‹ Une Ville Alsacienne - WissembourgChapitre 1 sur 3 · I

I

En 623, Dagobert I, roi d’Austrasie et fils de Clotaire II, fonda, un peu avant son avènement au trône de France, une abbaye de Bénédictins, au pied des Vosges, sur les bords de la Lauter, dans le Spiregau. Le pagus spirensis, extrême limite méridionale pour les Francs de la rive gauche du Rhin, confinait, près de la Sauer, à la région des tribus alémaniques d’Alsace. L’abbaye prit le nom de Wissembourg, que l’on explique de deux manières. Il lui serait venu, selon certains, de la réputation de science et de discipline que méritaient les religieux, et signifierait alors : Château de Sagesse. Selon d’autres, il lui viendrait des ruines blanches d’une petite forteresse romaine, qui se trouvait à quelque cinq cents mètres, sur l’emplacement du village d’Altenstadt, et signifierait : Château Blanc. Pour la distinguer d’autres Wissembourg, on la nomma, plus tard, Cron-Wissembourg, à cause d’un grand lustre en couronne, cadeau de Dagobert II, et plus tard encore Wissembourg sur le Rhin, bien que le Rhin fût à quatre lieues. Dotée, autour de la Lauter, d’un vaste territoire privilégié, le Mundat, long de vingt kilomètres entre l’Est et l’Ouest, large de seize entre le Nord et le Sud, et qui comprenait onze villages et de nombreux hameaux, l’abbaye, exempte d’impôt, avait le droit de battre monnaie, et d’élire librement l’abbé qui était prince de l’Empire. On n’en citait pas de plus riche en Alsace, car elle avait encore, en dehors du Mundat, de fécondes possessions, en Lorraine, dans le Palatinat, et dans le pays de Bade. Elle fut longtemps un asile de paix et de travail. Alors que l’empire carlovingien se dissolvait, un jeune moine alsacien, Otfried, qui, par ses études à Saint-Gall, s’était rendu maître dans les arts libéraux, jeta sur elle un grand éclat. Le premier, il essaya de restreindre le culte exclusif que l’on rendait aux lettres latines, et d’assujettir le barbare idiome franco-germanique aux règles de la grammaire et de la prosodie. Il écrivit dans ce dessein beaucoup de sermons, de poésies et de lettres, mais surtout une sorte de Messiade, le Christ, paraphrase du Nouveau Testament en strophes variées, mêlée de réflexions morales ou historiques, et qui est, dans l’Europe chrétienne, le plus ancien témoignage poétique du vieil allemand. Il l’avait offerte à Louis le Germanique par une dédicace en doubles acrostiches, dont les vers, divisés en quatrains, commencent et finissent par les mêmes lettres, de manière à former de côté et d’autre cette phrase latine : Luthovico orientalium regnorum regi sit salus æterna.

Cependant, attirés par la renommée des religieux et aussi par la fertilité paisible de l’endroit, des habitans se groupaient autour de l’abbaye : un hameau naissait, qui s’agrandissait en village, puis devenait une ville entourée de murs et de fossés, comme l’abbaye qui avait sa propre enceinte, avec ses propres portes. En Alsace, beaucoup de villes se sont ainsi élevées autour d’une institution conventuelle, Munster, Marmoutier, Masevaux, Andlau, entre autres. On découvre pour la première fois, au XIII siècle, dans les chartes, mention de la cité de Wissembourg. Il arriva ce qui arrivait partout où une ville s’établissait à l’abri d’un monastère. Toute jeune, la ville acceptait sa protection ; adolescente, elle cherchait à s’en délivrer et à conquérir l’indépendance, et leur histoire à toutes deux n’était plus dès lors qu’une suite de conflits, où l’Empire, tour à tour, soutenait l’une pour affaiblir l’autre. Souvent même, quelque électeur du Rhin, évêque ou laïque, supplantait à son profit l’Empereur trop éloigné ou trop embarrassé par des affaires plus importantes. Ainsi dès 1292, Wissembourg, qui déjà en 1274 avait accédé à la ligue des villes rhénanes avec Colmar, Haguenau, Schlestadt, se détacha complètement du monastère. La voilà donc ville libre et impériale, inaliénable et irrévocablement incorporée à la préfecture d’Alsace. Ses habitans se divisent en patriciens, qui, jusqu’à Charles IV, posséderont seuls les emplois et dont les maisons seront franches, et en bourgeois, partagés en sept tribus, vignerons, tisserands, serruriers, cordonniers et tanneurs, marchands et tailleurs, boulangers et meuniers, bouchers, dirigées chacune par deux sénateurs. Ils n’auront de cesse qu’ils n’aient arraché à l’Empire toutes les libertés et tous les droits qu’ils réclament.

Rodolphe de Habsbourg d’abord leur accorde la libre élection de leur magistrat, à la condition d’y laisser intervenir le prince abbé. Albert I les affranchit de la juridiction du tribunal de Spire. Charles IV permet l’accès des plébéiens au magistrat ; enfin Sigismond les allège de toute sujétion envers l’abbaye. Aussitôt, dans les armes de la ville, sur les tours et les portes, l’aigle remplace la couronne et la crosse abbatiales. Ils acquièrent encore l’usage commun des forêts et pâturages, jusqu’alors réservé aux religieux, le droit de battre monnaie et de constituer le tribunal caméral. En retour, un prévôt particulier, ou Vogt, choisi jusqu’au XVI siècle le plus souvent parmi les nobles ou les patriciens, et soumis au Landvogt, prévôt de la préfecture d’Alsace, exerçait, au nom de l’Empereur, la justice criminelle dans la ville et le mundat et y administrait les droits impériaux. De plus la ville payait à l’Empire un cens qui ne dépassa jamais 800 florins et fournissait un contingent d’hommes et de chevaux pour l’armée. Les Empereurs la visitaient assez fréquemment. Outre le magistrat, un tribunal plus ancien, appelé justice graduelle ou Staffelgericht, parce qu’il siégeait sur les marches de pierre par lesquelles on descendait vers la Lauter, connaissait des affaires de succession et d’obligation et des affaires canoniques. Un prévôt le présidait. Tout membre du magistrat, qui refusait les fonctions de prévôt ou d’assesseur, devait quitter quelque temps la ville et, pour y rentrer, solliciter sa réintégration parmi les citoyens. On pouvait en appeler de ce tribunal à la justice camérale ou Cammergericht, composé de quatorze juges et qui siégeait une fois tous les deux ou trois ans. Une partie des assesseurs étaient chevaliers.

Il semble qu’avec des institutions si simples, la vie, dans Wissembourg, ville impériale, dût être facile. Bien au contraire. Rien n’est plus embrouillé que l’histoire de ces cités où s’immiscent sans cesse les comtes palatins, les princes de l’Église, les cités voisines, l’Empereur, l’abbaye. Les droits des uns et des autres sont loin d’être nettement définis. Dans un bailliage du mundat, un bailli palatin veut, à tort, exercer une juridiction ; le landvogt veut empêcher d’enterrer tout sujet de la préfecture d’Alsace qui meurt à Wissembourg ; un seigneur rhénan commet sur le territoire de l’abbaye des dégâts de chasse et de pêche ; l’abbé se plaint du magistrat ; le magistrat se plaint de la ville… Ce sont sans relâche des rivalités, des empiétemens, des coups de violence : on va devant les diètes de l’Empire, on va en cour de Rome ; rien ne s’arrange, et tout recommence.

Voici deux exemples caractéristiques.

Au XV siècle, le palatin Frédéric I, se moquant de l’autorité impériale, veut agir en seul souverain de la ville et du monastère. L’abbaye, corrompue par les richesses, périclitait. L’abbé Philippe d’Erpach était mort en laissant un déficit de 30 000 florins. Dès que le nouvel abbé, Jean de Bruck, est instauré, Frédéric prétend réformer le couvent. Une commission palatine l’occupe, met le séquestre sur les bâtimens et les meubles, amène de nouveaux moines, dits de l’Observance. L’abbé et le prieur s’en vont. La ville prend parti pour les anciens conventuels opprimés. Frédéric l’investit avec des forces considérables et l’accable de deux mille coups de canon, en même temps qu’il essaie de l’incendier avec le feu grégeois. Il ne peut la réduire après un siège de soixante et onze jours. L’abbé en appelle à Rome et à l’Empire, et rentre dans Wissembourg aux acclamations de la population. Frédéric, furieux, attaque encore la ville, qui accepte la médiation des évêques de Worms et de Spire et de députés strasbourgeois, et, contre un tribut, il reconnaît à l’abbé et au prieur la jouissance de leurs dignités. Quelques mois s’écoulent et les Wissembourgeois chassent les fonctionnaires électoraux. On se bat de nouveau. Enfin l’abbé et le prieur restent maîtres, à la condition que les moines de l’Observance seront admis à titre de chanoines.

Peu après, à la fin du XV siècle, un chevalier de Thuringe, Jean de Dratt, gratifié en 1485 par l’électeur palatin Frédéric I du château de Berwaststein, se conduit en chef de bandits, pille les villages du monastère, rançonne les voyageurs et les marchands, barre le cours de la Lauter pour empêcher le flottage des bois et la marche des moulins, affame la ville. Il prend figure de croquemitaine, la légende en fait ce fameux Hans Trapp qui sert encore à effrayer les enfans méchans d’Alsace. « Prends garde, disent les parens, Jean de Dratt va venir (Gieb acht, der Hans Trapp kommt). » La ville même n’est pas à l’abri de ses méfaits. L’abbé, lassé de l’indifférence des autorités palatines auxquelles il se plaignait en vain, l’accuse devant le pape, tour à tour devant Innocent VIII, Alexandre VI et Jules II. Jean de Dratt ne s’en soucie nullement et continue de plus belle. Plusieurs diètes, celle de Fribourg, celle de Worms, celle d’Augsbourg sont saisies de cette querelle, sans résultat d’ailleurs. La dispute ne finit que par la mort de Jean de Dratt, qui, jusqu’à son dernier souffle, n’accepte aucune transaction.

Tant de luttes, compliquées encore par les dissensions que soulevaient les nouvelles doctrines de la Réforme, affaiblirent si bien l’abbaye qu’il fallut définitivement la séculariser. Convertie d’abord en une collégiale de chanoines séculiers, elle fut ensuite incorporée à l’évêché de Spire, dont elle resta dépendante jusqu’à la Révolution.

Cependant, les rois de France commençaient à jouer envers l’Allemagne ce rôle si habile, par lequel, tout en s’efforçant de ruiner la puissance de leur grand ennemi, l’Empereur, ils tâchaient, patiemment, de rattacher au royaume les anciennes contrées qui avaient appartenu à la Gaule. Dès 1552, Henri II, accédant à la Ligue formée par l’électeur de Saxe contre l’Empereur, pénétrait en Alsace et établissait tout près de Wissembourg ses cantonnemens. Les habitans ne lui témoignèrent nulle aversion. Quelques années auparavant, un chef de lansquenets, bourgeois de Wissembourg, Sébastien Vogelsberger, un homme assez curieux, d’abord garçon boulanger, puis chrysographe et maître de langues, avait assisté au sacre du Roi, à Reims, avec plusieurs compagnies de soldats et leurs drapeaux. Il avait, à son retour, été accusé de trahison par Charles-Quint et décapité. On peut présumer que, si les Wissembourgeois ne témoignèrent pas avec plus de franchise leurs sentimens à l’égard de Henri II campé aux portes de la ville, c’est qu’ils se rappelaient le sort de Vogelsberger et en craignaient un pareil. Plus tard, en effet, Philippe de Soetern, évêque-prévôt de la collégiale, dut à ses sympathies pour la France dix années de captivité. Les épouvantables misères de la guerre de Trente ans achevèrent de montrer à Wissembourg combien peu elle pouvait compter sur la protection de l’Empire. Prise et reprise par les Impériaux, les Suédois, les Français, les Weymariens, saccagée par la soldatesque de Mansfeld, ses habitans égorgés, ses maisons pillées, ses caisses vidées, elle comptait, à la fin de la guerre de Trente ans, pour toute population cent quarante personnes. Enfin le traité de Munster l’unit de nouveau à la patrie gauloise, après huit siècles de séparation, et le premier gouverneur de l’Alsace, Henri de Lorraine, comte d’Harcourt, pratiquant cette intelligente politique royale qui visait à s’attacher les cœurs et à conserver à la province ses mœurs, confirmait à Wissembourg et au Mundat tous leurs droits, franchises, coutumes et jouissances. Dès lors, le sort de Wissembourg est fixé. Ses murailles auront beau être renversées par ordre de Louis XIV en 1613 ; Vauban établira un système de fortifications connues sous le nom fameux de Lignes de Wissembourg, et, sous Louis XV, l’enceinte se relèvera, agrandie. Wissembourg est désormais forteresse et ville de guerre.

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