‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 22 sur 36 · I

I

La nuit, l'hiver, quand la neige tombe lentement comme des larmes blanches du ciel, c'est ma voix qui chante dans l'air et fait germer les cyprès en passant dans leur feuillage.

Alors je m'arrête un instant dans ma course, je m'assieds sur les tombes froides, et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés, tandis que les morts sont endormis, tandis que les arbres se penchent, tandis que tout pleure ou tout sommeille, mes yeux brûlés regardent les nuages blancs qui se déploient et s'allongent au ciel, comme des linceuls qu'on étendrait sur des géants.

Oh! combien de nuits, de siècles et d'années se sont ainsi passés! J'ai tout vu naître et j'ai tout vu périr!

A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma faux. Je suis éternelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui l'endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens, tenant dans un pan de mon linceul toute l'herbe que j'ai fauchée, et puis je la jette aux vents!

Page 1