‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

..... Quimper, quoique centre de la vraie Bretagne, est distinct d'elle. Sa promenade d'ormeaux, le long de la rivière, qui coule entre quais et porte bateaux, la rend fort coquette, et le grand hôtel de la préfecture, recouvrant à lui seul le petit delta de l'ouest, lui donne une tournure toute française et administrative. Vous vous apercevez que vous êtes dans un chef-lieu de département, ce qui vous rappelle aussitôt les divisions par arrondissements, avec les grandes, moyennes et petites vicinalités, les comités d'instruction primaire, les caisses d'épargne, les conseils généraux et autres inventions modernes qui enlèvent toujours aux lieux qui en sont doués quelque peu de couleur locale pour le voyageur naïf qui la rêve.

N'en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin, comme le nom même du ridicule et de l'encroûtement provincial, c'est un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d'autres plus respectés. Vous n'y retrouvez pas, il est vrai, les fantaisies de Quimperlé, le luxe de ses herbes, le tapage de ses couleurs; mais je sais peu de choses d'un aspect aussi agréable que cette allée qui s'en va indéfiniment au bord de l'eau et sur laquelle l'escarpement presque à pic d'une montagne toute proche déverse l'ombre foncée de sa verdure plantureuse.

On n'est pas longtemps à faire le tour de semblables cités, à les connaître jusque dans leurs replis les plus intimes et l'on y découvre parfois des coins qui arrêtent et vous mettent le cœur en joie. Les petites villes, en effet, comme les petits appartements, paraissent d'abord plus chaudes et plus commodes à vivre. Mais restez sur votre illusion. Les seconds ont plus de vents coulis qu'un palais, et dans les premières il y a plus d'ennui qu'au désert.

En revenant vers l'hôtel par un de ces bons sentiers comme nous les aimons, un de ces sentiers qui montent, descendent, tournent et reviennent, tantôt le long des murs, tantôt dans un champ, puis entre des broussailles et dans le gazon, ayant tour à tour des cailloux, des marguerites et des orties, sentiers vagabonds faits pour les pensées flâneuses et les causeries à arabesques; en revenant donc vers la ville, nous avons entendu sortir de dessous le toit d'ardoises d'un bâtiment carré des gémissements et des bêlements plaintifs. C'était l'abattoir.

Sur le seuil, un grand chien lapait dans une mare de sang et tirait lentement du bout des dents le cordon bleu des intestins d'un bœuf qu'on venait de lui jeter. La porte des cabines était ouverte. Les bouchers besognaient, les bras retroussés. Suspendu, la tête en bas, et les pieds passés par un tendon dans un bâton, tombant du plafond, un bœuf, soufflé et gonflé comme une outre, avait la peau du ventre fendue en deux lambeaux. On voyait s'écarter doucement avec elle la couche de graisse qui la doublait et successivement apparaître dans l'intérieur, au tranchant du couteau, un tas de choses vertes, rouges et noires, qui avaient des couleurs superbes. Les entrailles fumaient; la vie s'en échappait dans une fumée tiède et nauséabonde. Près de là, un veau couché par terre fixait sur la rigole de sang ses gros yeux ronds épouvantés, et tremblait convulsivement malgré les liens qui lui serraient les pattes. Ses flancs battaient, ses narines s'ouvraient. Les autres loges étaient remplies de râles prolongés, de bêlements chevrotants, de beuglements rauques. On distinguait la voix de ceux qu'on tuait, celle de ceux qui se mouraient, celle de ceux qui allaient mourir. Il y avait des cris singuliers, des intonations d'une détresse profonde qui semblaient dire des mots qu'on aurait presque pu comprendre. En ce moment, j'ai eu l'idée d'une ville terrible, de quelque ville épouvantable et démesurée, comme serait une Babylone ou une Babel de cannibales où il y aurait des abattoirs d'hommes; et j'ai cherché à retrouver quelque chose des agonies humaines, dans ces égorgements qui bramaient et sanglotaient. J'ai songé à des troupeaux d'esclaves amenés là, la corde au cou, et noués à des anneaux, pour nourrir des maîtres qui les mangeaient sur des tables d'ivoire, en s'essuyant les lèvres à des nappes de pourpre. Auraient-ils des poses plus abattues, des regards plus tristes, des prières plus déchirantes? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Étant à Quimper, nous sortîmes un jour par un côté de la ville et rentrâmes par l'autre, après avoir marché dans la campagne pendant huit heures environ.

Sous le porche de l'hôtel notre guide nous attendait. Il se mit aussitôt à courir devant nous, et nous le suivîmes. C'était un petit bonhomme en cheveux blancs, coiffé d'une casquette de toile, chaussé de souliers percés et vêtu d'une vieille redingote brune trop large qui lui flottait autour de la taille. Il bredouillait en parlant, se cognait les genoux en marchant et roulait sur lui-même; néanmoins il avançait vite et avec une opiniâtreté nerveuse, presque fébrile. De temps à autre, seulement, il arrachait une feuille d'arbre et se la collait contre la bouche pour se rafraîchir. Son métier est de courir les environs, pour aller porter les lettres ou faire des commissions. Il va ainsi à Douarnenez, à Quimperlé, à Brest, jusqu'à Rennes qui est à quarante lieues de là (voyage qu'il a exécuté une fois en quatre journées, y compris l'aller et le retour). «Toute son ambition, disait-il, est de retourner encore une fois dans sa vie à Rennes.» Et cela, sans autre but que d'y retourner, pour y retourner, afin de faire une longue course et pour pouvoir s'en vanter ensuite. Il sait toutes les routes, il connaît toutes les communes avec leurs clochers; il prend des chemins de traverse à travers champs, ouvre les barrières des cours et, en passant devant les maisons, souhaite le bonjour aux maîtres. A force d'entendre chanter les oiseaux, il s'est appris à imiter leurs cris, et, tout en marchant sous les arbres, il siffle comme eux pour charmer sa solitude.

Nous nous arrêtâmes d'abord à un quart de lieue de la ville, à Loc-Maria, ancien prieuré, jadis donné à l'abbaye de Fontevrault par Conan III. Le prieuré n'a pas, comme l'abbaye du pauvre Robert d'Arbrissel[10], été utilisé d'une ignoble manière. Il est abandonné, mais sans souillures. Son portail gothique ne retentit pas de la voix des garde-chiourmes, et s'il en reste peu de chose, l'esprit, du moins, n'éprouve ni révolte ni dégoût. Il n'y a de curieux comme détail, dans cette petite chapelle d'un vieux roman sévère, qu'un grand bénitier posé sans pilier sur le sol et dont le granit taillé à pans est devenu presque noir. Large, profond, il représente bien le vrai bénitier catholique, fait pour y plonger tout entier le corps d'un enfant, et non pas ces cuvettes étroites de nos églises dans lesquelles on trempe le bout du doigt. Avec son eau claire rendue plus limpide encore par la couche verdâtre du fond, cette végétation qui a sourdi dans le calme religieux des siècles, ses angles usés, sa lourde masse à couleur de bronze, il ressemble à un de ces rochers creusés d'eux-mêmes dans lesquels on trouve de l'eau de mer.

[10] Fondateur de l'abbaye de Fontevrault, en l'an 1099.

Quand nous eûmes bien tourné autour, nous redescendîmes vers la rivière que nous traversâmes en bateau et nous nous enfonçâmes dans la campagne.

Elle est déserte et singulièrement vide. Des arbres, des genêts, des ajoncs, des tamaris au bord des fossés, des landes qui s'étendent, et d'hommes nulle part. Le ciel était pâle; une pluie fine, mouillant l'air, mettait sur le pays comme un voile uni qui l'enveloppait d'une teinte grise. Nous allions dans des chemins creux qui s'engouffraient sous des berceaux de verdure, dont les branches réunies, s'abaissant en voûtes sur nos têtes, nous permettaient à peine d'y passer debout. La lumière arrêtée par le feuillage était verdâtre et faible comme celle d'un soir d'hiver. Tout au fond cependant on voyait jaillir un jour vif qui jouait au bord des feuilles et en éclairait les découpures. Puis on se trouvait au haut de quelque pente aride, descendant toute plate et unie, sans un brin d'herbe qui tranchât sur l'uniformité de sa couleur jaune. Quelquefois, au contraire, s'élevait une longue avenue de hêtres dont les gros troncs luisants avaient de la mousse à leurs pieds. Des traces d'ornières passaient là, comme pour mener à quelque château qu'on s'attendait à voir; mais l'avenue s'arrêtait tout à coup et la rase campagne s'étalait au bout. Dans l'écartement de deux vallons, elle développait sa verte étendue sillonnée en balafres noires par les lignes capricieuses des haies, tachée çà et là par le massif d'un bois, enluminée par des bouquets d'ajoncs, ou blanchie par quelque champ cultivé au bord des prairies qui remontaient lentement vers les collines et se perdaient dans l'horizon. Au-dessus d'elles, bien loin à travers la brume, dans un trou du ciel, apparaissait un méandre bleu, c'était la mer.

Les oiseaux se taisent ou sont absents; les feuilles sont épaisses, l'herbe étouffe le bruit des pas, et la contrée muette vous regarde comme un triste visage. Elle semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées. Elles pourront solitairement y nourrir leurs amertumes à ce lent murmure des arbres et des genêts et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d'hiver, quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles tombent des colombiers, que la lande fouette ses joncs, que les hêtres se courbent, et qu'au clair de lune le loup galope sur la neige, assis tout seul près du foyer qui s'éteint, en écoutant le vent hurler dans les longs corridors sonores, c'est là qu'il doit être doux de tirer du fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les plus oubliées.

Nous avons vu une masure en ruines où l'on entrait par un portail gothique; plus loin se dressait un vieux pan de mur troué d'une porte en ogive; une ronce dépouillée s'y balançait à la brise. Dans la cour, le terrain inégal est couvert de bruyères, de violettes et de cailloux. On distingue vaguement des anciens restes de douves; on entre quelques pas dans un souterrain comblé; on se promène là dedans, on regarde et on s'en va. Ce lieu s'appelle le temple des faux Dieux et était, à ce que l'on suppose, une commanderie de templiers.

Notre guide est reparti devant nous, nous avons continué à le suivre.

Un clocher est sorti d'entre les arbres; nous avons traversé un champ en friche, escaladé le haut bord d'un fossé; deux ou trois maisons ont paru: c'était le village de Pomelin. Un sentier fait la rue; quelques maisons, séparées entre elles par des cours plantées, composent le village. Quel calme! quel abandon plutôt! les seuils sont vides, les cours sont désertes.

Où sont les maîtres? On les dirait tous partis à l'affût, se tapir derrière les genêts pour guetter le bleu qui doit passer dans la ravine.

L'église est pauvre et d'une nudité sans pareille. Pas de beaux saints peinturlurés, pas de toiles aux murs ni au plafond, de lampe suspendue, oscillant au bout de sa longue corde droite. En un coin du chœur, une mèche, par terre, brûle dans un verre rempli d'huile. Des piliers ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue est reteinte. Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi par le feuillage d'alentour qui recouvre le toit de l'église. La porte (une petite porte en bois que l'on ferme avec un loquet) était ouverte; une volée d'oiseaux est entrée, voletant, caquetant, se collant aux murs; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour de l'autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bénitier, y ont trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis ensemble. Il n'est pas rare en Bretagne de les voir ainsi dans les églises; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de la nef; on les y laisse en paix. Lorsqu'il pleut, ils accourent; mais dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières s'égouttent, ils regagnent les champs. De sorte que pendant l'orage deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie: l'homme, pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l'oiseau, pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes naissantes de ses petits engourdis.

Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n'est pas leur misère qui émeut, puisqu'alors même qu'il n'y a personne, on dirait qu'elles sont habitées. N'est-ce pas plutôt leur pudeur qui ravit? Car, avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles semblent se faire petites et s'humilier sous le grand ciel de Dieu. Ce n'est point, en effet, une pensée d'orgueil qui les a bâties, ni la fantaisie pieuse de quelque grand de la terre en agonie. On sent, au contraire, que c'est l'impression simple d'un besoin, le cri naïf d'un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que l'âme s'est faite pour s'y étendre à l'aise à ses heures de fatigue. Plus que celle des villes, ces églises de village ont l'air de tenir au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y poser les genoux sur la même dalle. Chaque dimanche, chaque jour, en entrant et en partant, ne revoient-ils pas les tombes de leurs parents, qu'ils ont ainsi près d'eux dans la prière, comme à un foyer plus élargi d'où ils ne sont pas absents tout à fait? Ces églises ont donc un sens harmonique où, comprise entre le baptistère et le cimetière, s'accomplit la vie de ces hommes. Il n'en est pas ainsi chez nous qui, reléguant l'éternité hors barrière, exilons nos morts dans les faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.

Vers trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes près les portes de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. Il y a, au fond, une belle verrière du XVIe siècle, représentant l'arbre généalogique de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ, le sommet surmonté du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher carré figure sur chaque face un quadrilatère percé à jour, comme une lanterne, par une longue baie droite. Il ne pose pas immédiatement sur la toiture, mais, à l'aide d'une base amincie dont les quatre côtés se rétrécissent et se touchent presque, forme un angle obtus vers la crête du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces clochers-là.

Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter la chapelle de la Mère-Dieu. Comme d'ordinaire on la ferme, notre guide prit en route le gardien qui en a la clef. Il vint avec nous, emmenant par la main sa petite nièce qui s'arrêtait tout le long du chemin pour ramasser des bouquets. Il marchait devant dans le sentier. Sa mince taille d'adolescent à cambrure flexible, un peu molle, était serrée dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s'agitaient les trois rubans de velours de son petit chapeau noir qui, posé soigneusement sur le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chignon.

Au fond d'un vallon, d'un ravin plutôt, l'église de la Mère-Dieu se voile sous le feuillage des hêtres. A cette place, dans le silence de cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique que l'on croirait du XIIIe siècle et qui est du XVIe, elle a je ne sais quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des vieilles romances, où l'on armait chevalier le page qui partait pour la Terre-Sainte, un matin, au chant de l'alouette, quand les étoiles pâlissaient, et qu'à travers la grille passait la main blanche de la châtelaine que le baiser du départ trempait aussitôt de mille pleurs d'amour.

Nous sommes entrés. Le jeune homme s'est agenouillé en ôtant son chapeau, et la grosse torsade de sa chevelure blonde s'est échappée et s'est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace des plis qui la roulaient tout à l'heure, peu à peu est descendue, s'est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme. Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d'un ton doré avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque mouvement de tête qu'il faisait en priant. A ses côtés, la petite fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre. Là seulement, et pour la première fois, j'ai compris la beauté de la chevelure de l'homme et le charme qu'elle peut avoir pour des bras nus qui s'y plongent. Étrange progrès que celui qui consiste à s'écourter partout les superfétations grandioses de la nature, si bien que lorsque nous la découvrons dans toute sa vierge plénitude, nous nous en étonnons comme d'une merveille révélée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... A cinq heures du soir, enfin, nous arrivâmes à Pont-l'Abbé, enduits d'une respectable couche de poussière et de boue qui se répandit de nos vêtements sur le parquet de la chambre de notre auberge, avec une prodigalité si désastreuse, que nous étions presque humiliés du gâchis que nous faisions, rien qu'en nous posant quelque part.

Pont-l'Abbé est une petite ville fort paisible, coupée dans sa longueur par une large rue pavée. Les maigres rentiers qui l'habitent ne doivent pas avoir l'air plus nul, plus modeste et plus bête.

Il y a à voir, pour ceux qui partout veulent voir quelque chose, les restes insignifiants du château et l'église; une église qui serait passable d'ailleurs, si elle n'était encroûtée par le plus épais des badigeons qu'aient jamais rêvés les conseils de fabrique. La chapelle de la Vierge était remplie de fleurs: bouquets de jonquilles, juliennes, pensées, roses, chèvrefeuilles et jasmins, mis dans des vases de porcelaine blanche ou dans des verres bleus, étalaient leurs couleurs sur l'autel et montaient entre les grands flambeaux vers le visage de la Vierge, jusque par dessus sa couronne d'argent, d'où retombait un voile de mousseline à longs plis qui s'accrochait à l'étoile d'or du bambino de plâtre suspendu dans ses bras. On sentait l'eau bénite et le parfum des fleurs. C'était un petit coin embaumé, mystérieux, doux, à l'écart dans l'église, retraite cachée, ornée avec amour, toute propice aux exhalaisons du désir mystique et au long épanchement des oraisons éplorées.

Comprimée par le climat, amortie par la misère, l'homme reporte ici toute la sensualité de son cœur; il la dépose aux pieds de Marie, sous le regard de la femme céleste et il y satisfait, en l'excitant, cette inextinguible soif de jouir et d'aimer. Que la pluie entre par le toit, qu'il n'y ait ni bancs ni chaises dans la nef, partout vous n'en découvrirez pas moins luisante, frottée et coquette, cette chapelle de la Vierge, avec des fleurs fraîches et des cierges allumés. Là, semble se concentrer toute la tendresse religieuse de la Bretagne; voilà le repli le plus mol de son cœur; c'est là sa faiblesse, sa passion, son trésor. Il n'y a pas de fleurs dans la campagne, mais il y en a dans l'église; on est pauvre, mais la Vierge est riche, toujours belle: elle sourit pour vous, et les âmes endolories vont se réchauffer sur ses genoux, comme à un foyer qui ne s'éteint pas. On s'étonne de l'acharnement de ce peuple à ses croyances; mais sait-on tout ce qu'elles lui donnent de délectation et de voluptés, tout ce qu'il en retire de plaisir? L'ascétisme n'est-il pas un épicurisme supérieur, le jeûne, une gourmandise raffinée? La religion comporte en soi des sensations presque charnelles; la prière a ses débauches; la mortification, son délire, et les hommes qui le soir viennent s'agenouiller devant cette statue habillée y éprouvent aussi des battements de cœur et des enivrements vagues, pendant que, dans les rues, les enfants des villes, revenant de la classe, s'arrêtent rêveurs et troublés à contempler sur sa fenêtre la femme ardente qui leur fait les doux yeux.

Il faut assister à ce qu'on appelle ses fêtes, pour se convaincre du caractère sombre de ce peuple. Il ne danse pas, il tourne; il ne chante pas, il siffle. Ce soir même, nous allâmes dans un village des environs voir l'inauguration d'une aire à battre. Deux joueurs de biniou, montés sur le mur de la cour, poussaient sans discontinuer le souffle criard de leur instrument, au son duquel couraient au petit trot, en se suivant à la queue du loup, deux longues files d'hommes et de femmes qui serpentaient et s'entre-croisaient. Les files revenaient sur elles-mêmes, tournaient, se coupaient et se renouaient à des intervalles inégaux. Les pas lourds battaient le sol, sans souci de la mesure, tandis que les notes aiguës de la musique se précipitaient l'une sur l'autre dans une monotonie glapissante. Ceux qui ne voulaient plus danser s'en allaient, sans que la danse en fût troublée, et ils rentraient ensuite quand ils avaient repris haleine. Pendant près d'une heure que nous considérâmes cet étrange exercice, la foule ne s'arrêta qu'une fois, les musiciens s'étant interrompus pour boire un verre de cidre; puis les longues lignes s'ébranlèrent de nouveau et se remirent à tourner. A l'entrée de la cour, sur une table, on vendait des noix; à côté était un broc d'eau-de-vie; par terre, une barrique de cidre; non loin se tenait un particulier en casquette de cuir et en redingote verte; près de lui, un homme en veste avec un sabre suspendu par un baudrier blanc: c'était le commissaire de police de Pont-l'Abbé avec son garde-champêtre.

Bientôt M. le commissaire tira sa montre de sa poche, fit un signe au garde, qui alla parler à quelques paysans, et l'assemblée se dispersa.

Nous nous en revînmes tous quatre de compagnie à la ville, et nous eûmes dans ce trajet le loisir d'admirer encore ici une de ces combinaisons harmoniques de la Providence qui avait fait ce commissaire de police pour ce garde-champêtre et ce garde-champêtre pour ce commissaire de police. Ils étaient emboîtés, engrenés l'un dans l'autre. Le même fait leur occasionnait la même réflexion; de la même idée ils tiraient des déductions parallèles. Quand le commissaire riait, le garde souriait; quand il prenait un air grave, l'autre avait un air sombre; si la redingote disait: «il faut faire cela», la veste répondait: «j'y avais songé»; si elle continuait: «c'est nécessaire», celle-ci ajoutait: «c'est indispensable». Et les rapports de rang et d'autorité n'en restaient pas moins, malgré cette adhésion intime, respectivement distincts. Ainsi, le garde élevait la voix moins haut que le commissaire, était un peu plus petit et marchait derrière. Le commissaire, poli, important, beau parleur, se consultait, ruminait à part, causait tout seul et faisait claquer sa langue; le garde était doux, attentif, pensif, observait de son côté, poussait des interjections et se grattait le bout du nez. Chemin faisant, il s'informait des nouvelles, lui demandait des avis, sollicitait ses ordres, et le commissaire questionnait, méditait, donnait des commandements.

Nous touchions aux premières maisons de la ville, quand nous entendîmes de l'une d'elles partir des cris aigus. La rue était pleine d'une foule agitée et des gens accourus vers le commissaire en lui disant: «Arrivez, arrivez, monsieur, on se bat! Il y a deux femmes de tuées!

--Par qui?--On n'en sait rien.--Pourquoi?--Elles saignent.--Mais comment?--Avec un râteau.--Où est l'assassin?--L'une à la tête, l'autre au bras. Entrez, on vous attend, elles sont là.

Le commissaire entra donc, et nous à sa suite. C'était un bruit de sanglots, de cris, de paroles, une houle qui se poussait et s'étouffait. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait, on jurait, on ne voyait rien.

Le commissaire commença par se mettre en colère. Mais comme il ne parlait pas le breton, ce fut le garde qui se mit en colère pour lui et qui chassa le public de céans, en prenant tout le monde par les épaules et en le poussant à la porte.

Lorsqu'il n'y eut plus dans la pièce qu'une douzaine de personnes environ, nous parvînmes à distinguer dans un coin un lambeau de chair qui pendait à un bras et une masse noire comme une chevelure sur laquelle coulaient des gouttes de sang. C'étaient la vieille femme et la jeune fille blessées dans la bagarre. La vieille, qui était sèche et grande et portait une peau bistrée, plissée comme du parchemin, se tenait debout avec son bras gauche dans sa main droite, geignait à peine et n'avait pas l'air de souffrir; mais la jeune fille pleurait. Assise, écartant les lèvres, baissant la tête, et les mains à plat sur les genoux, elle tremblait convulsivement et sanglotait tout bas. A toutes les questions qu'on leur faisait, elles ne répondaient que par des plaintes, et les témoignages de ceux qui avaient vu donner les coups ne concordant même pas entre eux, il fut impossible de connaître ni qui avait battu, ni pourquoi on avait battu. Les uns disaient que c'était un mari qui avait surpris sa femme; d'autres, que c'étaient les femmes qui s'étaient disputées et que le maître de la maison avait voulu les assommer pour les faire taire. On ne savait rien de précis. M. le commissaire en était fort perplexe et le garde tout interdit.

Le médecin du pays étant absent, ou ces bonnes gens ne voulant pas s'en servir, parce que cela coûtait trop cher, nous eûmes l'aplomb d'offrir «le secours de nos faibles talents», et nous courûmes chercher notre nécessaire de voyage avec un bout de sparadrap, une bande et de la charpie que nous avions, en prévision d'accident, fourrés au fond de notre sac.

C'eût été, ma foi, un beau spectacle pour nos amis que de nous voir étalant doctoralement sur la table de ce gîte notre bistouri, nos pinces et nos trois paires de ciseaux, dont une à branches de vermeil. Le commissaire admirait notre philanthropie, les commères nous regardaient en silence, la chandelle jaune coulait dans son chandelier de fer et allongeait sa mèche, que le garde mouchait avec ses doigts. La bonne femme fut pansée la première. Le coup avait été consciencieusement donné: le bras dénudé montrait l'os, et un triangle de chair d'environ quatre pouces de longueur retombait en manchette. Nous tâchâmes de remettre le morceau à sa place en l'ajustant exactement sur les bords de la plaie, puis nous serrâmes le tout avec une bande. Il est très possible que cette compression violente ait causé la gangrène et que la patiente en soit morte.

On ne savait au juste ce qu'avait la jeune fille. Le sang coulait dans ses cheveux, sans qu'on pût voir d'où il venait; il se figeait dessus par plaques huileuses et filait le long de la nuque. Le garde, notre interprète, lui dit d'ôter le bandeau de laine qui la coiffait; elle le dénoua par un seul mouvement de main, et toute sa chevelure, d'un noir mat et sombre, se déroula comme une cascade avec les fils sanglants qui la rayaient en rouge. Écartant délicatement ses beaux cheveux mouillés qui étaient doux, épais, abondants, nous aperçûmes en effet, sur l'occiput, une bosse grosse comme une noix, percée d'un trou ovale. Nous rasâmes la peau tout à l'entour; après avoir lavé et étanché la plaie, nous fîmes fondre du suif sur de la charpie et nous l'adaptâmes sur la blessure à l'aide de bandelettes de diachylon. Une compresse mise par-dessus fut retenue par le bandeau, recouvert lui-même par le bonnet.

Sur ces entrefaites, le juge de paix survint. La première chose qu'il fit fut de demander le râteau, et la seule dont il s'inquiéta fut de le regarder et de le contempler sous tous les sens. Il le prenait par le manche, il en comptait les dents, il le brandissait, l'essayait, en faisait sonner le fer et ployer le bois.

--Est-ce bien là, disait-il, l'instrument de l'attentat? Jérôme, en êtes-vous convaincu?

--On le dit, monsieur.

--Vous n'y étiez pas, monsieur le commissaire?

--Non, monsieur le juge de paix.

--Je voudrais savoir si c'est avec un râteau que les coups ont été portés, ou si ce n'est pas plutôt avec un instrument contondant. Quel est le malfaiteur? Ce râteau, d'abord, lui appartenait-il ou était-il à un autre? Est-ce bien avec cela qu'on a blessé ces femmes? N'est-ce pas plutôt, comme je le répète, avec un instrument contondant? Veulent-elles porter plainte? Dans quel sens dois-je faire mon rapport? Qu'en dites-vous, monsieur le commissaire?

Les malheureuses ne répondaient rien, si ce n'est qu'elles souffraient toujours; et quant à requérir la vengeance des lois, on leur laissa la nuit pour y réfléchir. La jeune fille pouvait à peine parler et la vieille avait également les idées fort confuses, vu qu'elle était ivre, à ce que disaient les voisins; ce qui nous expliqua l'insensibilité qu'elle avait montrée pendant que nous la soulagions.

Après nous avoir fouillé des yeux le mieux qu'ils purent, pour savoir qui nous étions, les autorités de Pont-l'Abbé nous souhaitèrent le bonsoir, en nous remerciant «des services que nous avions rendus au pays». Nous remîmes notre nécessaire dans notre poche, et le commissaire s'en alla avec son garde, le garde avec son sabre, le juge de paix avec le râteau... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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