‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 18 sur 36 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

..... Le champ de Carnac[9] est un large espace dans la campagne, où l'on voit onze files de pierres noires, alignées à intervalles symétriques et qui vont diminuant de grandeur à mesure qu'elles s'éloignent de la mer. Cambry soutient qu'il y en avait quatre mille, et Freminville en a compté douze cents. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles sont nombreuses.

[9] Tout ce fragment a été publié dans l'Artiste, en 1858, sous ce titre: «Les pierres de Carnac et l'archéologie celtique.»

A quoi cela était-il bon? Était-ce un temple?

Un jour, saint Cornille, poursuivi sur le rivage par des soldats, allait tomber dans le gouffre des flots, quand il imagina de les changer tous en autant de pierres, et les soldats furent pétrifiés. Mais cette explication n'était bonne que pour les niais, pour les petits enfants et pour les poètes. On en chercha d'autres.

Au XVIe siècle, Olaüs Magnus, archevêque d'Upsal (et qui, exilé à Rome, composa sur les antiquités de sa patrie un livre fort estimé partout, si ce n'est dans son pays même, la Suède, où il n'eut pas un traducteur), avait découvert que «quand les pierres forment une seule et longue file droite, c'est qu'il y a dessous des guerriers morts en se combattant en duel; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à des héros ayant péri dans une bataille; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et que celles qui sont en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers, ou même des fantassins, ceux surtout dont le parti avait triomphé». Voilà qui est clair; mais Olaüs Magnus a oublié de nous dire comment s'y prendre pour enterrer deux cousins ayant fait coup double, dans un duel, à cheval. Le duel voulait que les pierres fussent droites; la sépulture de famille exigeait qu'elles fussent circulaires; mais comme il s'agissait de cavaliers, on devait les disposer en coin, prescription, il est vrai, qui n'était pas formelle, puisqu'on n'employait ce système que «pour ceux surtout dont le parti avait triomphé». O brave Olaüs Magnus! vous aimiez donc bien fort le Monte-Pulciano? Et combien vous en a-t-il fallu de rasades, pour vous apprendre toutes ces belles choses?

Selon un certain docteur Borlase, Anglais, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, «on a enterré là des soldats, à l'endroit même où ils avaient péri». Comme si, d'habitude, on les charriait au cimetière! Et il appuie son hypothèse sur cette comparaison: leurs tombeaux sont rangés en ligne droite, tels que le front d'une armée dans les plaines qui furent le théâtre de quelque grand exploit.

Puis on alla chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois! Il y a un Karnac en Égypte, s'est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne. Or, il est probable que le Carnac d'ici descend du Karnac de là-bas; cela est sûr! Car là-bas, ce sont des sphinx; ici, des blocs; des deux côtés, c'est de la pierre. D'où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) sont venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l'existence), y auront fondé une colonie (car ils n'en fondaient nulle part), et qu'ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d'Hercule; ceux qui aiment l'histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce que, d'après Pausanias, un amas de pierres semblables, sur la route de Thèbes à Elissonte, s'appelait la tête du serpent, «et d'autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry, qui a reconnu dans ces onze rangées de pierres les douze signes du Zodiaque, «car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n'avaient que onze signes au Zodiaque».

Ensuite, un membre de l'Institut a conjecturé «que ce pouvait bien être le cimetière des Venètes», qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise, comme chacun sait. Un autre a écrit que ces bons Venètes, vaincus par César, élevèrent tous ces blocs uniquement par esprit d'humilité et pour honorer César. Mais on était las du cimetière, du serpent et du Zodiaque; on se mit en quête et l'on trouva un temple druidique.

Le peu de documents que nous ayons, épars dans Pline et dans Dion-Cassius, s'accordent à dire que les Druides choisissaient pour leurs cérémonies des lieux sombres, le fond des bois «et leur vaste silence». Aussi, comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile, où jamais il n'a poussé autre chose que les conjectures de ces messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas en avoir été le premier homme d'esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé (chanoine de la cathédrale de Vannes), a conclu «que c'était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques».

Tout cependant n'était pas fini, et il fallait démontrer un peu à quoi servaient dans l'alignement les espaces vides. «Cherchons-en la raison, ce que personne ne s'est avisé de faire», s'est écrié M. Mahé, et s'appuyant sur une phrase de Pomponius Méla: «Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse, qu'ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées;» et sur cette autre de Lucain: «Vous habitez de hautes forêts,» il établit, en conséquence, que les druides, non seulement desservaient les sanctuaires, mais encore y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges: «Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l'étaient les forêts gauloises (ô puissance de l'induction, où pousses-tu le Père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l'Académie d'agriculture de Poitiers!), il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation, qui se rendaient au sanctuaire au jour de grande solennité, trouvaient des logements préparés.» Bons druides! excellents ecclésiastiques! comme on les a calomniés! Eux qui habitaient là, si honnêtement, avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l'amabilité jusqu'à préparer des logements pour les principaux de la nation!

Mais un homme enfin, un homme est venu, pénétré du génie des choses antiques et dédaigneux des routes battues.

Il a su reconnaître, lui, les restes d'un camp romain, et précisément d'un camp de César, qui n'avait fait élever ces pierres que pour servir d'appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d'être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois sur les côtes de l'Armorique!

Le littérateur honnête qui retrouva, pour la gloire du grand Julius, cette précaution sublime (ainsi restituant à César ce qui jamais n'appartint à César), était un ancien élève de l'École polytechnique, un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère.

L'amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu'on appelle l'Archéologie celtique, dont nous allons immédiatement vous découvrir les arcanes.

Une pierre posée sur d'autres se nomme un dolmen, qu'elle soit horizontale ou verticale. Un rassemblement de pierres debout et recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table du diable ou palais des géants; car, semblables à ces bourgeois qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n'avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles.

Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire: Voilà un cromlech; lorsqu'on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales, on a affaire à un lichaven ou trilithe. Parfois deux blocs énormes sont superposés l'un sur l'autre, ne se touchant que par un seul point, et vous lisez dans les livres «qu'ils sont équilibrés de telle manière que le vent suffit pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée», assertion que je ne nie pas, tout en me méfiant quelque peu du vent celtique, et bien que ces pierres prétendues branlantes soient constamment restées inébranlables à tous les coups de pied furieux que j'ai eu la candeur de leur donner, elles s'appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce qu'est une pierre fichade, une pierre fiche, une pierre fixée, ce qu'on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait, en quoi une pierre fonte diffère d'une pierre fiette, et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n'en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour-d'Auvergne, Penhoet et autres, doublés de Mahé et renforcés de Freminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un men-hir, et n'exprime autre chose qu'une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au milieu des champs.

J'allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de silex et de terre s'appellent barrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.

On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n'étaient pas des tombeaux, que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou des sépultures, et que les conseils de fabrique, au temps des druides, se rassemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu. Les barrows et les galgals ont été sans doute des tombeaux; et quant aux men-hirs, on a poussé le bon vouloir jusqu'à leur trouver une forme d'où l'on a induit le règne d'un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste impudeur de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvens!

Une rêverie, si vague qu'elle soit, peut vous conduire en des créations splendides, quand elle part d'un point fixe. Alors, l'imagination, comme un hippogriffe qui s'envole, frappe la terre de tous ses pieds, et voyage en ligne droite vers les espaces infinis. Mais lorsque, s'acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d'histoire, elle essaie d'en extraire une science et de recomposer un monde, elle demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute à qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), que si l'on me demande, après tant d'opinions, quelle est la mienne, j'en émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l'Égyptien Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion la voici: les pierres de Carnac sont de grosses pierres!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Nous nous en retournâmes donc à l'auberge où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qu'on achèterait cher et une douce figure d'une pudeur monacale, nous dînâmes d'un bel appétit qu'avaient creusé nos cinq heures de marche. Il ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n'y voyait plus pour rien faire; nous allâmes à l'église.

Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande dame d'église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutiennent sa voûte de bois bleu, d'où pendent de petits navires, ex-voto promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la poussière pourrit leurs cordages.

On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son godet d'huile jaune, et en haut, dans l'épaisseur de la voûte, les fenêtres non fermées laissaient passer de larges rayons blancs, avec le bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les chaises, a mis deux chandelles dans des girandoles de fer accrochées au pilier et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le bois noir avait de grosses taches blanches. D'autres gens sont entrés dans l'église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu un bruit de clochettes s'arrêtant et reprenant par intervalles, et la porte de l'église s'est ouverte toute grande. Le son saccadé de la petite cloche s'est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux, s'approchant en grandissant, redoublaient leurs battements secs et cuivrés.

Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s'est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l'albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui l'enveloppait de cette forme indécise qu'ont tous les cadavres en costume. La foule survenue se taisait. Les hommes restaient découverts; le prêtre secouait son goupillon et marmottait des oraisons, et les bœufs accouplés, remuant lentement la tête, faisaient crier leur gros joug de cuir. L'église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa grande ombre noire que refoulait du dehors le jour vert des crépuscules pluvieux, et l'enfant qui éclairait sur le seuil passait toujours la main sur sa chandelle, pour empêcher le vent de l'éteindre.

On l'a descendu de la charrette; sa tête s'est cognée contre le timon. On l'a entré dans l'église, on l'a mis sur le brancard. Un flot d'hommes et de femmes a suivi. On s'est agenouillé sur le pavé, les hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service a commencé.

Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot faible qui partait de dessous les capes noires, en bas de la nef. Une main m'a effleuré, et je me suis effacé pour laisser passer une femme courbée. Serrant les poings sur la poitrine, baissant la face, allant en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de voir, elle s'est avancée vers la ligne des lumières qui brûlaient le long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour se cacher dessous, elle a tourné la tête sur le coin de son épaule et elle est tombée sur une chaise, affaissée, aussi morte et molle que ses vêtements même.

A la lueur des cierges, j'ai vu ses yeux fixes dans leurs paupières rouges, éraillés comme par une brûlure vive, sa bouche idiote et crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui pleurait comme un orage.

C'était son mari, perdu à la mer, que l'on venait de retrouver sur la grève et qu'on allait enterrer tout à l'heure.

Le cimetière touchait à l'église. On y passa par une porte à côté, et chacun y reprit son rang, tandis que, dans la sacristie, on clouait le mort en son cercueil. Une pluie fine mouillait l'air; on avait froid; il faisait gras marcher, et les fossoyeurs, qui n'avaient pas fini, rejetaient avec peine la terre lourde qui collait sur leurs louchets. Au fond, les femmes, à genoux dans l'herbe, avaient découvert leurs capuchons et leurs grands bonnets blancs, dont les pans empesés se soulevaient au vent, faisaient de loin comme un grand linceul qui se lève de terre et qui ondoie.

Le mort a reparu, les prières ont recommencé, les sanglots ont repris. On les entendait à travers le bruit de la pluie qui tombait.

Près de nous sortait par intervalles égaux une sorte de gloussement étouffé qui ressemblait à un rire. Partout ailleurs, en l'écoutant, on l'eût pris pour l'explosion réprimée de quelque joie violente ou pour le paroxysme contenu d'un délire de bonheur. C'était la veuve qui pleurait. Puis, elle s'approcha jusqu'au bord, fit comme les autres, et la terre peu à peu reprit son niveau et chacun s'en retourna.

Comme nous enjambions l'escalier du cimetière, un jeune homme qui passait à côté de nous dit en français à un autre: «Le bougre puait-il! Il est presque tout pourri! Depuis trois semaines qu'il est à l'eau, c'est pas étonnant!...» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Un matin pourtant, nous partîmes comme les autres matins; nous prîmes le même sentier, nous traversâmes la haie d'ormeaux et la prairie inclinée où nous avions vu, la veille, une petite fille chassant ses bestiaux vers l'abreuvoir; mais ce fut le dernier jour et la dernière fois peut-être que nous passâmes par là.

Un terrain vaseux où nous enfoncions jusqu'aux chevilles s'étend de Carnac jusqu'au village de Pô. Un canot nous attendait; nous montâmes dedans; on poussa du fond avec la rame et on hissa la voile.

Notre marin, vieillard à figure gaie, s'assit à l'arrière, attacha au plat-bord une ligne pour prendre du poisson, et laissa partir sa barque tranquille. A peine s'il faisait du vent; la mer toute bleue n'avait pas de rides et gardait longtemps sur elle le sillage étroit du gouvernail. Le bonhomme causait; il nous parlait des prêtres qu'il n'aime pas, de la viande qui est une bonne chose à manger, même les jours maigres, du mal qu'il avait quand il était au service, des coups de fusil qu'il a reçus quand il était douanier..... Nous allions doucement; la ligne tendue suivait toujours et le bout du tape-cul trempait dans l'eau.

La lieue qui nous resta à faire à pied pour aller de Saint-Pierre à Quiberon fut lestement avalée, malgré une route montueuse à travers des sables, malgré le soleil qui faisait crier sur nos épaules la bretelle de nos sacs, et nonobstant quantité de menhirs qui se dressaient dans la campagne.

A Quiberon nous déjeunâmes chez le vieux Rohan Belle-Isle qui tient l'hôtel Penthièvre. Ce gentilhomme était nu-pieds dans ses savates, vu la chaleur, et trinquait avec un maçon, ce qui ne l'empêche pas d'être le descendant d'une des premières familles d'Europe; un noble de vieille race! un vrai noble! Vive Dieu! qui nous a tout de suite fait cuire des homards et s'est mis à nous battre des biftecks. Notre orgueil en fut flatté dans sa fibre la plus reculée.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le passé de Quiberon se résume dans un massacre. Sa plus rare curiosité est un cimetière; il est plein, il regorge; il fait craquer ses murs, il déborde dans la rue. Les pierres tassées se brisent aux angles, montent les unes sur les autres, s'envahissent, se submergent et se confondent, comme si les morts gênés dessous soulevaient leurs épaules pour sortir de leurs tombeaux. On dirait de quelque océan pétrifié dont ces tombes sont les vagues et où les croix seraient les mâts des vaisseaux perdus.

Au milieu un grand ossuaire tout ouvert reçoit les squelettes de ceux que l'on désensevelit pour faire place aux autres. De qui donc cette pensée: «la vie est une hôtellerie, c'est le cercueil qui est la maison?» Ceux-ci ne restent pas dans la leur, ils n'en sont que les locataires et on les en chasse à la fin du bail. Autour de cet ossuaire, où cet amas d'ossements ressemble à un fouillis de bourrées, est rangée, à hauteur d'homme, une série de petites boîtes noires, de six pouces carrés chacune, recouvertes d'un toit, surmontées d'une croix et percées sur la face extérieure d'un cœur à jour qui laisse voir dedans une tête de mort. Au-dessus du cœur, on lit en lettres peintes: «Ceci est le chef de ***, décédé tel an, tel jour.» Ces têtes n'ont appartenu qu'à des gens d'un certain rang, et l'on passerait pour mauvais fils, si, au bout de sept ans, on ne donnait au crâne de ses parents le luxe de ce petit coffre. Quant au reste du corps, on le rejette dans l'ossuaire; vingt-cinq ans après, on y jette aussi la tête. Il y a quelques années, on voulut abolir cette coutume. Une émeute se fit, elle resta.

Il peut être mal de jouer ainsi avec ces boules rondes qui ont contenu la pensée, avec ces cercles vides où battait l'amour. Toutes ces boîtes, le long de l'ossuaire, sur les tombes, dans l'herbe, sur le mur, pêle-mêle, peuvent sembler horribles à plusieurs, ridicules à d'autres; mais ces bois noirs se pourrissant à mesure que les os qu'ils renferment blanchissent et s'égrènent; ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons; ces fémurs entassés là comme dans les grands charniers de la Bible; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terre, et où parfois, comme dans un pot de porcelaine, a poussé quelque fleur qui sort par le trou des yeux; la vulgarité même de ces inscriptions pareilles les unes aux autres, comme le sont entre eux les morts qu'elles désignent, toute cette pourriture humaine, disposée de cette façon nous a paru fort belle et nous a procuré un solide et bon spectacle.

Si la poste d'Auray eût été arrivée, nous fussions partis tout de suite pour Belle-Isle; mais on attendait la poste d'Auray. Assis dans la cuisine de l'auberge, en chemise et les bras nus, les marins de passage patientaient en buvant chopine.

«A quelle heure arrive-t-elle donc, la poste d'Auray?

--C'est selon; à dix heures, d'ordinaire, répondit le patron.

--Non, à onze heures, dit un autre.

--A midi, fit M. de Rohan.

--A une heure.

--A une heure et demie.

--Souvent, elle n'est pas ici avant deux heures.

--C'est pas régulier!»

Nous en étions convaincus; il en était trois.

On ne pouvait partir avant l'arrivée de ce malencontreux courrier qui apporte pour Belle-Isle les dépêches de la terre ferme. Il fallait se résigner. On allait sur le devant de la porte, on regardait dans la rue, on rentrait, on ressortait. «Ah! il ne viendra pas aujourd'hui.--Il sera resté en route.--Faut nous en aller.--Non, attendons-le.--Si ces messieurs s'ennuient trop après tout...--Au fait, peut-être n'y a-t-il pas de lettres?--Non, encore un petit quart d'heure.--Ah! c'est lui!» Ce n'était pas lui, et le dialogue recommençait.

Enfin, un trot de cheval fatigué qui bat le briquet, un bruit de grelots, un coup de fouet, un homme qui crie: «Ho! ho! voilà la poste! voilà la poste!»

Le cheval s'arrêta net à la porte, rentra son échine, tendit le cou, allongea le museau en montrant les dents, écarta les jambes de derrière et se leva sur ses jarrets.

La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le sabot rongé, les fers battants; la croupière lui déchirait la queue; un séton sautait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l'engouffrait, retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille aux lettres passé dans l'arçon, son cavalier, huché dessus, se tenait ratatiné comme un singe. Sa petite figure à poils rares et blonds, ridée et racornie comme une pomme de rainette, disparaissait sous un chapeau de toile cirée doublé de feutre; une sorte de paletot de coutil gris lui remontait jusqu'aux hanches et lui entourait le ventre d'un cercle de plis ramassés, tandis que son pantalon sans sous-pieds, qui se relevait et s'arrêtait aux genoux, laissait voir à nu ses mollets rougis par le frottement des étrivières, avec ses bas bleus descendus sur le bord de ses souliers. Des ficelles rattachaient les harnais de la bête; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu le vêtement du cavalier; des reprises de toutes couleurs, des taches de toutes formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée, de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui brillaient, de la crasse sur l'homme, de la gale sur la bête, l'un chétif et suant; l'autre étique et soufflant, le premier avec son fouet, le second avec ses grelots; tout cela ne faisait qu'une même chose ayant même teinte et même mouvement, exécutant presque mêmes gestes, servant au même usage, dont l'ensemble s'appelle la poste d'Auray.

Au bout d'une heure encore, quand on eut pris dans le pays nombre de paquets et de commissions, et qu'on eut, de plus, attendu quelques passagers qui devaient venir, on quitta enfin l'auberge et l'on avisa à s'embarquer. Ce fut d'abord un pêle-mêle de bagages et de gens, d'avirons qui vous barraient les jambes, de voiles qui vous retombaient sur le nez, l'un s'embarrassant dans l'autre et ne trouvant pas où se mettre; puis, tout se calma, chacun prit son coin, trouva sa place, les bagages au fond, les marins debout sur les bancs, les passagers où ils purent.

Nulle brise ne soufflait, et les voiles pendaient droites le long des mâts. La lourde chaloupe se soulevait à peine sur la mer presque immobile, qui se gonflait et s'abaissait avec le doux mouvement d'une poitrine endormie.

Appuyés sur l'un des plats-bords, nous regardions l'eau qui était bleue comme le ciel et calme comme lui, et nous écoutions le bruit des grands avirons, qui battaient l'onde et criaient dans les tolets. A l'ombre des voiles, les six rameurs entre-croisés les levaient lentement en mesure et les poussaient devant eux; ils tombaient et se relevaient, égrenant des perles au bout de leurs palettes.

Couchés dans la paille, sur le dos, assis sur les bancs, les jambes ballantes et le menton dans les mains ou postés contre les parois du bateau, entre les gros jambages de la membrure dont le goudron se fondait à la chaleur, les passagers silencieux baissaient la tête et fermaient les yeux à l'éclat du soleil frappant sur la mer plate comme un miroir.

Un homme à cheveux blancs dormait par terre à mes pieds, un gendarme suait sous son tricorne, deux soldats avaient ôté leurs sacs et s'étaient couchés dessus. Près du beaupré, le mousse regardait dans le foc et sifflait pour appeler le vent; debout, à l'arrière, le patron faisait tourner la barre.

Le vent ne venait pas. On abattit les voiles qui descendirent tout doucement en faisant sonner le fer des rocambots et affaissèrent sur les bancs leur draperie lourde; puis, chaque matelot défit sa veste, la serra sous l'avant, et tous alors recommencèrent, en poussant de la poitrine et des bras, à mouvoir les immenses avirons qui se ployaient dans leur longueur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... On avait tant tardé à partir, qu'à peine s'il y avait de l'eau dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait contre les petits cailloux du fond, et pour descendre à terre il nous fallut marcher sur une rame comme sur la corde raide.

Resserré entre la citadelle et ses remparts et coupé au milieu par un port presque vide, le Palay nous parut une petite ville assez sotte qui transsude un ennui de garnison et a je ne sais quoi d'un sous-officier qui bâille.

Ici, on ne voit plus les chapeaux de feutre noir du Morbihan, bas de forme, immenses d'envergure et abritant les épaules. Les femmes n'ont pas ces grands bonnets blancs qui s'avancent devant leur visage comme ceux des religieuses et, par derrière, retombent jusqu'au milieu du dos, vêtant ainsi chez les petites filles la moitié du corps. Leurs robes sont privées du large galon de velours appliqué sur l'épaule qui, dessinant le contour de l'omoplate, va se perdre sous les aisselles. Leurs pieds non plus ne portent point ces souliers découverts, ronds du bout, hauts de talon et ornés de longs rubans noirs qui frôlent la terre. C'est, comme partout, des figures qui se ressemblent, des costumes qui n'en sont pas, des bornes, des pavés et même un trottoir.

Était-ce la peine de s'être exposés au mal de mer, que nous n'avions pas eu d'ailleurs, ce qui nous rendait indulgents, pour n'avoir à contempler que la citadelle, dont nous nous soucions fort peu, le phare, dont nous nous inquiétions encore moins, ou le rempart de Vauban qui nous ennuyait déjà. Mais on nous avait parlé des roches de Belle-Isle. Incontinent donc, nous dépassâmes les portes et, coupant net à travers champs, rabattîmes sur le bord de la mer.

Nous ne vîmes qu'une grotte, une seule (le jour baissait), mais qui nous parut si belle (elle était tapissée de varechs et de coquilles et avait des gouttes d'eau qui tombaient d'en haut) que nous résolûmes de rester le lendemain à Belle-Isle pour en chercher de pareilles, s'il y en avait, et nous repaître à loisir les yeux du régal de toutes ces couleurs.

Le lendemain, sitôt qu'il fit jour, ayant rempli une gourde, fourré dans un de nos sacs un morceau de pain avec une tranche de viande, nous prîmes la clef des champs, et, sans guide ni renseignement quelconque (c'est là la bonne façon), nous nous mîmes à marcher, décidés à aller n'importe où, pourvu que ce fût loin, et à rentrer n'importe quand, pourvu que ce fût tard.

Nous commençâmes par un sentier dans les herbes; il suivait le haut de la falaise, montait sur ses pointes, descendait dans ses vallons et se continuait dessus en faisant comme elle le tour de l'île.

Quand un éboulement l'avait coupé, nous remontions plus loin dans la campagne, et, nous réglant sur l'horizon de la mer, dont la barre bleue touchait le ciel, nous regagnions ensuite le haut de la crête que nous retrouvions à l'improviste ouvrant son abîme à nos côtés. La pente à pic sur le sommet de laquelle nous marchions ne nous laissait rien voir du flanc des rochers; nous entendions seulement au-dessous de nous le grand bruit battant de la mer.

Quelquefois la roche s'ouvrait dans toute sa grandeur, montrait subitement ses deux pans presque droits que rayaient des couches de silex et où avaient poussé de petits bouquets jaunes. Si on jetait une pierre, elle semblait quelque temps suspendue, puis se heurtait aux parois, déboulait en ricochant, se brisait en éclats, faisait rouler de la terre, entraînait des cailloux, finissait sa course en s'enfouissant dans les graviers, et on entendait crier les cormorans qui s'envolaient.

Souvent les pluies d'orage et les dégels avaient chassé dans ces gorges une partie des terrains supérieurs qui, s'y étant écoulés graduellement, en avaient adouci la pente, de manière à y pouvoir descendre. Nous nous risquâmes dans l'une d'elles, et, nous laissant glisser sur le derrière en nous enrayant des pieds et nous retenant des mains, nous arrivâmes enfin au bas du beau sable mouillé.

La marée baissait, mais il fallait pour passer attendre le retrait des vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches, à fleur d'eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s'envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte. Quand une vague s'était retirée sur le sable, aussitôt les courants s'entre-croisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs remuaient leurs lanières gluantes; l'eau débordait des petits cailloux, sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se séchant au soleil, blanchissait sa teinte jaune.

Dès qu'il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les roches, nous continuions devant nous. Elles augmentaient bientôt leur amoncellement désordonné, bousculées, entassées, renversées l'une sur l'autre. Nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.

La falaise était haute, si haute qu'on en avait presque peur quand on levait la tête. Elle nous écrasait de sa placidité formidable et elle nous charmait pourtant; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne s'en lassaient pas.

Il passa une hirondelle, nous la regardâmes voler; elle venait de la mer; elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l'air fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et semblaient jouir de se développer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise, monta toujours et disparut.

Cependant nous rampions sur les rochers, dont chaque détour de la côte nous renouvelait la perspective. Ils s'interrompaient par moment, et alors nous marchions sur des pierres carrées, plates comme des dalles, où des fentes se prolongeant presque symétriques semblaient les ornières de quelque antique voie d'un autre monde.

De place en place, immobiles comme leur fond verdâtre, s'étendaient de grandes flaques d'eau qui étaient aussi limpides, aussi tranquilles, et ne remuaient pas plus qu'au fond des bois, sur son lit de cresson, à l'ombre des saules, la source la plus pure; puis, de nouveau, les rochers se présentaient plus serrés, plus accumulés. D'un côté, c'était la mer dont les flots sautaient dans les basses roches; de l'autre, la côte droite, ardue, infranchissable.

Fatigués, étourdis, nous cherchions une issue; mais toujours la falaise s'avançait devant nous, et les rochers, étendant à l'infini leurs sombres masses de verdure, faisaient succéder de l'un à l'autre leurs têtes inégales qui grandissaient en se multipliant comme des fantômes noirs sortant de dessous terre.

Nous roulions ainsi à l'aventure, quand nous vîmes tout à coup, serpentant en zigzag dans la roche, une valleuse qui nous permettait, comme par une échelle, de regagner la rase campagne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... N'importe, c'est toujours un plaisir, même quand la campagne est laide, que de se promener à deux tout au travers, en marchant dans les herbes, en traversant les haies, en sautant les fossés, abattant des chardons avec votre bâton, arrachant avec vos mains les feuilles et les épis, allant au hasard comme l'idée vous pousse, comme les pieds vous portent, chantant, sifflant, causant, rêvant, sans oreille qui vous écoute, sans bruit de pas derrière vos pas, libres comme au désert!

Ah! de l'air! de l'air! de l'espace encore! Puisque nos âmes serrées étouffent et se meurent sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits captifs, comme l'ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et se heurtent contre ses murs, donnez au moins à nos narines le parfum de tous les vents de la terre, laissez s'en aller mes yeux vers tous les horizons!

Aucun clocher ne montrait au loin son toit reluisant d'ardoises, pas un hameau n'apparaissait au revers d'un pli de terrain, ajustant dans un bouquet d'arbres ses toits de chaume et ses cours carrées; on ne rencontrait personne, ni paysan qui passe, ni mouton qui broute, ni chien qui rôde.

Tous ces champs cultivés n'avaient pas l'air habité; on y travaille, on n'y vit point. On dirait que tous ceux qui les ont en profitent, mais ne les aiment pas.

Nous avons vu une ferme, nous sommes entrés dedans; une femme en guenilles nous a servi dans des tasses de grès du lait frais comme la glace. C'était un silence singulier. Elle nous regardait avidement, et nous sommes repartis.

Nous sommes descendus dans un vallon dont la gorge étroite semblait s'étendre vers la mer. De longues herbes à fleurs jaunes nous montaient jusqu'au ventre. Nous avancions en faisant de grandes enjambées. Nous entendions de l'eau couler près de nous et nous enfoncions dans la terre marécageuse. Les deux collines vinrent à s'écarter, portant toujours sur leurs versants arides un gazon ras que des lichens plaquaient par intervalles comme de grandes taches jaunes. Au pied de l'une d'elles un ruisseau passait parmi les bas rameaux des arbrisseaux rabougris qui avaient poussé sur ses bords et s'allait perdre plus loin dans une mare immobile où des insectes à grandes pattes se promenaient sur la feuille des nénuphars.

Le soleil dardait. Les moucherons bruissaient leurs ailes et faisaient courber la pointe des joncs sous le poids de leurs corps légers. Nous étions seuls tous les deux dans la tranquillité de cette solitude.

En cet endroit le vallon s'arrondissait en s'élargissant et faisait un coude sur lui-même. Nous montâmes sur une butte pour découvrir au delà; mais l'horizon s'arrêtait vite, enclos par une autre colline, ou bien étendait de nouvelles plaines. Nous prîmes courage cependant et continuâmes à avancer, tout en pensant à ces voyageurs abandonnés dans les îles, qui grimpent sur les promontoires pour apercevoir au loin quelque voile venant à eux.

Le terrain devint plus sec, les herbes moins hautes; la mer tout à coup se présenta devant nous, resserrée dans une anse étroite, et bientôt sa grève, faite de débris de madrépores et de coquilles, se mit à crier sous nos pas. Nous nous laissâmes tomber par terre, nous nous y endormîmes, épuisés de fatigue. Une heure après, réveillés par le froid, nous nous remîmes en marche, sûrs cette fois de ne pas nous perdre; nous étions sur la côte qui regarde la France, et nous avions le Palay à notre gauche. C'était sur ce rivage que nous avions vu la veille la grotte qui nous avait tant charmés. Nous ne fûmes pas longtemps à en trouver d'autres, plus hautes encore et plus profondes.

Elles s'ouvraient toujours par de grandes ogives, droites ou penchées, poussant leurs jets hardis sur d'énormes pans de rocs. Noires et veinées de violet, rouges comme du feu, brunes avec des lignes blanches, elles découvraient pour nous qui les venions voir toutes les variétés de leurs teintes et de leurs formes, leurs grâces, leurs fantaisies grandioses. Il y en avait une couleur d'argent que traversaient des veines de sang; dans une autre des touffes de fleurs ressemblant à des primevères s'étaient écloses sur des glacis de granit rougeâtre et du plafond tombaient sur le sable fin des gouttes lentes qui recommençaient toujours. Au fond de l'une d'elles, sous un cintre allongé, un lit de gravier blanc et poli, que la marée sans doute retournait et refaisait chaque jour, semblait être là pour recevoir au sortir des flots le corps de la naïade; mais sa couche est vide et pour toujours l'a perdue! Il ne reste que ces varechs encore humides où elle étendait ses beaux membres nus fatigués de la nage et sur lesquels, jusqu'à l'aurore, elle dormait au clair de lune.

Le soleil se couchait. La marée montait au fond sur les roches, qui s'effaçaient dans le brouillard bleu du soir, que blanchissait sur le niveau de la mer l'écume des vagues rebondissantes; à l'autre partie de l'horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l'air balayé comme par de grands coups de vent. Sa lumière, reflétée sur les flots, les dorait d'une moire chatoyante; se projetant sur le sable, elle le rendait brun et faisait briller dessus un semis d'acier.

A une demi-lieue vers le sud, la côte allongeait vers la mer une file de rochers. Il fallait pour les joindre recommencer une marche pareille à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fatigués, il y avait loin; mais une tentation nous poussait vers là-bas, derrière cet horizon. La brise arrivait dans le creux des pierres; les flaques d'eau se ridaient; les goémons, accrochés aux flancs des falaises, tressaillaient, et du côté d'où la lune allait venir, une clarté pâle montait de dessous les eaux.

C'était l'heure où les ombres sont longues. Les rochers étaient plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit aussi que le ciel s'agrandissait et que toute la nature changeait de visage.

Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée, ni s'il y aurait plus tard un passage pour gagner terre. Nous avions besoin jusqu'au bout d'abuser de notre plaisir et de le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue, sans obstacle. Une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d'une volupté robuste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent et nous avions du plaisir à toucher les herbes avec nos mains. Aspirant l'odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout ce qu'il y avait de couleurs, de rayons, de murmures: le dessin des varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues, les découpures du rivage, la voix de l'horizon; et puis, c'était la brise qui passait comme d'invisibles baisers qui nous coulaient sur la figure, le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une poudre d'or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous nous roulions l'esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles; quelque chose de la vie des éléments émanant d'eux-mêmes, sans doute, à l'attraction de nos regards, arrivait jusqu'à nous et, s'y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. A force de nous en pénétrer, d'y entrer, nous devenions nature aussi, nous nous diffusions en elle, elle nous reprenait, nous sentions qu'elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l'emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l'amour, on souhaite plus de mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d'yeux pour voir, plus d'âme pour aimer; nous étalant dans la nature dans un ébattement plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent aller jusqu'au sein des rochers, jusqu'au fond des mers, jusqu'au bout du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots, s'allument les étoiles; que nos oreilles ne pussent entendre graviter dans la terre la fermentation des granits, la sève pousser dans les plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l'Océan. Et dans la sympathie de cette effusion contemplative, nous aurions voulu que notre âme, irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elles, et, se variant toujours, toujours pousser au soleil de l'éternité ses métamorphoses!

Mais l'homme n'est fait pour goûter chaque jour que peu de nourriture, de couleurs, de sons, de sentiments, d'idées. Ce qui dépasse la mesure le fatigue ou le grise; c'est l'idiotisme de l'ivrogne, c'est la folie de l'extatique. Ah! que notre verre est petit, mon Dieu! que notre soif est grande! que notre tête est faible! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Pour nous en retourner à Quiberon, il fallut, le lendemain, nous lever avant sept heures, ce qui exigea du courage. Encore raides de fatigue et tout grelottants de sommeil, nous nous empilâmes dans la barque, en compagnie d'un cheval blanc, de deux voyageurs pour le commerce, du même gendarme borgne et du même fusilier qui, cette fois, ne moralisait personne. Gris comme un cordelier et roulant sous les bancs, il avait fort à faire pour retenir son shako qui lui vacillait sur la tête et pour se défendre de son fusil qui lui cabriolait dans les jambes. Je ne sais qui de lui ou du gendarme était le plus bête des deux. Le gendarme n'était pas ivre, mais il était stupide. Il déplorait le peu de tenue du soldat, il énumérait les punitions qu'il allait recevoir, il se scandalisait de ses hoquets, il se formalisait de ses manières. Vu de trois quarts, du côté de l'œil absent, avec son tricorne, son sabre et ses gants jaunes, c'était, certes, un des plus tristes aspects de la vie humaine. Un gendarme est, d'ailleurs, quelque chose d'essentiellement bouffon, que je ne puis considérer sans rire; effet grotesque et inexplicable, que cette base de la sécurité publique a l'avantage de m'occasionner, avec les procureurs du roi, les magistrats quelconques et les professeurs de belles-lettres.

Incliné sur le flanc, le bateau coupait les vagues qui filaient le long du bordage en tordant de l'écume. Les trois voiles bien gonflées arrondissaient leur courbe douce. La mâture criait, l'air sifflait dans les poulies. A la proue, le nez dans la brise, un mousse chantait. Nous n'entendions pas les paroles, mais c'était un air lent, tranquille et monotone qui se répétait toujours, ni plus haut, ni plus bas, et qui se prolongeait en mourant, avec des ondulations traînantes.

Cela s'en allait doux et triste sur la mer, comme dans une âme un souvenir confus qui passe.

Le cheval se tenait debout, du mieux qu'il pouvait sur ses quatre pieds et mordillait sa botte de foin. Les matelots, les bras croisés, souriaient en regardant dans les voiles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Donc, nous allions sans mot dire, du mieux que nous pouvions, sans jamais atteindre au fond de la baie où avait l'air de se trouver Plouharnel. Nous y arrivâmes cependant. Mais là, nous tombions dans la mer. Nous avions pris le côté droit du rivage, tandis qu'on devait suivre le gauche. Il fallut rebrousser chemin et recommencer une partie de la route.

Un bruit étouffé se fit entendre. Un grelot sonna, un chapeau parut. C'était la poste d'Auray. Toujours même homme, même cheval, même sac aux lettres. Il s'en allait tranquillement vers Quiberon dont il reviendra tantôt pour s'en retourner demain. C'est l'hôte du rivage; il le passe le matin, il le repasse le soir. Sa vie est de le parcourir; lui seul l'anime, il en fait l'épisode, j'allais presque dire la grâce.

Il s'arrête; nous lui parlons deux minutes, il nous salue et il repart.

Quel ensemble que celui-là? Quel homme et quel cheval! Quel tableau! Callot, sans doute, l'aurait reproduit; il n'y avait que Cervantès pour l'écrire.

Après avoir passé sur de grandes parties de roc qu'on a essayé d'aligner dans la mer, pour raccourcir la route, en coupant le fond de la baie, nous arrivâmes enfin à Plouharnel.

Le village était tranquille, les poules gloussaient dans les rues et, dans les jardins enclos de murs de pierres sèches, les orties ont poussé au milieu de carrés d'avoine.

Comme nous étions devant la maison de notre hôte, assis à prendre l'air, un vieux mendiant a passé. Il était en guenilles, grouillant de vermine, rouge comme du vin, hérissé, suant, la poitrine débraillée, la bouche baveuse. Le soleil reluisait sur ses haillons, sa peau violette et presque noire semblait transsuder du sang. Il beuglait d'une voix terrible en frappant à coups redoublés contre la porte d'une maison voisine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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