Chapitre 33
Le cercueil était placé sous le grand catafalque ; des flammes vertes brûlaient dans les hautes coupes placées aux quatre angles ; une profusion de cierges s’étageait tout autour, et l’église était complètement tendue de noir.
— Quel bel enterrement ! se disait-on tout bas dans les rangs de chaises.
La famille de Broye n’avait rien épargné pour faire à d’Arjac de magnifiques funérailles. C’était en quelque sorte une réparation offerte par le beau-père à son gendre. Instinctivement il cherchait ce qu’il pourrait bien encore jeter sur cette bière qui contenait l’être bon et charmant que tout le monde avait aimé, excepté sa femme. Dans la matinée, au dernier moment, le vieux gentilhomme avait pris une voiture, et parcouru les fleuristes de Paris, pour en rapporter un immense monceau de fleurs qu’il avait entassé devant le catafalque, car il n’y avait plus de place sur les degrés.
Des fleurs ! voilà tout ce qu’on pouvait désormais offrir à ce qui avait été René. Tout le monde en avait envoyé, jusqu’aux amis les plus lointains, ceux qu’on voit deux ou trois fois par an. Une pitié universelle s’était emparée des âmes à l’annonce de cette mort inattendue. On pouvait parler d’accident ! qui croirait cette fable ? René s’était tué, et personne n’en doutait. Pourquoi ?
C’est ici qu’on n’était plus d’accord.
Des pertes à la Bourse, disaient les uns ; mais d’Arjac n’était pas joueur, et on ne lui avait jamais connu d’agent de change. Un chagrin d’amour, disaient les autres ; quel en serait l’objet ? un amour si mystérieux que nul n’en eût jamais eu connaissance ? Allons donc, est-ce qu’il est des amours pareilles ! Mais cette sœur ! avait hasardé Lorrey. Cette sœur ! D’abord personne ne l’avait vue ; Lorrey avait inventé une histoire pour se rendre intéressant ! voilà tout. D’Arjac était l’être le moins fait pour une esclandre, lui si soigneux des convenances.
Qu’elle était alors la cause de cette mort si mystérieuse ?
Eh ! mon Dieu ! depuis son retour de Suède, d’Arjac ne paraissait pas avoir eu l’esprit bien solide : la fièvre qu’il avait eue là-bas avait dû troubler son cerveau ; c’était probablement sous l’influence d’un accès de délire qu’il s’était suicidé. On voit ces choses-là tous les jours.
Le service funèbre continuait pendant ces causeries ; quand il eut fini, le défilé commença.
Ils étaient tous venus, les habitués des vendredis de Régine : ceux qu’on avait vus à Trouville parader autour d’elle, et qui trois jours auparavant écoutaient le récit de Lorrey ; les jeunes gens inutiles, qui se promènent d’un salon à un autre salon, pour tuer les journées qui ne veulent pas se laisser faire ; les hommes plus âgés, tout aussi nuls, mais à qui la supériorité de leur âge permettait de dire des bêtises plus solennelles.
Ils faisaient peu de cas de René quand il vivait. Qu’est le mari d’une femme élégante ? Si peu de chose en vérité, à moins qu’il ne soit aussi un homme élégant ! S’il a le malheur de s’occuper de quelque chose, de préférer les médailles ou les livres, il n’existe plus.
On lui passerait encore la manie des tableaux, parce que la peinture est bien portée depuis quelques années ; mais la musique sérieuse ou les livres… quel ridicule !
Et puis, à quoi cela peut-il servir ? Est-ce que cela vous apprendra à faire un nœud de cravate ?
Le défilé continuait ; M. de Broye avait fort à faire de serrer toutes ces mains tendues vers lui ; madame de Broye était là aussi. Régine était restée chez elle. C’était plus convenable, et aussi moins désastreux pour ses nerfs, car elle avait vraiment les nerfs fort ébranlés.
Enfin la foule s’éclaircit ; il ne restait plus que peu de monde dans l’église ; les porteurs au fond de la nef enlevaient déjà le cercueil et s’avançaient d’un pas cadencé ; Valentine s’avança vers madame de Broye ; Dubreuil la suivait à peu de distance.
— Ah ! chère madame ! fit tout bas la belle-mère de René en serrant les mains de son amie, qui se fût douté ?…
Le cercueil arrivait ; elles se rangèrent pour le laisser passer.
Valentine suivit d’un long regard ce coffre de chêne qui allait disparaître dans le caveau de la famille de Broye ; même mort, René ne lui appartiendrait pas. Elle n’aurait pas cette joie illusoire et suprême d’aller porter des fleurs sur sa tombe ; elle ne pourrait pas, agenouillée à demi au bord d’une pierre, regarder le nom gravé dessus jusqu’à ce qu’elle ne le vît plus à travers ses larmes.
Un monument fastueux recouvrait le vaste caveau de famille ; une grille le fermait. Rien ne resterait de René : il appartiendrait aux de Broye dans le temps et dans l’éternité.
Une couronne de rose-thé, objet d’admiration, fut présentée à celui des hommes funèbres qui arrangeait les fleurs sur le cercueil, et il la plaça vers le milieu, à la hauteur de la poitrine.
— Quelles fleurs merveilleuses ! fit tout bas madame de Broye. Savez-vous qui a envoyé cela ? Il n’y avait pas de carte.
Valentine fit un signe négatif. C’était elle qui avait donné à René ces fleurs qu’il préférait à toutes les autres ; mais maintenant comme toujours, elle devait rester inconnue.
Le cortège se mit en route ; Valentine, restée sur les marches de l’église, le suivit du regard jusqu’à ce qu’il eût disparu au prochain tournant, et puis elle reprit lentement le chemin de sa demeure.
Tout ce qui lui était permis désormais, c’était de faire de cette demeure un temple où elle conserverait le souvenir de son ami. En rentrant chez elle, elle examina du regard les objets qu’aimait René, ceux qu’il touchait familièrement, et elle les emporta dans sa chambre. C’est là désormais qu’elle vivrait avec lui, cent fois plus veuve que la veuve qui allait étaler son deuil officiel.
Régine était inconsolable.
— Comprend-on, disait-elle, un malheur semblable au mien ? Je fais un mariage selon mon cœur ; mes parents ont la bonté de ne pas s’y opposer, malgré la différence de fortune ; car, enfin, je pouvais certainement prétendre à un parti beaucoup plus brillant. La maison de Broye à elle seule représente au moins trois cent mille francs. Il est vrai que mes parents l’ont gardée, mais elle me reviendra après eux, naturellement. Eh bien ! il faut que je perde mon mari après quatre années d’un bonheur, je puis le dire, sans nuages ! Nous étions parfaitement heureux, chère madame ! Je lui laissais faire tout ce qu’il voulait ; il s’était pris d’un goût un peu bizarre pour les médailles de mon père… il voulait les cataloguer, les expliquer, que sais-je ? Je ne me suis jamais opposée à ce qu’il passât le meilleur de son temps à cette occupation. C’était parfois fort incommode, car une jeune femme a souvent besoin que son mari l’accompagne. Cela fait bien, vous savez, c’est plus convenable… Oh ! il allait dans le monde avec moi, jamais il ne m’a refusé cela, je dois lui rendre cette justice. Il y avait une chose qui m’ennuyait, par exemple ; il ne voulait pas assister à mon jour. Non ! on ne le voyait jamais chez moi le vendredi. Il y a des maris qui font cela pour leurs femmes, cependant. Mon Dieu ! je sais bien que ce n’est pas un usage général ; je dirai plutôt : au contraire ! Mais pour ceux qui veulent le faire, c’est très gentil. Non ! on ne saura jamais ce que j’ai perdu !
M. de Broye entra un jour au milieu de ce déluge de réflexions, qu’il subit en silence, d’autant plus qu’il ne le recevait que par éclaboussement, pour ainsi dire : la victime prédestinée était une amie qui s’esquiva aussitôt qu’elle le put.
Madame d’Arjac allait continuer et déverser sur son père le trop-plein de son inépuisable réservoir, lorsqu’il l’arrêta d’un air sérieux qu’elle ne lui avait pas vu souvent.
— Écoutez, ma chère enfant, lui dit-il, je crois qu’il est nécessaire de nous entendre. Vous avez tué votre mari…
Régine bondit à cette parole, et tous ses crêpes de veuve frémirent sur elle à cette accusation monstrueuse.
— Je répète, reprit M. de Broye, qui avait singulièrement vieilli et dont les cheveux étaient tout blancs : Vous avez tué votre mari. C’est votre colère sans limites, votre amour des paroles inutiles, vos menaces insensées, toute votre manière d’être, en un mot, qui ont armé le pistolet dont il s’est servi pour mettre fin à une vie dont vous menaciez de faire un enfer. Je n’ai pas oublié, moi, vos colères enfantines qu’un rien provoquait, qu’aucun raisonnement ne pouvait calmer ; ni vos humeurs de jeune fille, ni vos paroles cruelles que vous croyiez pleines d’esprit, et qui n’étaient piquantes qu’à condition d’être sans cœur. Vous m’avez avoué que vous avez fait une scène à René, dans cette fatale soirée.
— Et quand cela serait ? s’écria Régine avec emportement ; devais-je permettre que mon mari violât ouvertement la foi conjugale…
— Vous n’aviez rien à permettre. Quand même l’aventure prêtée à René eût été vraie, ce qui me paraît problématique, – votre devoir était de vous taire et, au lieu de provoquer le scandale, de l’étouffer discrètement, par respect pour vous-même autant que pour celui dont vous portiez le nom. Eh bien, ma fille, voici ce que je voulais vous dire : Vous n’avez pas été l’épouse que vous deviez être ; tâchez au moins de ne plus parler de feu votre mari sur le ton que vous avez employé tout à l’heure, car je me verrais obligé de vous blâmer publiquement, ce qui me serait fort pénible.
Jamais Régine ne put comprendre ce qui avait choqué son père ; mais comme il se montrait décidé à lui tenir tête, c’est elle qui céda, toutes fois du moins qu’elle se trouvait en sa présence.
Avant que le deuil de madame d’Arjac fût terminé, elle perdit sa mère. Pour le coup, sa douleur fut sans bornes. Encore une année de deuil ! Elle passerait donc sa vie dans le cachemire noir ? Il est vrai que c’est très seyant ; mais au bout du compte, c’est toujours la même chose !…
Les enfants de Régine avaient plus perdu qu’elle-même à la mort de leur grand-mère. Le deuil n’empêche pas de courir les magasins, ni de recevoir, après les premières rigueurs passées. Un jour, Valentine, qui visitait toujours madame d’Arjac, afin de ne pas perdre de vue les petits êtres que René avait légués à sa tendresse, Valentine trouva la nurserygrande ouverte, les bonnes absentes et les enfants seuls. Le petit garçon avait attaché un polichinelle à une ficelle, et penché sur l’appui de la fenêtre ouverte, il s’efforçait de faire toucher à son jouet la porte de la remise située au-dessous.
Valentine l’enleva sur-le-champ à sa situation périlleuse, ferma la fenêtre malgré les cris de colère de M. d’Arjac jeune, qui possédait déjà une volonté bien arrêtée, et après l’avoir bien caressé pour l’apaiser, elle lui fit une série de questions.
La petite fille s’approcha alors avec confiance, et les deux bébés amoncelèrent dans le cœur de leur amie une telle somme de négligences maternelles, de cruautés domestiques, que Valentine se sentit prise d’une immense pitié.
Comment faire, pour empêcher ces petits êtres de devenir lâches et méchants, comme il arrive le plus souvent dans ces éducations abandonnées à des mains subalternes ?
Que pouvait-elle tenter pour eux ? Jusqu’à quel point pouvait-elle s’avancer ?
Tout dépendait de l’humeur de Régine, car avec celle-ci on n’était jamais sûr de rien.
Rentrée chez elle, madame Moissy, après de longues et tristes méditations, se décida à envoyer chercher Dubreuil.
Depuis les mauvais jours où elle avait connu l’amitié sans prix de cet être en apparence si peu capable d’un sentiment sérieux, elle n’avait guère pris de résolution sans le consulter ; lui, de son côté, ne laissait pas écouler de semaine sans passer une soirée auprès de cette femme, dont la tristesse profonde n’excluait ni la bonne grâce ni la culture intellectuelle.
— Voici mon jour venu, lui dit-elle. Si depuis deux ans je n’avais pas pensé que l’occasion se présenterait où je pourrais obéir aux dernières volontés de René, je n’aurais certainement pas eu le courage de vivre. Ses enfants sont dans l’état moral le plus déplorable. Que me conseillez-vous de tenter pour eux ?
Dubreuil médita un instant. Lui aussi, sans que personne en eût le moindre soupçon, avait creusé dans son esprit cette grande question de l’éducation des jumeaux ; la conclusion cruelle, mais fatale, à laquelle il s’était arrêté était que madame d’Arjac rendrait à ses enfants un service incalculable si elle voulait bien disparaître de ce monde ; mais elle paraissait peu disposée à ce dénouement précipité.
— Si vous avez le courage de vous rendre un peu ridicule, dit-il enfin, je crois que vous pouvez arriver à nos fins ; mais il faut être absurde, sans cela madame Régine montera sur ses grands chevaux et nous enverra promener sans cérémonie. Je vous demande pardon d’employer une expression aussi vulgaire, mais c’est la seule qui puisse traduire la façon dont elle reçoit les propositions qui ont le malheur de lui déplaire.
— Je serai aussi ridicule que l’on voudra, répondit Valentine avec un triste sourire, mais encore faut-il que cela serve à quelque chose !
Quelques jours plus tard, madame Moissy retourna chez Régine, que par le plus grand des hasards elle trouva chez elle, bien que ce ne fût pas son jour. Après un instant de causerie, ou plutôt de monologue à bâtons rompus, genre où madame d’Arjac excellait, Valentine put exposer l’objet de sa démarche.
— Je m’ennuie seule, lui dit-elle.
— Pauvre amie ! cela se comprend ! Une maison sans mari, sans enfants ! Et encore vous, ce n’est pas comme moi ! Vous n’avez pas connu le bonheur dans votre mariage, tandis que moi ! C’est bien cruel, allez, d’avoir perdu son mari quand on l’aimait !
Valentine plongea au fond des yeux de Régine : elle le croyait en vérité ! elle se figurait avoir aimé et pleuré René ! La pensée des enfants la retint sur sa chaise.
— Je vous disais donc que je m’ennuie, reprit-elle, et depuis quelque temps je me sens des aptitudes pédagogiques tout à fait remarquables. Vous devriez me confier vos enfants de temps à autre, cela m’occuperait, et je leur apprendrais à lire d’après un système que j’ai inventé…
Régine éclata de rire.
— Un système ! Ah ! ma pauvre amie ! Si vous tombez dans l’enseignement, qu’allons-nous faire de vous ? Tenez, vous feriez bien mieux de venir avec moi, j’ai des broderies à rassortir, des broderies anciennes pour un petit meuble que je me fais faire. C’est au bout du monde, dans un quartier perdu du côté de Vaugirard ; venez donc ! C’est cela qui occupe ! Je vous conseille les petits meubles, c’est d’un absorbant !
— J’aimerais mieux m’occuper des enfants, fit doucement Valentine ; je vous assure que cela m’intéresserait davantage. Si vous ne voulez pas, cependant…
— Mais si, mais si, au contraire ! J’en serai enchantée. Vous vous préparez bien des ennuis, seulement, je dois vous en prévenir, car ils ne sont pas commodes. Georges est extrêmement difficile de caractère, tout petit qu’il est…
— Nous serons très bons amis, j’en suis sûre ! dit Valentine, dont les yeux se remplissaient de larmes, malgré sa fermeté. Quand me les enverrez-vous ? Le plus tôt possible !
— Mais tout de suite, si vous voulez, puisque je sors. Vous rentrez chez vous ?
— Oui, se hâta de répondre madame Moissy.
Une heure après, les deux enfants de René faisaient leur apparition sur le seuil de ce salon que leur père considérait comme son refuge. Valentine congédia les bonnes, et restée seule avec ces petits êtres, que l’aspect nouveau de la maison rendait très graves, elle les contempla avec une indicible émotion.
Ils la regardaient, peut-être un peu effrayés par l’intensité de tendresse et de douleur que trahissait son visage, lorsqu’elle se laissa glisser sur ses genoux auprès d’eux, pour les entourer de ses bras.
— Vous m’aimerez bien ! dit-elle en les embrassant tour à tour.
— Oui, répondit Lucie, qui était plus hardie.
Georges regardait son amie d’un air sérieux. Embarrassé soudain, il promena son regard autour de l’appartement, et montra du doigt une photographie assez grande fixée au mur, au-dessus d’une petite table.
— Papa ! fit-il, pendant que son doigt mignon restait levé dans la direction du portrait.
Valentine le serra plus étroitement contre elle, et baissa la tête pour cacher ses larmes.
— Tu te souviens de ton père ? fit-elle.
— Je m’en souviens bien, moi, fit vivement Lucie. Il ne vient plus, on dit qu’il est mort… Il ne reviendra plus, dis ? On est mort quand on ne revient plus ?
— Hélas ! chers petits, commençait Valentine…
Elle réprima l’émotion qui allait la vaincre, et redevint calme.
— Il est mort, mes chéris, mais il faut l’aimer tout de même. On peut aimer ceux qui sont morts, tout comme s’ils étaient vivants…
— Tu l’aimes, toi ? demanda brusquement Georges, en posant sa petite main sur la joue de Valentine.
Elle se couvrit le visage de ses mains, se releva et courut dans sa chambre pour étouffer dans son oreiller les cris de douleur qui montaient à ses lèvres. Une seconde après, elle souleva son visage enfiévré et regarda autour d’elle.
Sur le seuil de la porte restée ouverte, les jumeaux se tenant par la main restaient indécis, ne sachant s’ils devaient entrer. Ils levaient sur elle un regard de doute et de tendresse timide, qui rappelait tellement les yeux de René que Valentine faillit succomber encore une fois. Mais cette journée était décisive : si elle se faisait aimer des enfants, ils lui appartiendraient désormais ; si elle les effrayait par sa tristesse ou sa véhémence, ils lui échappaient peut-être pour toujours…
— Venez, mes mignons, dit-elle, je vais vous montrer de belles choses.
Ils s’approchèrent, toujours se tenant par la main, toujours timides avec leurs beaux yeux qui respiraient la confiance, alors que leur geste restait hésitant, et vinrent s’appuyer sur ses genoux pendant qu’elle ouvrait un tiroir plein de bibelots.
Ce fut un commencement d’une vie nouvelle pour les enfants et pour Valentine. Grâce à son extrême prudence, elle sut ne jamais froisser Régine, ce qui pourtant n’était pas facile, et pendant deux années, elle maintint sa position d’institutrice volontaire.
Madame d’Arjac se moquait volontiers de son amie ; c’est si commode de se moquer de ce que l’on ne peut comprendre ! Cependant, au bout de deux ans, elle cessa de railler, et devint très aimable avec madame Moissy.
— On ne se figure pas, lui dit-elle un jour, comme la vie est difficile pour une pauvre femme exposée à mille dangers. On me taquine à tout propos au sujet du comte Vératine ; cela me fera du tort à la longue. Je ne puis empêcher les gens de parler. D’un autre côté…
Sous le regard de Valentine qui la questionnait directement, la jolie veuve se troubla.
— J’avoue, dit-elle en rougissant, que le comte est des plus compromettants… Il m’a demandé ma main l’autre jour devant quinze personnes, ici même…
— Qu’avez-vous répondu ? demanda froidement madame Moissy. Se pouvait-il que cette femme appartînt à un autre, après avoir porté le nom de René !
— Que voulez-vous qu’on réponde en de pareilles circonstances ? fit Régine en minaudant. Je n’ai rien répondu, mais ce n’était pas la première fois, et depuis il est revenu à la charge…
— Eh bien ? fit Valentine toujours maîtresse d’elle-même.
— Mon Dieu… ce qui m’embarrasse, ce sont les enfants. Le comte est obligé, par son service d’aide de camp de l’empereur, à passer au moins six mois de l’année à Pétersbourg, l’hiver bien entendu… Je ne puis pourtant pas laisser les enfants seuls ici. Du vivant de ma mère, rien n’était plus facile ; mais maintenant… Et puis, d’autre part, les trimballer en chemin de fer deux fois par an… Je voudrais voyager, moi aussi, je n’ai rien vu ! Je veux aller en Italie… Enfin je les mettrai en pension. Ils sont bien jeunes, mais ils ne s’y feront que plus facilement.
Le cœur de Valentine était sur ses lèvres pendant cette tirade de madame d’Arjac ; la joie immense qui l’inondait lui faisait oublier la vulgarité des propos et des sentiments.
Les lèvres blanches d’émotion, elle dit doucement :
— Donnez-les-moi.
— Vous dites ? fit Régine abasourdie.
— Donnez-les-moi, je les élèverai bien, je vous le promets.
— Pour cela, j’en suis sûre ! s’écria la jeune femme, qui voyait dans cette proposition un dénouement non à ses perplexités, elle n’en éprouvait point, mais aux querelles que son père n’eût point manqué de lui faire. Mais, reprit-elle, vous ne pouvez pas venir vous établir avec eux ici ; d’ailleurs, je quitterai cet appartement…
— Donnez-les-moi chez moi. Je saurai m’arranger, fit Valentine sans élever la voix. Je leur donnerai une éducation telle que vous pouvez la désirer, telle que leur père l’eût désirée, ajouta-t-elle tout bas.
Après quelques façons de pure forme, Régine accepta.
Avec une joie sans bornes, un matin de printemps, Valentine installa dans une chambre voisine de la sienne les deux enfants qui représentaient pour elle l’univers. Ils étaient aussi heureux qu’elle, et ne cessaient de chanter leur bonheur, comme de petits oiseaux jaseurs.
Dubreuil vint les voir le jour même. Il avait pris depuis longtemps l’habitude de dîner chez madame Moissy le dimanche ; ses instincts latents de paternité se trouvaient suffisamment satisfaits par l’amitié qu’il portait à ces petits, et quand Valentine le pressait parfois de se marier, il lui répondait : – C’est inutile ! vous ne vous mariez pas, vous ! Pourquoi voulez-vous m’immoler quand vous vous réservez si prudemment ? D’ailleurs, nous avons là une famille toute faite ; nous serions des ingrats d’en souhaiter une autre.
Cependant, quelques bonnes langues se sont inquiétées de cette amitié si tranquille et si honnête. À l’un de ses voyages, la comtesse Vératine, qui passe sa vie sur les chemins, fut sérieusement entreprise à ce sujet par une de ses bonnes amies, une de ces personnes sur lesquelles la calomnie ne sait trop où mordre, car jamais elles ne gardent un sigisbée assez longtemps pour que le monde puisse s’en apercevoir.
— Vous aviez confié vos enfants à madame Moissy, ma chère ? C’est peut-être une imprudence ! Vous savez que Dubreuil est fort assidu près d’elle. Deux ou trois fois même il l’a ouvertement compromise : une fois, à la mort de ce pauvre Moissy, vous savez, quand il fut assassiné là-bas, je ne sais où… l’autre fois, c’était à peu près à l’époque où vous devîntes veuve… Depuis, ils ne se quittent pas… C’est un peu osé, de braver ainsi l’opinion publique !
La comtesse Vératine fit un sourire plein d’indulgence ; les voyages lui avaient formé l’esprit !
— Que voulez-vous ? dit-elle philosophiquement, le soleil lui-même a des taches !
Les enfants de René adorent leur père ; ils ne se plaignent que d’une chose : c’est que Valentine ne leur permette pas de l’appeler maman.
— Au fond, vois-tu, dit un jour Lucie à son frère, pour l’en consoler, qu’on l’appelle maman ou non, c’est absolument la même chose. Tu sais bien que c’est elle qui est notre vraie mère.
q
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.