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Chapitre 32

Comment était-ce arrivé ? Pourquoi ? Un homme si heureux ! Une situation florissante ! Affaires d’argent, peut-être ? Non, la fortune était en parfait état. Quoi alors ? Un moment de folie probablement. Pas de testament ? Non ! Pas d’adieux ? Non ! Pauvre petite madame d’Arjac, veuve à vingt-sept ans, avec deux bébés… Eh bien, elle est jeune, elle aura le temps de se consoler !

Régine pleurait, sous ses crêpes de veuve. Elle pleurait tant qu’elle pouvait, et très sincèrement. Que pleurait-elle ? Le mari ? Non.

Était-ce le remords qui la poursuivait ? Pas davantage. Des remords ! À quel propos ? Parce qu’elle avait adressé à un criminel des reproches bien mérités, et que ce pauvre toqué n’avait pas eu le courage de regarder son destin en face ? Mais ce n’était pas sa faute, à elle ! Elle n’avait rien à voir là-dedans ! D’abord, quand on se tue, c’est déjà une preuve qu’on a le cerveau détraqué. Et puis, est-ce qu’elle était responsable des fantaisies qui peuvent passer par la tête d’un homme ? Elle entendait qu’on la laissât tranquille. Elle avait bien assez de son chagrin.

Quel chagrin ? Celui d’être veuve, naturellement ! C’est très désagréable d’être veuve ! Le deuil, les visites de condoléance, la réclusion forcée, et au commencement de l’hiver, encore ! Enfin, en hiver, au moins il ne fait pas trop chaud, et quand l’été viendrait, elle pourrait porter de la grenadine. Ces crêpes anglais, c’est insupportable pendant les chaleurs, et puis cela déteint : on a l’air d’avoir ramoné une cheminée. D’ici le printemps, elle aurait quitté le crêpe, c’était toujours cela.

Mais concevait-on ce René d’aller se tuer comme cela, sans rime ni raison ? C’est terrible, ces choses-là.

On ne peut plus habiter une maison où il y a eu un suicide ; et puis ces constatations légales ; c’est odieux et cela fait du tort à une famille. Les domestiques étaient dans le cas de vouloir s’en aller, et ce serait bien fâcheux, car on était bien servi. Il y en avait deux surtout qu’on ne pourrait pas remplacer facilement… Enfin peut-être, en augmentant leurs gages…

Heureusement, Dubreuil était arrivé bien à point pour apporter son témoignage, car il frappait au moment où le coup était parti. Quel heureux hasard qu’il fût venu comme cela, à onze heures et demie… Il avait attendu toute la journée René qui lui avait promis d’aller lui rendre visite ; ce n’est que tout à fait tard, ne le voyant pas, qu’il s’était décidé à venir voir s’il n’était rien arrivé… Il était un peu fou ces derniers temps, René, n’est-ce pas, monsieur Dubreuil ?

Et cet enterrement ! On aurait à supporter la curiosité de tout Paris, car tout Paris viendrait, bien sûr ! On avait eu beau dire que c’était en nettoyant une arme, personne n’en croyait un mot. Enfin, par bonheur, M. de Broye était là ; c’est lui qui mènerait le deuil.

M. de Broye ne disait rien. Cet événement l’avait rendu soudain silencieux. Il sentait dans la mort de son gendre la responsabilité de sa fille, et d’autre part, en la regardant, au milieu de ses larmes sans cesse renouvelées, qui coulaient avec la facilité d’un robinet de fontaine, il se disait qu’on ne pouvait pas rendre responsable un être aussi peu fait pour savoir ce que c’est qu’une responsabilité. Régine pleurait tant qu’on voulait, et s’arrêtait de même lorsqu’on lui disait qu’elle avait assez pleuré.

C’était une occupation comme une autre, et pour le moment la plus convenable. D’ailleurs, on lui avait déjà apporté des mouchoirs de deuil avec des bordures noires larges comme la main. C’était ce qu’il y avait de plus nouveau, assurait la brodeuse.

Pendant ce temps, Dubreuil était allé chez Valentine.

Il ne s’était pas couché cette nuit-là ; vers le matin, lorsque les lueurs froides de l’aube avaient pénétré dans cette chambre sombre où René gisait sur son lit, avec un tout petit trou au cœur, où le sang formait un caillot noir, le Parisien sceptique avait quitté son ami, et chancelant de fatigue et d’émotion, il avait descendu lentement l’escalier, qu’il montait si vite la veille au soir.

Il avait attendu René tout le jour ; ne le voyant pas venir, pris d’une vague frayeur après le dîner, il était allé voir Valentine, et il avait appris que René venait de la quitter.

Une heure s’était écoulée en conversation, puis il était sorti avec l’idée de rentrer chez lui, puisque René se trouvait en sûreté dans son appartement.

En sûreté ? Non certes ! S’il avait rencontré Régine, rien n’était moins sûr que l’état d’esprit où pouvait se trouver le pauvre garçon. Après avoir hésité, à cause de l’heure, Dubreuil s’était décidé à voir d’Arjac, au risque de réveiller toute la maison. Que ne s’était-il décidé plus tôt ! S’il était entré seulement pendant que René regardait les étoiles, la vue d’un ami eût détendu sans doute les cordes de son âme prêtes à éclater… Mais quand il est trop tard, à quoi bon revenir sur ce qui aurait pu être ?

Maintenant, c’était à Valentine qu’il fallait penser. Dubreuil regarda sa montre, sept heures à peine… Il avait le temps d’aller chez lui, de faire un peu de toilette, de se composer un visage et de se présenter chez madame Moissy, qu’il trouverait endormie, sans doute. Quel réveil ! Et comme il fallait se presser néanmoins, pour que personne ne la réveillât avant lui ! Si le coup lui était porté par une main indifférente, quel n’en serait pas le résultat ?

Il fit comme il l’avait dit, et à huit heures et demie il sonnait chez Valentine. Celle-ci appela sa bonne, qui arriva aussitôt effarée.

— Qu’y a-t-il ?

— C’est le monsieur qui est venu hier soir, qui voudrait parler à madame. Il attend dans le salon.

Pour cette fille, encore peu au courant des visages qui se montraient là, il n’existait pas de noms propres. Valentine pensa immédiatement à René.

— Que peut-il vouloir si matin ? se dit-elle. Il vient m’emmener !

Elle revêtit son peignoir à la hâte, et ouvrit la porte du salon… C’était Dubreuil. Elle eut peur.

— Il est arrivé quelque chose ? dit-elle toute pâle, et ses lèvres soudain desséchées avaient peine à préférer un son.

Dubreuil, de la tête, fit signe que oui, et lui avança un fauteuil. La bonne, curieuse, se tenait sur le seuil.

— Du feu, dit-il, vite ! Madame tremble de froid.

La jeune fille rassembla les tisons de la veille, ajouta du bois, et bientôt le feu ronfla dans la cheminée.

— C’est bien, dit Dubreuil, laissez-nous.

Valentine tremblait toujours, mais ce n’était pas de froid. Dubreuil la regardait avec une inexprimable pitié. Comment allait-il lui apprendre la terrible nouvelle ?

— Dites-moi ce qui est arrivé, fit-elle en joignant les mains avec angoisse. Il est malade ? Il est parti ?

Dubreuil se taisait : non, décidément, il ne pouvait pas prononcer les paroles fatales.

Elle se leva et enfonça ses doigts crispés dans la chair de son bras.

— Il s’est tué ? dit-elle tout bas, car sa gorge n’avait plus de souffle. Il s’est tué ?

Il la prit par les épaules et l’assit dans le fauteuil. Elle se laissa faire, sans cesser de le regarder.

— Il ne souffre plus, dit enfin l’ami de la dernière heure.

Elle lâcha son bras, et ses mains inertes retombèrent le long de sa robe.

— Il s’est tué, répéta-t-elle de la même voix, et je n’étais pas là !…

— Du courage, dit Dubreuil, qui s’assit auprès d’elle et lui prit une main.

Elle le laissa faire, elle ne le sentait pas.

— A-t-il souffert ? demanda-t-elle.

— Non.

Elle poussa un faible soupir.

— J’aurais dû le garder, j’aurais dû penser que cela arriverait…

Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se tut.

Heureux ceux qui pleurent ! heureuses celles qui s’évanouissent ! heureux ceux et celles qui trouvent dans une démonstration extérieure une issue au trop-plein de leur douleur ! Mais ceux qui subissent en silence, dont le chagrin ne s’exhale que longtemps après, et qui pendant des heures, des jours, des mois, portent le fardeau d’une angoisse mortelle, écrasés, incapables de respirer, comme si tout le poids de la pagode de Jaggernaut leur pesait sur la poitrine, ceux-là souffrent, et savent souffrir.

— Pleurez ! dit doucement Dubreuil.

Elle secoua la tête.

— Plus tard, dit-elle en le regardant de ses yeux secs. A-t-il pensé à moi ?

Dubreuil tira de sa poche les deux lettres de René, et les mit sous les yeux de Valentine. Elle les regarda un instant, sans oser les lire. Il les déplia et les lui mit sous les yeux. Elle lut, toujours silencieuse, toujours sans larmes.

— À quelle heure ? demanda-t-elle, en pliant les papiers qu’elle garda dans sa main.

Il lui raconta ce qui était arrivé depuis qu’il l’avait quittée ; elle l’écoutait avec attention, comme si elle voulait se rappeler tous les détails un par un. Quand il eut fini, elle relut les deux lettres, et rendit à Dubreuil celle qui lui appartenait avec le même regard morne et désespéré.

— C’est pour moi, pour me sauver, qu’il est mort ; si je ne lui avais pas fait croire que je ne pouvais vivre sans l’estime du monde, il vivrait encore, dit-elle.

— Ne pensez pas cela ! s’écria Dubreuil.

Il lui parla longtemps ; de temps en temps il s’adressait à elle comme si elle eût été un petit enfant, capable de comprendre seulement les raisonnements les plus primitifs, puis s’élevait à des hauteurs de langage dont il eût été très étonné s’il en avait eu conscience. Elle l’écoutait docilement, cherchant à se laisser convaincre. Il s’arrêta enfin, épuisé, bouleversé par cette apparence de calme qui lui paraissait effrayante, et resta un instant silencieux ; puis il se leva.

— Attendez, dit-elle en se levant aussi et en l’arrêtant du geste. Pourrais-je le voir ?

Dubreuil la regarda plus effrayé que jamais.

— Vous voulez le voir ? fit-il interdit.

— Oui, encore une fois.

Elle le suppliait du regard et du geste comme s’il eût été le maître de le lui permettre ou de l’en empêcher.

— Je ne dirai rien, vous verrez ! Je serai très calme, mais je voudrais le voir encore… Pensez donc, il était là, hier soir… Je ne croirai qu’il est mort que lorsque je l’aurai vu.

Elle indiquait le petit canapé où ils avaient causé la veille.

— Vous pouvez certainement voir madame d’Arjac, fit Dubreuil en hésitant.

Valentine frissonna.

— Cette femme ! dit-elle avec une indicible horreur.

— Si vous voulez obéir au dernier vœu de René, il faut continuer de la voir ; sans cela, comment pourriez-vous surveiller ses enfants ?

— Je la verrai, dit Valentine en baissant la tête. Puis-je y aller aujourd’hui ?

— Oui, mais comment ferez-vous ?

— Venez avec moi, dit-elle, vous direz que vous m’avez annoncé l’événement, et je viendrai… N’est-ce pas moi qui ai fait ce mariage ? Elle était là, hier, qui le menaçait et jurait de le poursuivre jusqu’à la mort Jusqu’à la mort !

Elle frissonna encore et détourna les yeux. Puis elle se dressa péniblement.

— Je vais m’habiller, dit-elle ; vous m’emmenez ?

Il consentit. Elle reparut au bout de quelques minutes, vêtue de noir, voilée, gantée, irréprochable. Ils sortirent. L’air froid les frappa au visage comme un soufflet, et ramena un peu de sang aux joues de Valentine.

La maison de Régine était bouleversée ; madame dormait ; M. de Broye était sorti « pour les démarches », dit le valet de chambre. Dubreuil et Valentine échangèrent un regard ; faudrait-il qu’il s’en retournât sans avoir vu ce qu’il venait chercher ?

Elle eut une idée.

— Les enfants ? dit-elle.

— Ils sont là, répondit le domestique en s’effaçant pour la laisser passer.

Elle entra dans la chambre des petits, qui jasaient doucement avec leurs nourrices, et cherchaient à jouer entre eux. Assis sur le tapis, ils entassaient gravement des jouets l’un sur l’autre… L’orage effroyable qui s’était abattu sur la maison, les laissant orphelins, n’existait pas pour eux ; ils jouaient ce jour-là, comme ils avaient joué la veille, et ne se souviendraient même jamais qu’ils avaient été aimés par leur père, qui avait pleuré sur eux.

Valentine s’agenouilla près d’eux et les embrassa en présence des nourrices muettes et consternées. En tenant sur son cœur ces têtes blondes, elle sentit soudain s’éveiller en elle un sentiment nouveau, inconnu : la maternité.

Ils étaient à elle, ces enfants de René, que le hasard avait fait naître d’une autre. Elle était jalouse autrefois de ne pas en avoir un, – elle aurait les deux maintenant ; qui pourrait l’empêcher de les aimer ? Qui pourrait les empêcher, eux, de l’aimer ? René lui avait légué avec ses enfants l’amour de ses enfants ; elle le sentit, et son cœur s’emplit d’une tendresse nouvelle, immense.

Elle se releva et sortit de cette chambre, pendant que les enfants reprenaient leur travail un instant interrompu. Dubreuil l’attendait au dehors. Il la prit par la main et la guida vers une autre pièce, au bout d’un corridor.

Les rideaux de la fenêtre étaient fermés, deux bougies brûlaient au chevet du lit ; la prévoyance de l’ami avait écarté sous un prétexte la religieuse qui veillait près du mort, et ils étaient seuls dans cette chambre obscure, où rien n’était dérangé. Le revolver était sur le bureau.

René semblait dormir tout habillé sur son lit. Les traits étaient parfaitement calmes. Il avait pensé à Valentine à la dernière seconde ; de là lui venait la douceur paisible de son visage. Que de fois elle l’avait vu dormir ainsi ! À Elseneur, quand elle l’avait quitté, il était absolument de même, aussi pâle, aussi maigre, les traits aussi rigides… Mais alors, il s’était réveillé… et maintenant…

Elle s’inclina encore, et souleva les boucles châtaines, puis elle appuya ses lèvres à l’endroit qu’elle aimait, où jamais ne s’étaient posées d’autres lèvres que les siennes. La chaleur de la vie avait disparu… Elle regarda les lèvres au dessin correct et fin, les lèvres chaudes et souples qui souriaient avec tant de douceur. Plus de baisers, plus de sourires. C’était fini pour toujours.

— Venez, dit Dubreuil à voix basse. Il avait peur de la voir tomber morte auprès de René.

Elle fit un signe de tête, et baisa encore une fois le front glacé, puis elle ramena les boucles pour cacher l’endroit. Hésitante, elle fit un pas en arrière, puis elle resta immobile, ne pouvant se détacher.

— Je vous en supplie, fit Dubreuil en lui tendant la main.

Elle vint doucement et se laissa entraîner sans résistance.

Ils sortirent de l’appartement, elle monta dans la voiture qui les attendait, et se laissa reconduire sans une parole. Dubreuil voulait monter avec elle, elle le remercia d’un serrement de main, mais fit un signe négatif. Il la vit disparaître dans l’escalier qu’elle gravissait lentement, comme accablée d’un lourd fardeau.

— Mieux vaudrait pour elle mourir tout de suite, pensa-t-il. La triste comédie qu’elle va avoir à jouer la tuera sûrement, et la fera trop souffrir.

Arrivée chez elle, Valentine alla droit à sa chambre, s’y enferma, jeta loin d’elle son châle et son manteau, et levant les bras au ciel, elle cria : Ô mon René ! Puis elle tomba à terre et pleura.

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