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Chapitre 4

Après le départ de Moissy, Valentine monta à sa chambre et changea de toilette de la tête aux pieds ; les vêtements qu’elle portait lui paraissaient souillés par l’air seul qu’avait respiré cet homme. Elle lava longuement ses mains et son visage, pour se purifier, puis, sans vouloir toucher au déjeuner qui l’attendait, elle alla s’asseoir au bout du jardin, près du petit embarcadère, afin de guetter de plus loin sur le lac la barque qui ramènerait René.

Les heures s’écoulaient interminables ; elle se demandait ce qui pouvait bien retenir le cher absent, et se sentait dévorée d’inquiétude ; puis l’instant d’après, se rappelant qu’elle avait voulu elle-même retarder son retour le plus longtemps possible, elle maudissait son excès de prévoyance. Entre deux, des réflexions se formulaient dans sa tête où semblait incessamment tourner la grande roue d’un moulin, ruisselante de paillettes. Elle avait le vertige ; les yeux fermés, elle tourbillonnait dans un groupe de scintillements qui l’éblouissaient, et au-dessus de tout le nom de René était la seule chose réelle, vivante, à laquelle elle pût se retenir.

Le jour baissait ; le soleil, déjà caché à ses yeux par le Jura, jetait une dernière traînée sur l’autre rive, des barques aux voiles triangulaires passaient blanches et gaies dans ce dernier rayon, et elle les suivait de l’œil avec une attention singulière, comme si ces barques eussent été sa propre destinée…

— Mais je deviens folle ! se dit-elle, effrayée, en se prenant la tête dans les mains.

Elle se recueillit un instant, puis rouvrit les yeux, et regarda devant elle : le canot de René arrivait, lointain encore, mais déjà reconnaissable.

Elle poussa un soupir de soulagement, se leva, s’étira, et s’aperçut qu’au milieu du chaos de ses idées, sans s’en apercevoir, elle avait réfléchi.

— Qu’il ne sache rien ! pensa-t-elle ; pourquoi empoisonner les jours heureux qui nous restent à vivre ? Il sera toujours temps de se désespérer, et puis d’ici là, quelque chose peut arriver.

Le dernier espoir de ceux qui se sentent sombrer, c’est qu’il arrivera quelque chose. Il est rare qu’il arrive quelque chose !

René approchait ; dans l’ombre déjà grise des coteaux, la petite barque paraissait noire. Il leva son chapeau au-dessus de sa tête et salua Valentine.

— Cher aimé, murmura-t-elle en pressant ses mains sur son cœur, cher aimé, sois heureux jusqu’à la dernière minute ; toutes les peines pour moi ; pour toi rien que des joies… jusqu’au jour de la catastrophe…

Le canot abordait. Le jeune homme sauta à terre, et laissant le jardinier se débrouiller dans les paquets, il serra longuement Valentine sur son cœur.

— Tu es pâle ! lui dit-il en la regardant anxieusement. Comment as-tu passé la journée ?

— Très bien.

— Il ne t’est rien arrivé ?

— Rien.

Il l’embrassa encore une fois et l’entraîna vers la maison La lampe était allumée dans la salle à manger ; le repas du soir les attendait. Ils s’assirent. Valentine servit son ami et lui fit raconter les petits événements de son voyage ; elle semblait l’écouter avec attention ; en réalité, elle n’entendait que le son de sa voix aimée, et se demandait comment elle ferait lorsqu’elle ne devrait plus l’entendre.

— Tu ne manges pas ? lui dit-il, inquiet soudain. Tu as la fièvre ?

— Je suis restée trop longtemps assise au bord de l’eau, répondit-elle.

Ils avaient fini de dîner, ils remontèrent dans le petit salon où ils causaient si bien le soir. René alluma dans la cheminée une flambée de brindilles et s’assit en face, sur le canapé, tout contre Valentine, pour la réchauffer.

— Le premier feu de l’année, dit-il en souriant ; encore une année que nous commençons, une autre année de bonheur… C’est au premier feu de l’hiver que nous avons noué ce fil d’or qui ne se brisera qu’à la mort, comme dit la chanson bretonne… Qu’as-tu, chère ? tu trembles…

Ne pouvant plus se contenir, Valentine laissa aller sa tête sur le dossier du canapé. Effrayé, René l’entoura de ses bras ; elle cacha ses yeux brûlants sur la poitrine du jeune homme.

— Je veux m’en aller d’ici, lui dit-elle ; j’ai été triste tout le jour ; il me semble que l’hiver est déjà venu, – allons-nous-en, René !

— Demain, ma chérie, répondit-il avec empressement. Mais dis-moi la vérité, Valentine, il est arrivé quelque chose ! Je ne te reconnais pas…

— J’ai eu peur pour toi, répondit-elle en le regardant, avec des yeux débordant de larmes. J’ai eu peur de te perdre, j’ai trop souffert… Ah ! cher aimé, si tu savais ce que tu es pour moi !

Ils restèrent muets un instant, lui savourant toutes les ivresses paisibles, elle déchirée de pensées douloureuses. C’était la première fois depuis trois ans que leurs cœurs ne battaient pas à l’unisson : cette pensée qui vint tout à coup à Valentine lui enfonça un aiguillon de plus dans l’âme.

— Tu m’aimeras toujours ? dit-elle en prenant dans ses deux mains la tête de René.

— Toujours ! répondit-il avec l’assurance du bonheur.

— Quoi qu’il arrive ?

— Quoi qu’il arrive !

— Et tu ne me feras jamais de reproches ?

— À toi ? te faire des reproches ? Pourquoi mon Dieu ?

— Si je te faisais du chagrin ?

Une émotion rapide passa sur le visage du jeune homme, qui se rasséréna aussitôt.

— Si tu me faisais un jour du chagrin, dit-il, ce ne serait pas de ta faute, chère âme ! Et si jamais ce jour doit venir, en mémoire du bonheur que tu m’as donné, en reconnaissance de ce que ton amour a fait de moi, je te remercierais et je te bénirais encore.

— Merci, dit-elle en souriant faiblement.

Elle resta immobile encore un instant, puis se levant tout à coup :

— Faisons nos malles, dit-elle.

En un tour de main les objets éparpillés se trouvèrent réunis en tas ; Valentine d’un geste fiévreux renversa par terre le contenu des armoires et l’empila dans les coffres. Une heure après, tout était prêt pour le départ.

— Où allons-nous ? demanda René en riant, quand tout fut fini.

Le feu mourait dans l’âtre ; par la fenêtre, dont on avait oublié de fermer les volets, la lune envoyait sur le parquet un large faisceau lumineux ; c’était déjà l’hiver, en effet ; du moins c’en était l’illusion. Valentine frissonna.

— Où tu voudras, bien loin ! dit-elle en se blottissant dans les bras de son ami.

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