‹ Une Ville Alsacienne - WissembourgChapitre 3 sur 3 · III

III

Pour un Français, Wissembourg, c’est moins peut-être cette petite ville mélancolique et rose que ce plateau du Geisberg, où le sang de nos soldats a si souvent coulé et d’un flot si généreux. Là, depuis des siècles se sont heurtés deux civilisations et deux peuples, et le jour où le possesseur du sol a dû reculer, il n’a cédé qu’au nombre, recueillant de la gloire jusque dans sa défaite. De ces champs, de ces prés, de cette route qui les longe, de partout, s’élève la voix de nos morts. Quand on gravit ce plateau, il semble que des ombres vous accompagnent, ombres des soldats de la monarchie, des soldats de la première République, des soldats du second Empire. C’est un pèlerinage à travers un immense cimetière.

Ce cimetière immense domine depuis les hauteurs du Geisberg la ville de Wissembourg et regarde l’horizon assombri de forêts par où se glissa l’armée du prince royal Frédéric-Guillaume. Une route, qu’ombragent des arbres fruitiers, la contourne. Je la parcourus pour la première fois par un rayonnant après-midi du mois d’août. Pas un nuage au ciel, un soleil implacable, et, sur le chemin, l’ombre maigre des cerisiers et des quetschiers. Excitées par la lourde chaleur, de grosses mouches s’acharnaient contre nous. Néanmoins dans un silence, que ne rythmaient même plus les habituels bruits confus de la nature, des hommes fauchaient, tandis que, la tête protégée par un foulard, des femmes, penchées, formaient et liaient des gerbes ; de solides et jeunes garçons, petits-fils des soldats de Napoléon, se pressaient, une faux ou un râteau sur l’épaule. Sous la moisson ondulante, cette terre, où des êtres humains répétaient le geste éternel du travailleur, donnait une impression de sereine magnificence. En ces lieux si paisibles, quarante ans plus tôt, on s’égorgeait, aux hourras des vainqueurs se mêlaient les plaintes des blessés et le râle des morts, et une grande nation, celle que ses ennemis, tout ensemble railleurs, jaloux et respectueux, appelaient la grande nation, était abattue. Rien dans la cruelle indifférence de la nature n’en avertissait le promeneur. Mais soudain, une tombe au bord du fossé, montra sa croix de bois ; un monument, plus loin, éleva sa stèle funéraire, et ce furent d’autres tombes et d’autres monumens. Comme dans un paysage célèbre un poteau indique le meilleur point de vue, des écriteaux indiquaient les endroits « sensationnels, » l’enclos des turcos, où le 1 tirailleurs arrêta tout seul les efforts de deux corps d’armée, où le surlendemain de la bataille on marchait encore dans une boue sanglante, les Trois-Peupliers près desquels tomba Douay, la ferme où il acheva d’expirer, le château où les derniers troupiers tirèrent les dernières cartouches. Illusoire bonheur de la paix ! ces champs ne sont fécondés que d’ossemens, et l’image de la guerre se dresse ici à chaque pas, la guerre, depuis des siècles souveraine en ces lieux, et qu’on sent tapie derrière les montagnes, attendant l’heure, guettant l’occasion. Si, en suivant ce calvaire, un jeune Français, qui a de l’âme, plie sous le poids du désastre, sa fierté l’oblige à ne s’épargner aucune de ces douloureuses stations.

Une ferme, en haut de la route, un peu en retrait, entourée d’une vaste cour, où hurlent deux molosses attachés, se tasse derrière des arbres. C’est le Schafbusch. Rien n’y a changé depuis que rendit l’âme, dans une pièce au rez-de-chaussée, le général Douay, frappé au ventre par un éclat d’obus. Il était étendu à terre contre le dossier d’une chaise renversée, et coiffé encore du képi aux feuilles de laurier, quand le prince royal, victorieux, vint le saluer ; un médecin militaire se trouvait près de lui, et un petit chien. Le soir, à cinq heures, la dépouille amenée à Wissembourg, au fond d’une voiture de blessés, jusqu’à l’hôpital militaire, fut transportée à la sous-préfecture. Le 6 août, à la même heure, alors qu’on apprenait la défaite de Frœschwiller, l’enterrement eut lieu. L’éclat d’obus, en déchirant les entrailles, avait si fort avancé la décomposition du corps que deux habilleuses mortuaires de profession ne purent remplir leur office. Deux soldats prussiens reçurent l’ordre de les remplacer ; tout d’abord défaillans, ils demandèrent à fumer un cigare pour exécuter jusqu’au bout leur mission. Ils emportèrent chacun, en souvenir, un des éperons du général. La musique allemande précédait le cortège et des délégations de toutes armes représentaient l’armée triomphante.

De la route, un chemin conduit au château du Geisberg, château du XVIII siècle, bordé à l’Est par une terrasse que soutient une muraille à pic et clos à l’Ouest par un autre mur épais que perce une seule porte. La façade sur la cour intérieure n’a qu’un étage ; de l’autre, surélevée et qui contemple l’Alsace, un magnifique et doublé escalier de pierre descend au verger. Aujourd’hui, habité par une dizaine de familles paysannes qui cultivent les terres avoisinantes, encombré et déshonoré par tout ce qui constitue la vie d’une ferme, il garde une noblesse désolée. On aime même qu’une demeure d’un art si français, et dont les murs conservent les trous des boulets et des balles ennemies, ait connu une telle déchéance, comme si la beauté ne pouvait subsister, où la France fut écrasée. C’est là en effet que se firent tuer les derniers défenseurs, quelques centaines, derrière les murs, dans la cour, sur les marches de l’escalier, partout où l’on pouvait vendre chèrement sa vie. En vain les grenadiers du Roi essayèrent-ils d’enlever le château : ils reculèrent, et ceux qui les renforcèrent ne réussirent pas davantage à pénétrer. Presque tous les officiers allemands étaient hors de combat. Enfin trois batteries à cinq cents mètres des murailles, quatre autres aux Trois-Peupliers submergèrent d’obus le château. Alors, n’ayant plus de munitions, ceux de nos soldats qui n’étaient pas morts se rendirent.

Dans ce grand cimetière, il en est un autre, plus petit, très petit, si vaste cependant par tout ce qu’il enferme d’espérances ruinées, d’inutiles dévouemens, de tragiques leçons. Il se cache un peu en dehors de la ville, à droite, quand, au sortir de la gare on s’engage sur la route du Geisberg. Si calme, même pas entouré de murs, des plantes grimpantes nouées au long de ses grilles, il ressemble au calme jardin d’un bourgeois renté qui aimerait les fleurs. On pourrait passer devant la porte sans se douter que c’est la demeure des morts ; il faut le savoir, ou qu’un homme du pays vous saisisse en quelque sorte par la main, vous y conduise et vous dise : Entrez ! Une large pierre rose, que surmonte une colonne, recouvre la terre où est enseveli, avec ses deux fils, le général Abel Douay ; sur d’autres pierres, sur d’autres colonnes, se lisent des noms d’officiers, jeunes capitaines, jeunes lieutenans, tués dans la journée du 4 août ; d’autres pierres, d’autres colonnes commémorent l’infortune de ces héroïques soldats. Étroits rectangles de gazon où des mains pieuses répandent les fraîches fleurs de la saison, voilà vraiment le tombeau de l’Alsace française. Ce cimetière ne contient pas, comme les autres cimetières, que des corps sans vie, mais toute l’Alsace perdue et toute la grandeur écroulée de la France.

…Ô Wissembourg, qui t’appelles Château de la Sagesse ou encore Château Blanc, Wissembourg où Marie Leczinska, ignorante de son destin, passa les plus heureuses années de son existence, mélancolique Wissembourg endormie dans la grâce du XVIII siècle français, de quel accent tragique tu résonnes aujourd’hui dans nos cœurs !

Paul Acker.

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