‹ Œuvres complètes d'Alfred de Musset, tome 4 : Lorenzaccio, Le Chandelier, Il ne faut jurer de rienChapitre 39 sur 53 · L'ABBÉ.

L'ABBÉ.

Qu'est-ce qu'ils me veulent? je suis occupé.

LA BARONNE.

Donnez vos cartes à Van Buck; il jouera ce coup-ci pour vous.

L'abbé sort. Van Buck prend sa place.

LA BARONNE.

C'est vous qui faites, et j'ai coupé. Vous êtes marqué, selon toute apparence. Qu'est-ce que vous avez donc dans les doigts?

VAN BUCK, bas.

Je vous confesse que je ne suis pas tranquille: votre fille ne dit mot, et je ne vois pas mon neveu.

LA BARONNE.

Je vous dis que j'en réponds; c'est vous qui la gênez; je la vois d'ici qui me fait des signes.

VAN BUCK.

Vous croyez? moi, je ne vois rien.

LA BARONNE.

Cécile, venez donc un peu ici; vous vous tenez à une lieue.

Cécile approche son fauteuil.

Est-ce que vous n'avez rien à me dire, ma chère?

CÉCILE.

Moi? Non, maman.

LA BARONNE.

Ah bah! Je n'ai que quatre cartes, Van Buck; le point est à vous. J'ai trois valets.

VAN BUCK.

Voulez-vous que je vous laisse seules?

LA BARONNE.

Non; restez donc, ça ne fait rien. Cécile, tu peux parler devant monsieur.

CÉCILE.

Moi, maman? Je n'ai rien de secret à dire.

LA BARONNE.

Vous n'avez pas à me parler?

CÉCILE.

Non, maman.

LA BARONNE.

C'est inconcevable; qu'est-ce que vous venez donc me conter, Van Buck?

VAN BUCK.

Madame, j'ai dit la vérité.

LA BARONNE.

Ça ne se peut pas: Cécile n'a rien à me dire; il est clair qu'elle n'a rien reçu.

VAN BUCK, se levant.

Eh morbleu! je l'ai vu de mes yeux.

LA BARONNE, se levant aussi.

Ma fille, qu'est-ce que cela signifie? levez-vous droite, et regardez-moi. Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?

CÉCILE, pleurant.

Mais, maman, ce n'est pas ma faute; c'est ce monsieur qui m'a écrit.

LA BARONNE.

Voyons cela.

Cécile donne la lettre.

Je suis curieuse de lire de son style, à ce monsieur, comme vous l'appelez.

Elle lit.

«Mademoiselle, je meurs d'amour pour vous. Je vous ai vue l'hiver passé, et, vous sachant à la campagne, j'ai résolu de vous revoir ou de mourir. J'ai donné un louis à mon postillon...»

Ne voudrait-il pas qu'on le lui rendît? Nous avons bien affaire de le savoir!

«à mon postillon, pour me verser devant votre porte. Je vous ai rencontrée deux fois ce matin, et je n'ai rien pu vous dire, tant votre présence m'a troublé! Cependant la crainte de vous perdre, et l'obligation de quitter le château...»

J'aime beaucoup ça! Qui est-ce qui le priait de partir? C'est lui qui me refuse de rester à dîner.

«me déterminent à vous demander de m'accorder un rendez-vous. Je sais que je n'ai aucun titre à votre confiance...»

La belle remarque, et faite à propos!

«mais l'amour peut tout excuser; ce soir, à neuf heures, pendant le bal, je serai caché dans le bois; tout le monde ici me croira parti, car je sortirai du château en voiture avant dîner, mais seulement pour faire quatre pas et descendre.»

Quatre pas! quatre pas! l'avenue est longue; ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'à enjamber?

«et descendre. Si dans la soirée vous pouvez vous échapper, je vous attends; sinon je me brûle la cervelle.»

Bien.

«... la cervelle. Je ne crois pas que votre mère...»

Ah! que votre mère? voyons un peu cela.

«fasse grande attention à vous. Elle a une tête de gir...»

Monsieur Van Buck, qu'est-ce que cela signifie?

VAN BUCK.

Je n'ai pas entendu, madame.

LA BARONNE.

Lisez vous-même, et faites-moi le plaisir de dire à votre neveu qu'il sorte de ma maison tout à l'heure, et qu'il n'y mette jamais les pieds.

VAN BUCK.

Il y a girouette, c'est positif; je ne m'en étais pas aperçu. Il m'avait cependant lu sa lettre avant que de la cacheter.

LA BARONNE.

Il vous avait lu cette lettre et vous l'avez laissé la donner à mes gens! Allez! vous êtes un vieux sot, et je ne vous reverrai de ma vie.[7]

[Elle sort. On entend le bruit d'une voiture.]

[VAN BUCK.

Qu'est-ce que c'est? mon neveu qui part sans moi?

Eh! comment veut-il que je m'en aille? j'ai renvoyé mes chevaux. Il faut que je coure après lui.

Il sort en courant.

CÉCILE, seule.

C'est singulier; pourquoi m'écrit-il, quand tout le monde veut bien qu'il m'épouse?]

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE[8]

[Un chemin.]

Entrent VAN BUCK ET VALENTIN, qui frappe à une auberge.

[VALENTIN.

Holà! hé! y a-t-il quelqu'un ici capable de me faire une commission?

UN GARÇON, sortant.

Oui, monsieur, si ce n'est pas trop loin; car vous voyez qu'il pleut à verse.

VAN BUCK.

Je m'y oppose de toute mon autorité, et au nom des lois du royaume.

VALENTIN.

Connaissez-vous le château de Mantes, ici près?

LE GARÇON.

Que oui, monsieur; nous y allons tous les jours. C'est à main gauche; on le voit d'ici.

VAN BUCK.

Mon ami, je vous défends d'y aller, si vous avez quelque notion du bien et du mal.

VALENTIN.

Il y a deux louis à gagner pour vous. Voilà une lettre pour mademoiselle de Mantes, que vous remettrez à sa femme de chambre, et non à d'autres, et en secret. Dépêchez-vous et revenez.

LE GARÇON.

O monsieur! n'ayez pas peur.

VAN BUCK.

Voilà quatre louis si vous refusez.

LE GARÇON.

O monseigneur! il n'y a pas de danger.

VALENTIN.

En voilà dix; et si vous n'y allez pas, je vous casse ma canne sur le dos!

LE GARÇON.

O mon prince! soyez tranquille; je serai bientôt revenu.

Il sort.

VALENTIN.

Maintenant, mon oncle, mettons-nous à l'abri; et si vous m'en croyez, buvons un verre de bière. Cette course à pied doit vous avoir fatigué.]

Ils s'assoient sur un banc.

VAN BUCK.

Sois-en certain, je ne te quitterai pas! j'en jure par l'âme de feu mon frère et par la lumière du soleil. Tant que mes pieds pourront me porter, tant que ma tête sera sur mes épaules, je m'opposerai à cette action infâme et à ses horribles conséquences.

VALENTIN.

Soyez-en sûr, je n'en démordrai pas; j'en jure par ma juste colère et par la nuit qui me protégera. Tant que j'aurai du papier et de l'encre, et qu'il me restera un louis dans ma poche, je poursuivrai et achèverai mon dessein, quelque chose qui puisse en arriver.

VAN BUCK.

N'as-tu donc plus ni foi ni vergogne, et se peut-il que tu sois mon sang? Quoi! ni le respect pour l'innocence, ni le sentiment du convenable, ni la certitude de me donner la fièvre, rien n'est capable de te toucher!

VALENTIN.

N'avez-vous donc ni orgueil ni honte, et se peut-il que vous soyez mon oncle? Quoi! ni l'insulte que l'on nous fait, ni la manière dont on nous chasse, ni les injures qu'on vous a dites à votre barbe, rien n'est capable de vous donner du coeur!

VAN BUCK.

Encore si tu étais amoureux! si je pouvais croire que tant d'extravagances partent d'un motif qui eût quelque chose d'humain! Mais non, tu n'es qu'un Lovelace, tu ne respires que trahisons, et la plus exécrable vengeance est ta seule soif et ton seul amour.

VALENTIN.

Encore si je vous voyais pester! si je pouvais me dire qu'au fond de l'âme vous envoyez cette baronne et son monde à tous les diables! Mais non, vous ne craignez que la pluie, vous ne pensez qu'au mauvais temps qu'il fait, et le soin de vos bas chinés est votre seule peur et votre seul tourment.

[VAN BUCK.

Ah! qu'on a bien raison de dire qu'une première faute mène à un précipice! Qui m'eût pu prédire ce matin, lorsque le barbier m'a rasé et que j'ai mis mon habit neuf, que je serais ce soir dans une grange, crotté et trempé jusqu'aux os! Quoi! c'est moi! Dieu juste! à mon âge, il faut que je quitte ma chaise de poste où nous étions si bien installés, il faut que je coure à la suite d'un fou à travers champs en rase campagne! Il faut que je me traîne à ses talons, comme un confident de tragédie, et le résultat de tant de sueurs sera le déshonneur de mon nom!

VALENTIN.

C'est au contraire par la retraite que nous pourrions nous déshonorer, et non par une glorieuse campagne dont nous ne sortirons que vainqueurs.] Rougissez, mon oncle Van Buck, mais que ce soit d'une noble indignation. Vous me traitez de Lovelace: oui, par le ciel! ce nom me convient. Comme à lui, on me ferme une porte surmontée de fières armoiries; comme lui, une famille odieuse croit m'abattre par un affront; comme lui, comme l'épervier, j'erre et je tournoie aux environs; mais comme lui je saisirai ma proie, et, comme Clarisse, la sublime bégueule, ma bien-aimée m'appartiendra.

[VAN BUCK.

Ah ciel! que ne suis-je à Anvers, assis devant mon comptoir, sur mon fauteuil de cuir, et dépliant mon taffetas! Que mon frère n'est-il mort garçon, au lieu de se marier à quarante ans passés! Ou plutôt que ne suis-je mort moi-même le premier jour que la baronne de Mantes m'a invité à déjeuner!

VALENTIN.

Ne regrettez que le moment où, par une fatale faiblesse, vous avez révélé à cette femme le secret de notre traité. C'est vous qui avez causé le mal; cessez de m'injurier, moi qui le réparerai. Doutez-vous que cette petite fille, qui cache si bien les billets doux dans les poches de son tablier, ne fût venue au rendez-vous donné? Oui, à coup sûr elle y serait venue; donc elle viendra encore mieux cette fois. Par mon patron! je me fais une fête de la voir descendre, en peignoir, en cornette et en petits souliers, de cette grande caserne de briques rouillées! Je ne l'aime pas; mais je l'aimerais, que la vengeance serait la plus forte, et tuerait l'amour dans mon coeur. Je jure qu'elle sera ma maîtresse, mais qu'elle ne sera jamais ma femme; il n'y a maintenant ni épreuve, ni promesse, ni alternative; je veux qu'on se souvienne à jamais dans cette famille du jour où l'on m'en a chassé.

L'AUBERGISTE, sortant de sa maison.

Messieurs, le soleil commence à baisser: est-ce que vous ne me ferez pas l'honneur de dîner chez moi?

VALENTIN.

Si fait: apportez-nous la carte, et faites-nous allumer du feu. Dès que votre garçon sera revenu, vous lui direz qu'il me donne réponse. Allons! mon oncle, un peu de fermeté; venez et commandez le dîner.

VAN BUCK.

Ils auront du vin détestable, je connais le pays; c'est un vinaigre affreux.

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