L'ABBÉ. - L'ABBÉ.
Madame la baronne, je viens vous dire...
LA BARONNE, mettant la clef sous un coussin du canapé.
Dieu soit loué! ma fille est enfermée!
Enfermée, madame? que se passe-t-il?
A Van Buck.
Qu'avez-vous, monsieur?
VAN BUCK.
Ce que j'ai, monsieur? J'ai que j'en ai assez.
LA BARONNE.
Et moi aussi.
VAN BUCK.
J'ai que je sors de cette maison, qu'on ne m'y reverra de ma vie, et que je n'ai qu'un regret, c'est d'y avoir jamais mis les pieds.
LA BARONNE.
Et moi de vous y avoir reçu.
Ils sortent.
L'ABBÉ, seul.
Qu'est-ce que cela signifie?
Cécile frappe à la porte.
CÉCILE, dans la chambre voisine.
Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir?
(Suit la dernière partie de la scène II de l'acte III.)
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
8.--PAGE 374.
Un bois.--Une petite maison à droite.
VAN BUCK.
Encore une lettre? c'est trop fort.
VALENTIN.
Oui, une autre, et dix s'il le faut. Puisque cette maudite baronne a éventé mon rendez-vous, il faut bien en donner un autre, et j'attends ici la réponse. Holà! hé!
UN GARÇON D'AUBERGE.
Est-ce que ces messieurs nous feront l'honneur de dîner ici?
VALENTIN.
Non; donnez-nous tout bonnement du champagne, si vous en avez.
VAN BUCK.
Ils auront un vin détestable, un vinaigre affreux.
LE GARÇON.
Pardonnez-moi, nous avons ici tout ce que vous pouvez désirer.
VAN BUCK.
En vérité! dans un trou pareil! c'est impossible; vous nous en imposez.
LE GARÇON.
C'est ici le rendez-vous de chasse, monsieur, et nous ne manquons de rien.
VALENTIN.
Allons! mon oncle, un peu de fermeté.
VAN BUCK.
Sois-en certain, je ne le quitterai pas! j'en jure! etc.
(Suit la scène I de l'acte III, jusqu'à ces mots: «Ma bien-aimée m'appartiendra.»)
VAN BUCK, VALENTIN, UN VALET DE FERME.
LE VALET, accourant.
Monsieur, voici votre réponse.
VALENTIN.
Tu as été preste, l'ami.
LE VALET.
Monsieur, j'ai trouvé justement la femme de chambre à la grille du château; elle est partie avec mon billet, et presque à l'instant même elle m'a rapporté celui-ci.
VALENTIN.
Tiens, voilà un louis pour ta peine.
Le valet sort.
VAN BUCK.
Il y a, pardieu! bien de quoi faire le généreux, pour un billet où l'on t'envoie promener.
VALENTIN.
Ce billet-là?
VAN BUCK.
C'est indubitable. Mademoiselle de Mantes te donne ton congé pour la seconde fois. Ouvre un peu ce papier; je sais d'avance ce qu'il renferme.
VALENTIN.
Et moi aussi, je crois le savoir.
VAN BUCK.
Écervelé! tu te plains d'un outrage, et tu t'en attires un second.
VALENTIN.
Un outrage là dedans! Que vous êtes jeune, mon bon oncle! Regardez donc comme ce petit billet est gentil, et quoiqu'on l'ait écrit si vite, comme il a encore trouvé le moyen d'être coquet!--Regardez surtout comme il est plié!--Voyez-vous ces trois petites pointes avec un cachet de bague au milieu? c'est ce qu'on appelle un petit chapeau. On n'écrit ainsi ni à un notaire, ni aux grands parents, ni à son curé, pas même à ses bonnes amies. Un outrage! Croyez-moi, mon oncle, jamais lettre en colère ne fut pliée ainsi.
VAN BUCK.
Ouvre donc ton chapeau, puisque chapeau il y a, et voyons ce qui en est.
VALENTIN.
Il ne renferme qu'un seul mot.
VAN BUCK.
Un seul mot?
VALENTIN.
Un seul.
VAN BUCK.
Peste! voilà une petite fille bien laconique.--Et quel est ce mot, s'il vous plaît?
VALENTIN.
Ce mot est: «Oui.»
VAN BUCK.
Oui?
VALENTIN.
Voyez vous-même.
VAN BUCK.
Est-il possible?
VALENTIN.
Dame! à ce qu'il paraît. Allons! videz donc votre verre, et ne vous étonnez pas si fort.
VAN BUCK.
C'est inconcevable! Et c'est un rendez-vous que tu lui demandais?
VALENTIN.
Vous le savez bien. Buvez donc. Quand vous retournerez ce billet cent fois, vous n'en tirerez pas deux paroles.
VAN BUCK.
Une telle demande faite à la bonne venue! Un seul mot de réponse, et ce seul mot est «oui!»--En vérité, ce «oui» trouble toutes mes idées; je n'ai jamais rien vu de pareil à ce «oui». Ma foi! je te prenais pour un fou, et tout ce qu'il y a de bienséances au monde se révoltait en moi en voyant ton audace; mais j'avoue que ce «oui» me bouleverse; ce «oui» m'assomme, ce «oui» est plus qu'étrange, il est exorbitant, et si je n'étais pas ton oncle, je croirais presque que tu as raison.
La nuit commence.
VALENTIN.
Cela ne prouverait pas que vous eussiez tort. Eh! garçon, une autre bouteille. Dans ce bas monde, chacun fait à sa guise. Qu'est-ce qu'un oui ou un non de plus ou de moins? Tenez! mon oncle, réconciliation: au lieu de sévérité, indulgence; au lieu de colère, amourette; au lieu de nous quereller, trinquons.--Ce «oui» qui vous offusque tant, n'est pas si niais, savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de mieux; il y a du coeur dans ce seul mot, je ne sais quoi de tendre et de hardi, etc.
(Suit la scène III jusqu'à ces mots; «Moitié chair et moitié coton.»)
VALENTIN.
Allons! mon oncle, à vos anciennes amours!
VAN BUCK.
Sais-tu que, pour une auberge de hasard, ce petit vin-là n'est pas mauvais? J'avais besoin de cette halte. Je me sens tout ragaillardi.
VALENTIN.
Écoutez-moi: voici le traité de paix que je vous propose. Permettez-moi d'abord mon rendez-vous.
VAN BUCK.
Mais, mon ami, j'espère bien...
VALENTIN.
Je vous jure de n'entreprendre rien que vous ne fissiez à ma place. N'est-ce pas tout vous dire? Voyez, mon oncle, comme je vous cède, et comme, en tout, je fais vos volontés. En somme, le verre porte conseil, et je sens bien que la colère est quelquefois mauvaise amie, etc.
(Suit le couplet de Valentin finissant par: «Je lui pardonne en l'oubliant.»)
VAN BUCK.
Par Dieu! garçon, je le veux bien. Au fait, épouse-t-on des petites filles qui vous envoient des «oui» comme celui-là? Et puisque tu me promets de te conduire en galant homme, va ton train, et vogue la galère! et n'aie pas de crainte que tu manques de femme pour ce sot mariage avorté. Je m'en charge, moi, j'en fais mon affaire. Il ne sera pas dit qu'une vieille folle fasse tort à d'honnêtes gens, qui ont amassé un bien considérable, et qui ne sont pas mal tournés. Avec soixante bonnes mille livres de rente...
VALENTIN.
Cinquante, mon oncle.
VAN BUCK.
Soixante, morbleu! avec cela, on n'a jamais manqué ni de femmes, ni de vin[I]. Il fait beau clair de lune, ce soir; cela me rappelle mon jeune temps.
[Note I: On se souvient que dans la scène I de l'acte I, Van Buck, alors à jeun, s'est défendu d'avoir plus de cinquante milles livres de rente. A présent, sous l'influence du vin de Champagne, il se vante d'en avoir soixante mille. Avec deux ou trois mots comiques de cette valeur, la version du théâtre serait devenue supérieure à la première version.]
VALENTIN.
Il me semble que je vois des lueurs, etc.
(Suit la scène III)
Séparons-nous pour plus de sûreté. Si vous m'en croyez, à présent, vous rentrerez dans cette auberge; vous vous ferez faire un bon feu, et vous fumerez votre bon tabac flamand, en vous rôtissant les jambes devant un bon fagot flambant. Cela vous ragaillardira encore davantage. Dans une demi-heure, je suis à vous.
VAN BUCK.
C'est dit. Bonne chance, etc.
(Suit la fin de la scène III.)
9.--PAGE 391.
Pourquoi donc se cachait-il ce matin dans la bibliothèque?
10.--PAGE 392.
Votre oncle était derrière la porte.
11.--PAGE 399.
Pour savante, c'est une autre affaire. J'ai eu des maîtres de toutes sortes; mais le peu que j'ai retenu, le meilleur, me vient de ma mère.
VALENTIN.
De ta mère? Je ne m'en doutais guère.
CÉCILE.
Vous ne la connaissez pas, Valentin. Vous apprendrez à l'aimer un jour, quand vous vivrez comme nous dans les métairies, et quand vous aurez des pauvres à vous. Et gardez-vous de sourire, quand vous parlez d'elle! vous bénirez et vous suivrez ses pas.
VALENTIN.
Tendre enfant! je devine ton coeur, etc.
12.--PAGE 405.
VALENTIN.
Mon oncle, il ne faut défier personne.
VAN BUCK.
Mon neveu, il ne faut jurer de rien.
FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
Le 22 juin 1848, au milieu des préparatifs de la guerre civile qui devait éclater le lendemain, on représentait pour la première fois: Il ne faut jurer de rien, au Théâtre-Français, devant le public qui avait applaudi le Caprice. Une jeune et charmante actrice, Mademoiselle Amédine Luther, y débutait dans le rôle de Cécile. Malgré les tristes préoccupations des spectateurs et les déplorables circonstances où l'on se trouvait, la pièce fit un plaisir extrême. Mademoiselle Mante s'y montra comédienne incomparable dans le rôle de la baronne. On a repris plusieurs fois cette comédie, toujours avec un grand succès, et récemment encore pour les débuts de madame Victoria Lafontaine.
FIN DU TOME IV.
TABLE DU TOME QUATRIÈME
LORENZACCIO 1
Traduction du livre XV des Chroniques florentines 214
LE CHANDELIER 223
Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation 314 IL NE FAUT JURER DE RIEN 321
Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation 406
End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 4