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Chapitre 5

Les vendangeurs et les vendangeuses, pliant sous le poids des derniers paniers de raisin, montaient péniblement le petit coteau, pour apporter leur récolte au pressoir ; un grand va-et-vient s’était établi entre la maison blanche, assise dans un pli de terrain, comme dans une chaise longue, avec son parterre et son jet d’eau, – et la vigne opulente, où les premières gelées avaient déjà laissé sur les feuilles leur morsure d’un rouge vif. La fumée montait des cheminées dans l’air pur de sept heures ; le ciel très clair promettait une nuit magnifique et froide.

— Voilà nos chasseurs ! dit madame de Broye.

Les jeunes filles et les jeunes femmes éparses dans le parterre se rassemblèrent instinctivement sur la terrasse, d’où l’on apercevait les hommes qui rentraient au logis.

Ils étaient cinq, tous chargés d’un lourd carnier, et marchaient allègrement. En tête venait M. de Broye, toujours le premier, malgré ses cinquante-huit ans. Sur ses talons, ses chiens bien dressés arrivaient le nez en quête, la queue joyeusement agitée : M. de Broye et ses chiens formaient un groupe légendaire dont le premier gamin venu croquait la silhouette sur un mur blanc, avec un morceau de charbon. Semblable au roi Louis-Philippe jadis, l’excellent homme ne pouvait sortir de chez lui sans se trouver nez à nez avec sa propre caricature : même, une fois, une main irrévérente l’avait tracée – à la craie, cette fois, – sur la porte de l’écurie !

— Le beau miracle ! dit de Broye à sa femme indignée, la cour est toujours ouverte, et notre maison est sur le chemin de l’école ! Comment veux-tu que ces petits y résistent ?

Après les chiens, sur la pente escarpée du coteau, grimpait Jacques Bérard, dont la voix eût facilement remplacé un cor de chasse, si le pays s’était prêté à la chasse à courre.

Grand et gros, bien découplé malgré cela, la barbe et les cheveux très noirs, rebelles à toute frisure, ce qui faisait le désespoir de leur propriétaire, – Jacques Bérard aimait la chasse, aimait la table, aimait les jolies tilles, disait-on plus bas, – et avait l’intention de se marier prochainement ; depuis qu’il engraissait, continuaient les méchantes langues, il n’aimait plus tant à courir, et il serait bien aise d’avoir une aimable jeune femme pour soigner les rhumatismes qui lui étaient infailliblement dus par la Providence.

Un peu plus loin, venait un trio de chasseurs éreintés dont faisait partie René d’Arjac. Ceux-là n’étaient point coutumiers de ces longues traites dans les vignes ; les échalas leur meurtrissaient les jambes, leur carnier était lourd, – leurs chaussures trop soignées ne les défendaient pas suffisamment contre les cailloux.

— Oh ! ces Parisiens ! fit de Broye d’un ton railleur, lorsque, après avoir atteint la terrasse et déposé courtoisement son carnier aux pieds de sa femme, il se retourna pour contempler ses hôtes. Il n’y a que vous, Bérard.

— Et vous, de Broye ! répliqua Jacques sans ménager l’éclat de sa voix sonore.

— Oh ! fit mademoiselle de Broye d’un petit ton effarouché, en couvrant de ses deux mains ses mignonnes oreilles.

— Pardon, mademoiselle, je vous ai marché sur le pied ? dit innocemment le bon gros garçon, devenu tout rouge.

— Non, monsieur, mais vous avez parlé ! répondit malicieusement la jeune fille. Bérard, inquiet et penaud, regardait alternativement de Broye et sa fille.

— Ne faites pas attention, mon cher, c’est une aimable plaisanterie. Voyons, Régine, si tu as le tympan si délicat, mets du coton dans tes oreilles ; il faut pourtant bien que ce garçon parle !

— Je n’en vois pas la nécessité, murmura Régine en se retournant vers les autres dames. Cette aménité fut perdue pour Bérard ; les Parisiens venaient d’atteindre la terrasse à leur tour, et les résultats de la journée proclamés par cinq bouches à la fois, au milieu des exclamations générales, avaient noyé toute espèce de conversation.

— Il marche mal, mais il tire bien, dit languissamment un des Parisiens, en indiquant le carnier de René.

— Ce n’est pas comme toi ! riposta celui-ci à son ami Lorrey.

— Moi, je sais bien ! je tire mal et je ne marche pas du tout. Et il y a des gens qui chassent pour leur plaisir ! Ont-ils de la chance ! Vendez-moi le secret, Dubreuil !

Le troisième Parisien sourit d’un air futé et mit un doigt sur ses lèvres. Celui-ci était un mystère pour les autres. Il était toujours fatigué, ne tirait que de loin en loin et rapportait son carnier plein.

— Vendre, fit mademoiselle de Broye à une amie, je ne dis pas, mais donner, jamais de la vie !

— Est-il intéressé ? demanda une autre amie, qui écoutait d’une oreille.

— Intéressé, peut-être, je ne sais pas ; mais il connaît le prix des choses : il ne fait pas un salut qui ne doive lui rapporter gros.

Dubreuil avait peut-être entendu, car il glissa du côté des causeuses un regard malin ; mais tout en se rapprochant d’elles, sans affectation, il ne témoigna aucune humeur.

Sa fortune, son excellent estomac et ses habitudes régulières l’avaient mis au-dessus des taquineries, même de celles qui peuvent émaner d’une demoiselle à marier.

— Combien cela fait-il de pièces depuis que vous êtes ici, d’Arjac ? demanda M. de Broye.

— Quarante-sept, répondit modestement celui-ci.

— Pour cinq jours, ce n’est pas trop mal. Moi, cent douze.

— Moi, cinq, fit Lorrey, une par jour, et encore, il y en a trois du premier jour et deux aujourd’hui.

— Eh bien, cela vaut mieux que rien, fit de Broye avec sa belle humeur.

— Moi, dit Dubreuil à son ami, si j’étais toi, j’y renoncerais !

— Renoncer ! jamais de la vie ! Mais, malheureux, continua-t-il à voix basse, si j’y renonçais, il faudrait rester ici avec ces dames, avec ces demoiselles surtout… Moi seul d’homme…

— Je comprends ! répondit Dubreuil, tu aimes encore mieux les courbatures. Tu as peut-être raison ; et puis au moins, une courbature, on sait ce que c’est ; une demoiselle à marier, on ne sait jamais que lorsqu’il est trop tard.

— Ma chère, dit M. de Broye à sa femme, vous devriez expédier une bourriche à madame Moissy.

— Elle est donc arrivée ?

— J’ai vu les fenêtres ouvertes tantôt, en passant, d’un peu loin.

— Vous avez été jusque-là ! s’écria Régine. Quel courage !

— Je suis bien aise qu’elle soit revenue, dit madame de Broye ; c’est la plus aimable et la moins gênante des voisines.

— Il faut l’inviter à dîner pour dimanche, maman ! dit Régine.

— Volontiers !

On rentra pêle-mêle dans la maison, et bientôt tout le monde se trouva réuni autour de l’énorme table qui supportait un pesant surtout d’orfèvrerie sans que le service en fût encombré. La maison de Broye, moitié maison, moitié château, était une belle demeure patrimoniale où tout était vieux, solide et honnête, depuis les meubles jusqu’au cœur de ses propriétaires.

Elle ne comptait de jeune dans ses appartenances que mademoiselle Régine, et celle-ci n’était pas tout à fait semblable au demeurant de la maison.

Régine avait vingt-deux ans et s’était déjà donné le plaisir de refuser une dizaine de propositions de mariage. Passant l’hiver à Paris, l’été aux bords de la mer, l’automne dans leur maison de Bourgogne, M. et madame de Broye avaient vu défiler devant eux d’innombrables soupirants, dont les plus solides avaient seuls été admis à se présenter. Encore avaient-ils été refusés.

Régine voulait se marier à son goût. Elle avait fait un jour cette déclaration catégorique à ses parents, qui n’avaient rien trouvé à répondre. Quoi de plus naturel ?

— Encore faudrait-il, ma chère enfant, avait cependant fait observer M. de Broye, que ton goût fût un peu le nôtre !

— Oh ! mon père, vous êtes trop du monde pour ne pas approuver mon choix.

M. de Broye avait secoué la tête d’un air de doute. Le vieux gentilhomme était du meilleur monde, mais il ne prisait pas le monde par-dessus tout : il ne mettait pas sur le même rang l’honneur personnel, la considération, les services rendus, enfin ce qui fait la valeur d’un homme, – et ses succès mondains. Il eût voulu sa fille plus soucieuse des qualités morales, et à mesure que les années passaient sur elle, nouvelles années de printemps, mais qui s’avançaient déjà vers l’été, il s’inquiétait davantage de cette prédilection pour les mérites purement extérieurs. Sous ce rapport, Régine ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, qui savaient mieux discerner la véritable valeur d’un individu.

Elle avait l’esprit caustique, et devinait un prétendant, peut-être avant qu’il se fût rendu compte à lui-même de son désir de se mettre sur les rangs. Elle eût pu dire à Jacques Bérard : Monsieur, vous êtes définitivement amoureux de moi depuis le 27 septembre de la présente année ; nous voici au 15 octobre ; donc il y a dix-huit jours que vous vous dites le soir en rentrant dans votre chambre : Je l’épouserais bien, mais elle ne voudra pas de moi !

Un seul, parmi tous ceux qu’elle avait vus, répondait en partie à l’idéal de mademoiselle de Broye. Le mot idéal est un peu exagéré, car elle n’avait d’idéal en aucune chose, mais le mari qu’elle choisissait était assez bien représenté par René d’Arjac.

Il avait les cheveux et la barbe châtains, les yeux gris brun, rien de trop accusé dans le visage ni dans ce qu’on pouvait supposer de son caractère ; une belle prestance, d’excellentes manières, une fortune très convenable, des relations de premier ordre, avec cela doux et modeste, aimable garçon, obligeant et bon cotillonneur… Que pouvait-on désirer de plus ?

Aussi Régine observait-elle le jeune homme avec la satisfaction croissante d’une demoiselle qui se dit : Je crois que j’ai mis la main sur mon mari !

Voudrait-il ? Eh ! sans doute ! Mademoiselle de Broye, sans s’estimer au-dessus de sa valeur, se disait qu’avec ses jolis yeux, sa taille de fée, son sourire un peu trop fin, mais très spirituel, et la superbe fortune dont elle serait l’unique héritière, il n’était point de jeune homme qui pût lui résister, si elle s’en mêlait.

Mais c’était une personne avisée. Elle ne voulait point être offerte, elle voulait être demandée.

Aussi, en guerrière expérimentée, se gardait-elle de tourner autour de René. Elle jouait du timide Lorrey comme d’un piano, entretenait une petite guérilla avec Dubreuil, auquel il ne fallait pas trop toucher, car il était prompt à la riposte comme un pistolet usé, – et n’avait aucune, oh ! mais aucune connaissance de l’existence de René, sauf pour remplir ses devoirs envers un hôte bien accueilli de ses parents.

Quant à René, il venait tous les ans chasser pendant une quinzaine chez M. de Broye, dont il aimait la grande allure, l’esprit ouvert à tout. Valentine possédait à une lieue de là une maisonnette sans valeur qu’elle habitait à la même époque. Il lui rendait officiellement visite deux ou trois fois par semaine, et après cette demi-séparation ils se trouvaient à Paris plus épris l’un de l’autre que jamais.

Madame Moissy vint dès le lendemain rendre visite à la châtelaine de Broye, et accepta son invitation pour le dimanche suivant. Régine la combla de prévenances, et saccagea son parterre pour offrir à sa voisine les dernières roses de la saison, encore fières sur leurs rosiers à haute tige. La jeune fille se sentait un goût prononcé pour cette femme digne et bienveillante, dont le calme abord tenait à distance la familiarité, pendant que sa bonté commandait l’affection. Régine était dominée par madame Moissy dont elle admirait tout, depuis la toilette jusqu’à la manière de parler. Son rêve eût été de se calquer sur elle et de devenir une autre Valentine.

Le jour suivant, René fit sa visite à la maisonnette de son amie. Ils étaient séparés depuis une semaine, et jamais le temps ne leur avait semblé plus long. Depuis leur retour précipité à Paris, le jeune homme sentait dans tout l’être de Valentine une tension douloureuse et continue, une sorte de vibration, dont il ne pouvait discerner la cause. Elle n’était pas moins tendre, mais ses manières avaient perdu la calme régularité d’autrefois. Tantôt il la trouvait froide et indifférente, tantôt inquiète et émue, comme à la veille d’une séparation.

Cette nouvelle phase de leur tendresse effrayait instinctivement René. Sa nature paisible avait pu supporter la grande secousse de la passion entrée dans son âme comme la mer qui rompt une digue, mais il n’était pas fait pour la lutte. Aussi, quand il pénétra dans le petit salon de Valentine, fut-il consterné de la voir lui sourire et lui tendre la main comme s’ils avaient eu vingt témoins. Le jeune homme arrivait les bras ouverts, ils étaient seuls ; pourquoi ne se jetait-elle pas dans ces bras qui l’attendaient ?

Il s’assit en face d’elle sur un fauteuil. Un feu de sarments brûlait dans l’âtre ; involontairement ils songèrent au lieu de leur dernier séjour, et leurs yeux se rencontrèrent.

— Ah ! je te retrouve ! s’écria René en se précipitant sur les mains de Valentine, dont il couvrit son visage bouleversé. Tu m’as fait peur ! Je me figure parfois que tu ne m’aimes plus ! Après huit jours d’absence, c’était trop dur !

Ils se mirent à causer comme jadis ; René faisait des projets pour l’hiver ; elle l’écoutait d’un air heureux, et pensait en elle-même que rien de tout cela ne se réaliserait. Au bout d’une heure, elle lui montra la pendule.

— Vous me renvoyez ? dit-il tristement.

— Nous nous reverrons demain, fit-elle en souriant

— À dîner, là-bas ! Si vous appelez cela vous voir !…

— Vaudrait-il mieux dîner séparés ? demanda-t-elle avec sa grâce tendre.

Il la serra dans ses bras.

— Enfin, dans dix jours je rentrerai à Paris. Vous ne resterez pas longtemps ici, j’espère ?

Elle fit un signe négatif.

— Et je viendrai lundi vous emprunter des livres pour mademoiselle de Broye, et vous ne me renverrez pas ainsi, car je resterai malgré vous ! tant pis ! oui, je resterai !

Elle souriait toujours ; il souriait aussi, mais malgré eux leurs lèvres tremblaient.

— Va-t’en, fit-elle tout bas.

Il l’embrassa une dernière fois et partit. Quand elle fut seule, elle se regarda dans la glace.

— Comme je suis pâle ! se dit-elle. Il ne s’en est pas aperçu, mais il s’en apercevra… Et voilà que je sais mentir ! Mon Dieu ! comme on roule dans l’abîme ! Qui m’eût prédit il y a six semaines que je lui dirais une chose pendant que j’en pense une autre, que mon cœur serait pour lui un livre fermé où il ne devrait jamais lire !… Et ce sera toujours comme cela maintenant, jusqu’à la fin ! Et je l’adore ! Cher absent, tu t’en retournes mécontent de moi ; je suis seule ici, et je pleure, et tout cela parce que je t’aime plus que moi-même ! Oh ! la vie est cruelle, cruelle !

Elle cacha de ses deux mains son visage encore pâli et pleura longuement.

Depuis qu’ils étaient séparés,  elle ne faisait plus guère autre chose. Elle avait accepté le renoncement comme un devoir, mais elle ne pouvait y résigner son âme.

Malgré elle, brisant le joug de sa volonté soumise, son cœur s’en allait toujours et tout entier vers celui qui lui appartenait encore, mais pour si peu de temps !

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