pas bon !
René entra et regarda les enfants couchés dans leurs berceaux. Ils ne dormaient ni l’un ni l’autre. Le petit garçon était tranquille ; la petite fille était inquiète.
René les embrassa et essaya de jouer avec eux, mais ils n’étaient pas dans la disposition nécessaire. Il se retira au bout d’un instant, le cœur étrangement serré.
Son retour au salon fut le signal du départ de ses hôtes, et il se trouva bientôt seul avec Régine.
Elle essaya de lui faire quelques questions, mais il les reçut d’une telle façon qu’elle se sentie vaincue. Maigre et pâle, les yeux brillants de fièvre et de colère, ce n’était plus du tout le René qu’elle avait voulu épouser. Elle n’aimait pas les gens malades : il n’y a rien de plus incommode dans la vie. Pourquoi était-il tombé malade, aussi, là-bas ? n’était-il pas assez vieux pour prendre soin de lui-même ?
Pendant qu’elle retournait dans son esprit ses réflexions bourrues, René la regardait de l’œil d’un juge.
— Vos enfants sont entrés aujourd’hui dans une maison infectée de rougeole ; vous ne le savez pas, c’est moi qui vous l’apprend. Ils pourraient être morts à l’heure qu’il est, que vous n’en sauriez peut-être rien. Vous n’êtes ni épouse, ni mère, Régine. C’est par une erreur de la nature que vous vous trouvez l’une et l’autre. À partir d’aujourd’hui tout lien est rompu entre nous. Je resterai dans cette maison, parce que je veux surveiller la façon dont mes enfants seront traités. Tâchez de m’y rendre la vie supportable, sans quoi nous nous séparerons, et je m’arrangerai de façon que tous ceux qui nous connaissent me donnent raison.
Régine l’écoutait la tête basse, vaincue en apparence, mais en réalité livrée à toutes les rages de la fureur impuissante. Quand René eut cessé de parler, elle le regarda.
— Vous me détestez ? lui dit-elle d’un ton de provocation.
D’Arjac recula d’un pas. Il ne savait pas s’il avait envie de la jeter à la porte ou de lui rire au nez. La colère prit le dessus.
— Écoutez bien, dit-il en lui serrant fortement le bras ; j’étais mourant en pays étranger, je vous ai appelée, vous n’êtes pas venue, alléguant le soin de nos enfants. J’arrive, et nos enfants sont perdus : on les retrouve, ils ont passé l’après-midi dans une maison contaminée, et vous n’en avez pas le moindre soupçon. Ce n’est donc pas l’amour maternel qui vous a empêchée de remplir envers moi le simple devoir d’humanité que tout ami eût accompli à votre place. Prenez garde que je ne cherche à connaître le motif qui vous a retenue ici…
Régine se dégagea d’un mouvement violent.
— Cherchez ! lui jeta-t-elle au visage comme une insulte. Je suis une honnête femme, moi, ma vie est au grand jour. – Je suis au-dessus de la calomnie !
— Oui, fit amèrement d’Arjac, l’honnête femme qui fait battre les hommes et mourir les femmes de chagrin, pour le plaisir de médire. Dieu garde les hommes de cœur des femmes telles que vous ! En vérité, Régine, il vaudrait mieux pour vous traîner dans la fange et être capable de quelque mouvement généreux, que de vivre honnête, impassible, sans cœur !
— Quel monde avez-vous donc fréquenté, mon cher ? fit Régine avec hauteur. Les filles de bonne maison comme moi n’ont pas l’habitude d’un pareil langage…
— Fort bien, répondit René ; veuillez donc me considérer désormais comme un étranger. Je ne réserve qu’un seul point : vous portez mon nom, je saurai le faire respecter.
— À votre aise ! cria-t-elle avec un éclat de rire moqueur. Je vous engage même à me faire surveiller. Je vous ai apporté une assez belle dot pour que vous puissiez payer convenablement votre police.
Il était près de la porte ; d’un bond il revint sur elle et lui saisit les deux poignets. Il était faible un instant auparavant, mais alors il eût étranglé un lion.
Elle essaya de lutter, mais vainement, il la tenait comme dans un étau. Elle lui mordit les mains avec un grondement de rage. Il ne sentit pas les dents dans sa chair saignante. D’un mouvement puissant, il la jeta à genoux devant lui sur le tapis, et l’y retint, sans la lâcher.
— Demandez-moi pardon, dit-il, entre ses dents serrées.
Elle le regarda lâchement, d’un air sournois, comme un enfant qui mesure la force de son maître.
— Demandez-moi pardon, répéta-t-il en serrant plus fort.
— Vous me faites mal, dit-elle, je vais crier au secours.
— Criez si vous voulez, vos gens entendront ce que j’ai à vous dire. Demandez-moi pardon.
Elle jeta autour d’elle un regard éperdu, et vit qu’il fallait céder.
— Pardon, dit-elle, d’un ton bourru.
Il ouvrit les mains, elle s’affaissa accroupie sur ses talons, et continua de le regarder d’un air haineux.
— Âme basse et méchante ! dit-il en la regardant de toute sa hauteur. Jamais je ne vous pardonnerai ce que vous venez de me dire.
— Je ne vous pardonnerai pas non plus ce que vous venez de me faire, dit-elle en se relevant.
Un peu essoufflée par la lutte qu’elle venait de soutenir, elle s’appuya d’une main à la table, et continua de le regarder d’un air de défi.
— Vous n’êtes pas le plus fort, reprit-elle. Il y a un rôle odieux à jouer, vous pouvez vous y essayer si vous voulez : c’est celui d’un homme qui frappe une femme. Je vous amènerai là, soyez-en persuadé, et par conséquent je serai toujours plus forte que vous.
Ces paroles rendirent à René son empire sur lui-même.
— Vous avez raison, répondit-il, je ne suis pas de votre force, en effet. Où est en ce moment monsieur votre père ?
— À la maison de Broye.
— Demain je partirai pour Broye, et nous réglerons cette affaire ensemble.
Il la salua, sortit, et se fit donner une chambre à l’hôtel des Roches-Noires, où il passa la nuit.
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