‹ Une Ville Alsacienne - WissembourgChapitre 2 sur 3 · II

II

Ville de guerre ! le voyageur qui la visite ne s’en douterait pas. S’il monte sur les remparts inutiles qui font aujourd’hui la plus paisible des promenades, Wissembourg, dominée par la tour romane de l’église de Saint-Pierre et Saint-Paul, lui apparaît si petite, si resserrée, si mélancolique. Nul bruit ; dans les champs, autour de la vieille enceinte qui s’écroule, des paysans qui travaillent ; un calme laborieux que trouble parfois seulement le sifflet d’un train ; toute la tristesse reposante d’une ville déchue, qui se résigne. Qui dirait que le canon a si souvent retenti, que l’air a été plein du crépitement des balles, des cris des blessés, des hurrahs des vainqueurs, et qu’à tant de reprises, deux civilisations se sont affrontées sous ces murs ! Le regard s’arrête un instant sur quelques toits pointus, restes de l’architecture gothique, qui protègent d’humbles maisons, mais bientôt il se pose plus longtemps sur d’autres demeures, confortables habitations de bourgeois aisés, dont le grand toit coupé en deux, les nombreuses et claires fenêtres, les lignes élégantes perpétuent l’art du XVIII siècle. Il ne voit plus dans Wissembourg que ce qu’elle est vraiment, une petite ville française, reconstruite presque tout entière au temps de Louis XV, après l’incendie qui l’avait dévastée.

Quand on erre dans les rues, cette première impression se confirme vite. Sans doute, les vieilles maisons alsaciennes, avec une tourelle, les poutrages apparens, un escalier qui tourne, une cour intérieure où circule une galerie en bois, une date et la marque de profession gravées sur le linteau, ne manquent pas. Mais il faut les chercher dans des ruelles écartées, si étroites qu’une voiture y passerait à peine. On pousse une porte, et l’on découvre ici, à côté d’un tambour-major et d’une cantinière grossièrement dessinés sur le mur par un artiste local du second Empire, un chapiteau et une tête de Christ du XV siècle ; là une balustrade dont la décoration variée reproduit les plantes du pays, vigne, tabac, maïs, tournesol ; plus loin, des encadremens de fenêtres joliment sculptés ; ailleurs, sous le rebord d’un premier étage, une frise gothique. Quelques maisons de la Renaissance subsistent aussi, comme celle du fameux Vogelsberger, une sorte de palais, dont le riche portail s’orne des armes que tiennent deux chevaliers, ou celle de Lambach, avec ses ornemens de pierre et son escalier en colimaçon. Dans plusieurs, l’influence dernière du gothique se mêle encore à la jeune Renaissance. Mais c’est sur la grande place, au centre de la ville, que se montre le caractère si français de Vissembourg. Tout à l’entour, ce ne sont que maisons du XVIII siècle. Devant soi, on a l’hôtel de ville, élevé en 1741, dans ce grès rose qui donne aux constructions alsaciennes un si tendre accent. Modèle dont s’inspirèrent tous les bourgeois : la grande rue n’est presque tout entière qu’une suite de maisons bâties d’après lui entre 1741 et 1795. C’est une joie que de contempler les moindres choses qu’un goût délicat a su rendre précieuses, un heurtoir, la rampe d’un perron, la grille d’un balcon, le palastre d’une serrure, l’espagnolette d’une fenêtre. Sur la tranquille place de l’église, qui, par les journées d’automne, avec ses arbres dépouillés, ses feuilles mortes que soulève le vent, sa petite rivière, immobile, éveille des souvenirs hollandais, et autour d’elle, d’autres maisons, de la même époque, se pressent, dont les vitres anciennes gardent encore leur pâle couleur verte.

Rien enfin n’a manqué à Wissembourg pour être parfaitement du XVIII siècle : la femme de Louis XV, la pieuse Marie Leczinska, y résida, de 1719 à 1725, et n’en partit que pour gagner Versailles. Mais, tandis qu’une autre ville de la Basse-Alsace, Saverne, devait connaître, avec les cardinaux de Rohan, tout le luxe et le plaisir du XVIII siècle, Wissembourg ne fut qu’un refuge heureux pour des proscrits qui tendaient la main.

Stanislas, staroste d’Odolanow et palatin de Posnanie, puis éphémère roi de Pologne, puis prince de Deux-Ponts, puis retiré à Bergzabern, près de Landau, était arrivé à Wissembourg, pour s’y assurer, avec l’autorisation du roi de France, un asile contre les violences et les embûches de l’électeur de Saxe. Il avait choisi pour résidence, non loin de l’enceinte, la maison Veber. Bien qu’elle ait subi maintes vicissitudes, d’abord possession de monastère, ensuite temple de franc-maçonnerie et collège, enfin hôpital, elle n’a été qu’agrandie. C’est une assez vaste construction à deux ailes, avec une haute toiture de tuiles sombres, un beau porche, un large escalier à balustrade en bois, une de ces demeures cossues que les bourgeois riches aimaient à construire. De vieilles gens, maintenant, y achèvent leurs jours. Stanislas n’y menait pas un train royal. Il y habitait avec sa femme, Catherine Opalinska, sa vieille mère, Anne Jablonowska, sa fille, le comte Tarlo, chargé des ambassades, le baron de Meszeck, maréchal du palais, Biber, son secrétaire intime, deux ecclésiastiques, quelques officiers et trois dames d’honneur, dont la comtesse de Linange. Tandis que sa femme se lamentait contre le sort, il passait le temps à se promener sur les bords de la rivière, regardant jouer les enfans, rêvassant, fumant sa pipe ; parfois il s’en allait à la chasse ; rien, dans cette existence, qui soit d’un souverain ; tout y est d’un rentier satisfait. Le jardin, qui n’a pas changé, aide, mieux encore que la maison, à évoquer la vie résignée qui s’écoulait entre ces murs. C’est un modeste jardin fruitier et potager, avec des carrés exactement délimités, un bassin, un jet d’eau, d’étroites allées, et qui n’a point de vue sur la campagne. On s’y croit au bout du monde. À une extrémité, au milieu d’un bosquet dont le lierre entoure les arbres, une table de pierre se penche au-dessus d’un tumulus. Là, dit-on, Marie se plaisait à venir. L’endroit est touchant : on y est complètement isolé et comme caché, on n’entend que le chant des oiseaux et le son des cloches. Tout forme encore le décor qui convient à cette douce figure. Marie, sans être belle, avait la taille bien proportionnée, le port gracieux, l’œil vif et fin, un air souriant. Elle était aussi un assemblage de vertus. Réveillée dès les six à sept heures du matin, dans cette chambre où couchent aujourd’hui les religieuses de l’hôpital, et qui communiquait avec son oratoire du rez-de-chaussée par un escalier particulier, elle lisait dans son lit des livres de dévotion, d’histoire et de géographie, se levait entre huit et neuf en hiver, et s’habillait aussitôt. Elle se rendait alors chez sa mère ; la famille royale entendait la messe, puis déjeunait entre onze et midi, sauf le Roi qui dînait seul. La lecture, la promenade occupaient le reste de la journée, et aussi les ouvrages à l’aiguille, comme tapisseries et ornemens d’église qu’on offrait aux églises. Marie eût été la fille de l’ancien propriétaire, M. Weber, qu’elle n’eût pas vécu autrement. Encore son vrai père n’avait-il aucune fortune et recevait du roi de France tout juste vingt mille écus.

Et ce père voudrait bien marier sa fille… mais qui donc prétendra à la main de cette enfant ? Lui, pauvre roi détrôné, oublié au bout de la France, ressemble à ces petits hobereaux qui ne sont guère plus que leurs paysans ; quel beau-père peu glorieux il ferait ! Pourtant il ne songe qu’à cela. Marie ne paraît pas s’en soucier… Elle a bien une fois considéré avec intérêt le marquis de Courtenvaux, qui sera plus tard le maréchal d’Estrées, mais le duc d’Orléans s’est opposé à ce projet, déclarant que l’honneur de la France et des têtes couronnées ne pouvait tolérer que la fille de Stanislas descendît jusqu’à un simple colonel. On ignore si Marie en souffrit. Priant, brodant, elle soignait le jardin, s’y promenait, s’y reposait, assise à sa table de pierre. Les saisons se suivaient, ramenant des tableaux qui lui étaient chers, les montagnes couvertes de neige, les forêts givrées, la Lauter glacée, la petite ville toute calfeutrée autour des grands poêles de faïence ; le printemps qui s’éveille, et tout le jardin qui n’est plus, avec les fleurs de ses arbres fruitiers, qu’une voûte blanche et rose ; les belles nuits semées d’étoiles, avec la lune qui bleuit la campagne, les champs du Geisberg où ondulent les blés ; les premières feuilles qui tombent, la vigne qui rougeoie, et bientôt, avec les bois dénudés, les pluies, la tristesse, le silence. Stanislas cherchait toujours un gendre. La Margrave de Bade lui refusait son troisième fils ; il ne réussissait pas mieux avec le comte de Charolais. Et tout d’un coup, par suite d’une intrigue de favorite, Stanislas apprend que le duc de Bourbon veut épouser Marie. M de Prie, maîtresse du duc, consent, sûre que sa puissance ne sera pas menacée par cette princesse trop vertueuse… Stanislas nage dans le ravissement. Marie, obéissante, se préparait à devenir duchesse de Bourbon. Cependant il n’y avait aucune demande officielle. Le portrait que Gobert, membre de l’Académie royale de peinture, s’en alla peindre de la princesse à Wissembourg, avança brusquement les choses, et dans un tout autre sens. Le duc et M de Prie jugèrent Marie si facile à dominer, qu’ils la destinèrent au Roi.

On connaît l’anecdote : « Stanislas entra chez sa fille, ivre de joie et criant : Ma fille, tombons à genoux et remercions Dieu ! » Elle crut d’abord que la Pologne rappelait son Roi. Mais Stanislas lui répondit : « Le Ciel nous est bien plus favorable ; vous êtes reine de France ! » En France, cependant, on s’irritait ou l’on riait, parce que le Roi épousait une simple demoiselle, Stanislas n’ayant été que roi électif et un roi électif n’étant pas considéré comme un vrai Roi. Mais Wissembourg entier se réjouissait : les magistrats présentaient leurs hommages, on chantait le Te Deum dans les églises, on distribuait aux pauvres du pain et du vin, on tirait des feux d’artifice, on dansait. La princesse partit pour Strasbourg, puis de là pour Fontainebleau. D’autres événemens allaient agiter Wissembourg et rendre son nom célèbre.

Ville du XVIII siècle, Wissembourg était une ville de guerre. Elle le fut, dès sa réunion à la France, et avec un consentement si unanime, qu’ici les jeunes gens, encore plus que dans le reste de l’Alsace, ne concevaient pas d’autre métier que le métier des armes. On naissait soldat. Ce sera beaucoup parmi les solides paysans des environs que Napoléon recrutera ses cuirassiers, carabiniers et hussards, qui revenaient souvent officiers, la croix sur la poitrine et, quand, en 1813, il faudra trouver des cavaliers volontaires, le seul arrondissement de Wissembourg en fournira une centaine. Aujourd’hui Wissembourg allemande compte dans nos régimens plus de cinquante officiers supérieurs. Tout entraîna vers l’armée les habitans dès que sa destinée fut française. Située à l’extrême frontière, elle commande l’entrée en France, si l’on vient d’Allemagne, car une trouée découvre le pays sur une étendue de dix-huit kilomètres, jusqu’à Lauterbourg. Elle commande l’entrée en Allemagne, si l’on vient de France. C’était cela surtout que les Allemands voyaient en elle : une porte ouverte sur l’Allemagne. Aussi ce coin de Wissembourg, qui meurtrissait si profondément la chair allemande, selon l’expression que plus tard emploiera Bismarck, à peine était-il français, que les Allemands essayaient de l’arracher. Dès 1674, un détachement impérial de Kaiserslautern surprenait et tuait la garnison dans ses quartiers d’hiver ; en 1705, nouvelle tentative d’abord heureuse, mais que bientôt Villars réduisait à néant. Dès lors, toutes les guerres qui jetteront contre la France l’Allemagne et l’Autriche commenceront ou se termineront autour de Wissembourg. C’est un poste avancé où l’on attend toujours une attaque, où défilent toujours les troupes, où l’on s’étonne, quand on n’entend ni siffler les balles ni retentir le canon, où les enfans n’imaginent pas de plus beau divertissement qu’un combat, et jouent entre eux à la bataille.

Bien que Louis XIV eût ordonné en 1673 le démantèlement, Vauban ne voulait pas laisser la ville sans défense. Il résolut d’établir un système de fortifications qui, du col du Pigeonnier, point culminant des Vosges près de Wissembourg, se développerait jusqu’à Lauterbourg, en suivant la rive droite de la Lauter : ce sont les fameuses lignes de Wissembourg. Commencées dès 1704, elles furent continuées en 1706 par Villars, qui y fit travailler onze mille pionniers. Composées d’une série d’épaulemens et de parapets que renforçaient de distance en distance des redoutes, elles devaient se compléter par d’autres redoutes sur la rive gauche, ainsi que par des digues qui permettaient d’inonder les lieux d’alentour.

Le comte du Bourg les prolongea même, en 1708, jusque sur la Sarre, par de grands abatis d’arbres en forme de redans, à travers les Vosges. Il n’empêche qu’en 1744 une armée impériale, sous le commandement de Charles de Lorraine, emporta la ville par une alarme, célèbre encore dans la région sous le nom d’alarme des Pandours. Coigny, accourant, dut forcer ces lignes élevées pour la défense du royaume et qui étaient maintenant aux mains de l’ennemi. On sentit alors la nécessité d’entourer Wissembourg de nouvelles fortifications, et l’on se hâta. Le mur d’enceinte fut réparé, un fossé creusé, des remparts et des réduits construits ; une écluse et plusieurs batardeaux soutinrent les eaux des fossés à une hauteur moyenne de trois mètres. Quelques ouvrages extérieurs, d’abord projetés, ne furent pas exécutés. Dans la ville même, de nouvelles et nécessaires constructions, comme les différens corps de garde, aux portes de Haguenau, de Bitche, de Landau, la caserne d’infanterie, les manutentions, la buanderie, l’aubette du portier-consigne achevèrent de lui donner son visage militaire.

La Révolution éclate. Une municipalité remplace l’ancien magistrat ; le Staffelgericht est supprimé. Un directoire de quatre membres et un conseil de douze administrent le district avec un zèle tout révolutionnaire. Un jacobin, un pasteur, fils de fripier, mène la fête. Les prêtres ayant refusé le serment, les offices sont interdits dans la collégiale, les couvens fermés, les ecclésiastiques qui n’émigrent pas déportés, les habitations des chanoines séquestrées, la maison du doyen occupée par le district. La rage détruit tous les signes de l’ancien régime et de la religion. On saccage l’église, on fond ses cloches, on enlève les grilles dorées qui séparaient les transepts des nefs, on brise l’immense lustre en forme de couronne ; une femme met en pièces avec un sabre toute la broderie de pierre qui serpentait à l’intérieur sur les murs. Il semble que la profanation va s’arrêter. Bien au contraire. Un beau jour, les Jacobins, en bonnet rouge, conduisent à travers la ville tous les ânes de la contrée, couverts de nappes d’autels et d’ornemens sacrés, rabat au cou, et chapelets aux oreilles. Une troupe de jeunes filles, vêtues de blanc, la chevelure flottante, les accompagnent avec de jeunes hommes, en soutane et surplis, qui chantent des airs d’église mêlés de blasphèmes et d’obscénités. Place du Marché, ils entassent pêle-mêle crucifix, chasubles, livres de prières et de liturgie et y allument le feu. On raconte qu’un jacobin présentait à son âne un ciboire avec des hosties consacrées, en disant : « Allons, animal, mange ce Dieu. »

Mais pendant que ces horreurs se passaient, le sort de la France continuait à se jouer sur les lignes de Wissembourg. Le feld-maréchal Wurmser les envahissait, s’emparait de la ville, où les émigrés rentraient, aux cris de : « Vive le Roi ! » acclamant les princes de Condé, de Bourbon et d’Enghien debout sur le balcon de la maison commune. Wurmser aussitôt rétablissait l’ancien régime. Mais Hoche arrive : il a laissé plusieurs divisions de son armée sur la Sarre, et débouche par la vallée de Niederbronn ; il bat Wurmser à Frœschwiller, le rejette sur Wissembourg où les Autrichiens ont le bonheur de rallier les Prussiens. L’armée ennemie est fortement retranchée sur le Geisberg… Hoche a fait sa jonction avec l’armée du Rhin, que commande Pichegru. Il attaque : Desaix, qui commande la droite de l’armée du Rhin, marche sur Lauterbourg ; Michaud, sur Schleithal ; lui, se porte contre le centre, en face des Autrichiens de Wurmser qu’appuient les Prussiens du duc de Brunswick et les émigrés de Condé. L’assaut est irrésistible : les troupes françaises s’élancent sur l’ennemi, en criant : « Landau ou mourir… » enlèvent le Geisberg, refoulent partout Autrichiens, Prussiens et Condéens, et le surlendemain Landau est débloquée et libre.

Ce ne devait pas être la dernière bataille de Wissembourg, mais ce devait être la dernière victoire française. Où Villars, Coigny et Hoche avaient triomphé de l’ennemi insolent, Douay, le 4 août 1870, tombait, mort et vaincu, après avoir résisté de huit heures du matin à deux heures de l’après-midi contre trois corps d’armée avec une seule division. L’Allemagne enfin retirait de sa chair ce coin de Wissembourg.

Page 1