Chapitre 28
Le lendemain, il était en proie à une fièvre violente et ne put se lever.
L’aventure de la veille s’était ébruitée, les domestiques avaient parlé : on avait vu les nourrices rentrer sur le tard… Vers deux heures, le médecin fut mandé au chalet Vincent, pour les deux enfants qui étaient assez sérieusement malades.
René ignorait tout cela ; il se retournait fiévreusement dans son lit, hanté par des souvenirs du passé, qu’il ne pouvait chasser, et par la répétition constante de la scène de la veille, qui s’y mêlait de façon à lui faire perdre l’esprit. Il envoya chercher le médecin.
C’était précisément celui qui venait de visiter ses enfants.
— Vous seriez beaucoup mieux chez vous qu’ici, lui dit le docteur, après l’avoir interrogé.
— La maison est trop petite, répondit René ; il n’y a pas de place pour moi.
— Je suis sûr que madame d’Arjac arrangerait cela à merveille, reprit le médecin, qui croyait remplir un devoir en réunissant les époux. Elle est désolée du malentendu qui a eu lieu entre vous.
— Vous savez ? dit René, dont les joues se couvrirent de rougeur à la pensée que les secrets douloureux de sa vie intime couraient la ville.
— Je sais seulement que madame d’Arjac a été victime d’une bien fâcheuse coïncidence. Pour que les nourrices aient perdu leur chemin le jour de votre arrivée, il a fallu une série de mauvaises chances…
René tourna la tête du côté du mur.
— J’ai besoin de partir pour Paris, dit-il au bout d’un instant ; coupez-moi cette fièvre-là avec n’importe quoi, docteur : le temps presse, et mes affaires ne peuvent se remettre.
Le médecin s’assit et fit une ordonnance.
Pendant qu’on courait chez le pharmacien, Dubreuil entra sans se faire annoncer. À sa vue, le visage de René s’éclaira quelque peu. Celui-là, du moins, ne lui dirait rien de déplaisant ; s’il avait quelque nouvelle désagréable à lui apporter, il le ferait avec une telle prudence que d’Arjac n’aurait pas à rougir devant lui.
— Vous voilà donc revenu ? demanda le nouveau venu en s’asseyant près du lit.
— J’aurais aussi bien fait de rester là-bas, fit péniblement René. J’ai trop présumé de mes forces, je n’étais pas guéri, et me voilà cloué avec une rechute. J’espère au moins que ce ne sera pas long. Depuis quand êtes-vous ici ?
— Depuis huit jours. Où étiez-vous quand cela vous est arrivé ?
— En Danemark.
— Ah ! Lorrey est parti pour la Suède et a dû passer par Copenhague avec un autre, je ne sais plus qui… La Suède devient à la mode. Vous ne l’avez point rencontré ?
René fit signe que non. Sous l’empire de la fièvre croissante, ses idées s’embrouillaient.
— Pourquoi n’avez-vous pas fait savoir que vous étiez si fâcheusement hypothéqué ? On aurait été vous chercher.
— Vous seriez venu ? fit René avec incrédulité.
— Certainement.
— Ma femme n’a pas voulu, dit le malade. Ma tête déménage, mon ami.
— Ce ne sera rien, fit Dubreuil d’un ton encourageant. Dès que l’accès sera fini, on va vous couper cela. Voulez-vous que je reste ?
— Je veux bien, fit René, en faisant de grands efforts pour rester maître de sa volonté et de ses paroles ; mais vous ne direz à personne qu’elle est venue me soigner.
Le fin Parisien n’eut pas besoin de questionner pour savoir qui était la femme qui avait soigné d’Arjac.
— Non, dit-il, je ne dirai rien à personne.
— Elle est partie, elle ne voulait pas rester avec moi une fois que je serais guéri… Elle dit que j’ai des devoirs vis-à-vis de ma famille, et que même si personne n’en savait rien, vis-à-vis de nous-mêmes… On ne lui fera aucun désagrément, n’est-ce pas ?
— Aucun, répondit Dubreuil, profondément touché.
— Vous y veillerez ?
— Je vous le promets.
René s’embarqua alors dans des divagations incohérentes, mais le nom de Valentine ne sortit pas de ses lèvres. De temps en temps, il se soulevait d’un air effrayé, pour regarder autour de lui. En voyant Dubreuil, il se calmait, et retombait sur l’oreiller.
Il s’assoupit enfin, et son ami put le quitter, en attendant le moment où il faudrait lui administrer sa potion.
— Diable ! pensait Dubreuil en se dirigeant vers l’endroit le plus paisible de la plage, il ne faut pas qu’un autre que moi reçoive les confidences de ce brave garçon. Avec la jolie société que nous avons ici, la pauvre Valentine n’aurait plus une heure de repos. Me voilà passé garde-malade ! C’est bien la chose à laquelle je pensais le moins, et pour laquelle je suis le moins fait.
Il revint au bout d’une heure, administra le sulfate de quinine suivant les prescriptions du médecin, et s’installa sur un canapé pour attendre l’accès suivant, qui ne vint pas.
— Ce que c’est que de prendre la fièvre à temps ! disait le docteur en se frottant les mains.
Dubreuil pensa à part lui que la tranquillité morale assurée au malade par sa présence à lui, Dubreuil, l’homme d’esprit égoïste et sceptique, était bien pour un peu dans une si belle réussite, mais il se garda bien d’en souffler mot.
L’accès n’avait été ni long ni violent, mais la convalescence, brusquement interrompue par le voyage de René et par les émotions qu’il avait subies, était à recommencer en entier. Les mêmes ménagements étaient nécessaires, et le temps serait aussi long que la première fois.
M. de Broye, mandé par Dubreuil, qui avait jugé sa présence indispensable, était arrivé dès le quatrième jour, et sa présence tour à tour près de son gendre et au chalet Vincent coupa court aux propos fâcheux. Dès que René fut transportable, il insista d’ailleurs pour qu’il vînt occuper au chalet la chambre qui lui était réservée, et d’Arjac ne fit pas de résistance. Tant que son beau-père serait dans la maison, il était assuré que Régine se comporterait de la façon la plus convenable.
Les enfants eurent la rougeole. La fillette en fut si malade que pendant vingt-quatre heures on la crut perdue. Elle revint à la vie cependant et entra en convalescence, ainsi que son petit frère. À peine tout le monde fut-il un peu remis, que M. de Broye insista pour emmener la famille à Paris : il espérait que le grave différend survenu entre les époux y trouverait plus facilement une solution que dans ce pays de cancans et de racontars, où tout était dangereux, parce que tout était commenté.
Régine partit un matin, avec ses enfants et presque tout le personnel. Le lendemain M. de Broye emmena son gendre et ceux des domestiques qui étaient restés.
Le jour suivant, lorsque le vieux gentilhomme entra dans la chambre de son gendre, il le trouva debout et prêt à le recevoir.
— Nous avons à causer ensemble, dit René ; si vous le voulez bien, nous ne retarderons pas plus longtemps un entretien devenu nécessaire.
— Je suis à vos ordres, fit M. de Broye en s’asseyant.
— Votre fille vous a sans doute raconté une scène fort pénible qui a eu lieu entre elle et moi le soir même de mon arrivée ?
— Je sais qu’elle a eu de très grands torts envers vous. C’est pour cela, mon gendre, et dans l’intention de les atténuer de quelque façon, que je suis resté avec vous…
— Et que vous m’avez témoigné tant d’amitié. Je vous en remercie, fit René soudain ému ; je vous supplie de croire que je vous en suis profondément reconnaissant. Connaissez-vous le motif de notre différend ?
— Une négligence incontestable de la part de Régine dans la surveillance de ses enfants, négligence qui a amené des suites bien fâcheuses, réparées aujourd’hui : elle s’en repent, je vous l’affirme.
— Il y avait autre chose, reprit René.
Il ouvrit son portefeuille de voyage qu’il avait placé sur le bureau, et en retira les deux télégrammes d’Elseneur.
— Voici, dit-il, ce que je lui ai envoyé, voici ce qu’elle a répondu. En aviez-vous connaissance ?
M. de Broye lut attentivement les deux documents et resta muet, son honnête visage empreint d’une anxiété douloureuse.
— Je n’en avais pas connaissance, répondit-il enfin, sans lever les yeux.
— De plus, au cours de notre discussion, madame d’Arjac m’a reproché de ne pas lui avoir apporté une fortune équivalente à la sienne, ou au moins m’a rappelé que la sienne était supérieure… Vous comprenez que le gouffre entre nous est désormais infranchissable.
— Elle n’a pas dit cela ! s’écria le vieux gentilhomme en se levant brusquement.
— Je vous affirme que si telles n’étaient pas exactement ses paroles, telle au moins était sa pensée, répondit René, très pâle, le regardant bien en face.
M. de Broye, fort blême, avait fait quelques pas. Il revint vers son gendre.
— S’il en est ainsi, dit-il, si ma fille a pu oublier ce qu’elle doit à ses parents, à son éducation et à son nom, au point de commettre cette action, je vous prie, mon gendre, d’accepter les excuses que son père vous fait, non pour elle, mais pour lui-même.
— Mon cher ami, fit René en serrant la main que son beau-père avançait vers lui, j’étais honoré de votre amitié longtemps avant d’entrer dans votre famille…
Il s’arrêta, incapable de continuer ; que ce temps était loin, désormais !
— Régine vous fera des excuses… reprit M. de Broye.
René l’arrêta du geste.
— Les excuses importent peu, dit-il ; je n’ai point l’esprit assez étroit pour m’arrêter à ces petites choses. Le différend qui subsiste entre nous est bien autrement grave. Voici les faits. Je suis tombé sérieusement malade en pays étranger ; lorsque je me suis senti en état de supporter le voyage de retour, mais alors que je ne pouvais pas encore, ou du moins ne croyais pas pouvoir me tirer d’affaire seul, ma femme a reçu un télégramme qui la priait de venir me chercher. Si, ne désirant pas se déranger, elle vous avait donné communication de ma demande, et s’était arrangée de façon à m’envoyer quelque secours, j’aurais pu la trouver froide et indifférente, mais je n’en aurais pas été surpris. Je sais depuis longtemps qu’elle me considère non comme un ami ou un compagnon, mais comme un accessoire obligé sans lequel une femme n’a pas dans la société de position acceptable et bien définie. Mais ma femme ne m’a même point donné la preuve de politesse et de bon goût que les bienséances exigeaient d’elle ; elle a refusé froidement et simplement de s’occuper de moi, parce que c’était gênant et ennuyeux. J’aurais pu mourir là-bas, sans qu’elle en eût connaissance et sans qu’elle s’en inquiétât autrement que pour se commander un deuil correct, chez la bonne faiseuse…
La rage l’étouffait. Il s’arrêta pour respirer.
— Je crois que vous vous exagérez un peu les choses, fit M. de Broye du ton le plus conciliant ; ma fille est pleine de défauts, mais elle n’est pas méchante…
— Méchante ? s’écria René ; non, elle n’est pas méchante. Elle est sans cœur ! Rien ne la touche ni ne l’intéresse, pas même ses enfants… Mon cher ami, cet entretien est aussi douloureux pour vous que pour moi-même, tâchons de l’abréger. J’ai pris une résolution que je ne modifierai pas : madame d’Arjac restera aux yeux de tous ma femme honorée ; mais pour moi, elle n’est plus et ne sera plus jamais qu’une étrangère.
— René ! s’écria M. de Broye blessé au cœur par la façon décidée dont son gendre avait prononcé ces paroles, vous n’y songez pas ! Après trois ans et demi de mariage, vous prononcez entre votre femme et vous un divorce réel, sans regrets et sans remords.
— Il ne s’agit ici ni de regrets ni de remords, fit René avec une impatience nerveuse ; madame d’Arjac ne connaît pas et ne connaîtra jamais les uns ni les autres. Elle ne m’aime pas… Il hésita un peu et continua d’une voix altérée : – Je ne l’aime plus ; nous sommes étrangers l’un à l’autre. Avec plus de prudence de sa part, nous eussions pu rester amis, et de même qu’à beaucoup d’autres, à la plupart des autres, l’amitié eût suffi à nous faire une existence heureuse… Maintenant c’est impossible, et j’ai la triste satisfaction d’ajouter que si nous sommes désunis, la faute n’en est pas à moi.
Le père de Régine demeura silencieux. Que pouvait-il répondre à ce que disait son gendre ?
Mieux que personne, il connaissait le vide et la frivolité de l’esprit de sa fille. Il avait vu se développer en elle, après le mariage, mille défauts qu’elle avait cachés jusque-là, ou peut-être même qui étaient nés spontanément dans un sol éminemment favorable.
— D’ailleurs, reprit René, cette résolution que vous considérez comme un malheur, demandez à votre fille ce qu’elle en pense ; vous verrez que loin de partager votre manière de voir, elle l’accepte comme une véritable délivrance.
M. de Broye ne répondit pas ; plus d’une fois, en effet, il avait entendu Régine exprimer des sentiments analogues à ceux que lui prêtait son mari ; mais lui, dont la vie conjugale avait été exempte de nuages, ne pouvait accepter l’idée d’un ménage ainsi désuni dès le principe.
— Je lui en parlerai, dit-il ; si elle éprouvait des regrets, si elle témoignait le désir de chercher des moyens de conciliation…
René secoua la tête.
— Rien n’est plus loin de son esprit, répondit-il. Pour moi, ma résolution est prise. J’ajouterai que dorénavant, elle sera maîtresse de dépenser à son gré le revenu de sa dot. Ma fortune personnelle me permettra de faire honneur à la situation de fortune de madame d’Arjac, non sans m’imposer quelques sacrifices peut-être, mais d’une manière décente.
— René ! s’écria M. de Broye véritablement bouleversé.
Son gendre continua sans se laisser troubler.
— Je lui laisse la disposition entière de la voiture ; continuant à vivre aux yeux du monde comme si rien n’était changé entre nous, je prendrai à ma charge la moitié de notre vie commune ; seulement vous comprenez que je ferai de longs et fréquents voyages.
— Mais c’est tout un plan d’existence !
— Exactement.
Les deux hommes restèrent muets vis-à-vis l’un de l’autre.
— En vérité, reprit M. de Broye, si je ne vous connaissais bien, je croirais que les torts de Régine sont un prétexte dont vous êtes bien aise de vous prévaloir, pour secouer un joug qui vous pèse…
René rougit fortement.
— Je suis entré sincèrement dans mes devoirs d’époux, dit-il. Lorsque je me suis marié, je ne cherchais qu’à rendre ma femme heureuse, et j’espérais trouver le bonheur auprès d’elle. Je vous affirme que je n’ai eu jusqu’ici aucun tort envers elle, aucun… Ce que j’ai ressenti dans mon cœur en la voyant si différente de ce que j’avais désiré, ne m’a jamais rendu aveugle ni injuste à son égard. C’est elle seule qui a rompu nos liens… Devant vous et devant l’éternelle vérité, je l’en rends responsable.
Ils se séparèrent le cœur plein de pensées amères et douloureuses.
M. de Broye aurait bien voulu s’assurer le concours de sa femme pour endoctriner Régine ; mais madame de Broye, retenue en Bourgogne par une maison pleine de visiteurs, ne pouvait venir, et le père se rappelait maintenant avec quel esprit d’indiscipline et de révolte les observations maternelles avaient été reçues par Régine depuis son mariage.
Non sans une certaine appréhension, il se rendit dans l’appartement de sa fille, et lui raconta en quelques mots la conversation qu’il venait d’avoir avec René.
Dès les premières paroles, le visage de la jeune femme exprima un dédain mêlé de colère. Elle écouta néanmoins jusqu’au bout, sans interrompre son père.
— Il veut que je le considère comme un étranger, fit-elle lorsque M. de Broye eut fini de parler. Mais il ne pouvait me faire aucune proposition qui me fût plus agréable ! Je ne l’aime pas du tout, ce monsieur ! Un moment, j’ai cru avoir du goût pour lui, mais j’en suis bien revenue ! Qu’est-ce que je lui demande ? Qu’il soit le maître de ses actions, et qu’il me laisse maîtresse des miennes. Il peut être certain que je ne ferai de ma liberté aucun mauvais usage ! Ah Dieu ! non ! Je souhaite qu’il ne fasse pas plus de bruit autour de lui que je n’en ferai moi-même.
Toutes les exhortations furent inutiles. Régine se trouvait si enchantée du dénouement apporté par son mari à une situation fausse et embarrassante, qu’elle pouvait à peine, par égard pour les bienséances, contenir l’expression de sa satisfaction. Son père la quitta navré. Cette façon de comprendre les choses ne donnait que trop complètement raison à René.
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