‹ Œuvres complètes d'Alfred de Musset, tome 4 : Lorenzaccio, Le Chandelier, Il ne faut jurer de rienChapitre 13 sur 53 · L'ORFÈVRE.

L'ORFÈVRE.

C'est vrai, Excellence. Si j'étais un grand artiste, j'aimerais les princes, parce qu'eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n'ont pas de patrie; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d'épée.

UN AUTRE CAVALIER.

A propos d'artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c'est ce hâbleur de Cellini.

LE PREMIER CAVALIER.

Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.

Ils sortent.--Deux bourgeois s'assoient.

PREMIER BOURGEOIS.

Il y a eu une émeute à Florence?

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Presque rien.--Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.

PREMIER BOURGEOIS.

Quelle pitié pour les familles!

DEUXIÈME BOURGEOIS.

Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d'un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne, et les badauds répètent: «César est à Bologne,» en clignant des yeux d'un air d'importance, sans réfléchir à ce qu'on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d'apprendre et de répéter: «Le pape est à Bologne avec César.» Que s'ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n'en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c'est leur roi. Le pape et l'empereur sont accouchés d'un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.

L'ORFÈVRE, s'approchant.

Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.

Passe un officier allemand.

Page 1