‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 26 sur 36 · VIII

VIII

Satan, je t'aime! Toi seul tu comprends peut-être mes joies et mes délires. Mais, plus heureux, un jour, quand le monde ne sera plus, tu pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.

Et moi qui ai tant vécu, tant travaillé, qui n'ai eu que de chastes amours et d'austères pensées, il faudra durer. L'homme a le tombeau, la gloire a l'oubli, le jour se repose dans la nuit, mais moi!

Et je suis seule dans ma route parsemée d'ossements, bordée de ruines! Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d'enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l'écho de la même vague qui vient mordre le monde!

SATAN.

Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse l'égaler, ô toi! qui un jour l'abattras à son tour, quand tu auras terrassé l'univers sous les pieds de ton cheval!

Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s'échappera de tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les âmes, sorties de leur séjour, erreront dans l'abîme, s'entre-choqueront, se briseront avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l'enfer! Tu pourras renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d'émeraudes et de diamants; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que tu auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu pourras broder ta selle avec toutes les étoiles de l'empyrée, et puis tu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu'il n'y aura plus qu'un grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches, alors tu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne du ciel, et tu te lanceras dans l'abîme! Ta chute, dût-elle durer un million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le chaos d'autres mondes.

LA MORT.

Tu n'as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace.

SATAN.

Non, mais c'est une fièvre ardente et sans relâche; c'est une lave qui brûle les autres et qui me leurre.

Toi, au moins, tu n'as qu'à abattre. Mais moi je fais naître et je fais vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l'État et du cœur.....

..... Il faut que je sois partout. Je fais résonner l'argent, briller les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes, aux ministres, des mots d'amour, de gloire, d'ambition. A la fois je suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre une île, j'y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j'y suis avant les deux hommes qui s'y entre-gorgeront pour se le disputer. En même temps je m'étale sur le sopha usé de la courtisane et sur la litière parfumée des empereurs. La haine, l'envie, l'orgueil, la colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour je travaille. Tandis qu'on brûle les chrétiens, je me vautre avec la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me désespère dans la misère, je rugis dans l'orgueil.

Enfin j'ai fini par croire que j'étais le monde et que tout ce que je voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou, je perds mon bon sens et je fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m'aime, ni le ciel dont je suis le fils, ni l'enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu! Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie! Jamais non plus mes yeux n'ont de sommeil, jamais mon âme n'a de repos. Toi, au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais moi j'ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j'ai l'âme plus large que sa colère, je sens qu'un de mes soupirs pourrait aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine où il brûlerait comme je brûle.

Quand donc, Seigneur, ta trompette sonnera-t-elle? Il me semble qu'une large harmonie planera alors sur les collines et les océans, car je souffrirais avec toute l'humanité; les cris et les sanglots apaiseront le bruit des miens! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Une cohorte de squelettes montés sur des chars s'avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s'en allaient rapidement avec la poussière et les vents.

«Tiens! Voilà Rome, l'éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son Colisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.

«Écoute! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand poète que la terre ait eu.»

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevaux. Le sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son linceul ondulait et flottait en larges plis. Il tournait aussi dans la carrière, des cris à la bouche et les yeux en feu:

«Vite! vite! Plus vite encore! Je veux que vos pieds brûlent le sable, que vos naseaux jettent une écume à blanchir vos poitrails. Eh quoi? Les roues ne fument pas encore! Entendez-vous les fanfares qui résonnent jusqu'à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de joie? Tenez! Voilà le safran qu'on jette à pleines mains et qui tombe dans mes cheveux; voilà le sable déjà mouillé de parfums. Oh! comme mon char roule bien, comme vos cous s'allongent sous vos rênes dorées! Allons, plus vite! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent parle et crie: triomphe, triomphe! Allons, plus vite, plus vite! Voilà qu'on applaudit, qu'on trépigne, qu'on s'agite. C'est Jupiter qui va dans le ciel! Vite, vite, encore plus vite!»

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de la poussière de sang se mêlaient dans l'espace; sa course vagabonde cassait les tombes et les cadavres réveillés qui se pliaient en deux sous les roues de son char.

Il descendit.

«Maintenant, que six cents de mes femmes exécutent en silence des danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses, dans ma baignoire de porphyre. Et puis, elles viendront toutes avec moi, oui, toutes, toutes!

«Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu'elles forment un cercle en dansant, qu'elles s'entrelacent, et que de tous côtés on voie leurs croupes d'albâtre passer et repasser et se plier mollement, comme, le soir, les roseaux de l'Inde, dans l'eau amoureuse d'une mer parfumée!

«Et je donnerai l'empire, les mers, le Sénat, l'Olympe, le Capitole à celle qui m'aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me sourire et m'entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m'endormir de ses chants d'amour et puis me réveiller par des transports de feu, par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que Rome se taise cette nuit, que le bruit d'aucune barque ne trouble les eaux du Tibre; car j'aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et à entendre les voix de femme y résonner; je veux qu'à travers mes draperies passent des vents embaumés; ah! je veux mourir d'amour, de volupté, d'ivresse!

«Et tandis que je mangerai des mets que moi seul mange, et qu'on chantera, et que des filles découvertes jusqu'à la ceinture me serviront des plats d'or et se pencheront pour me voir, on égorgera quelqu'un; car j'aime, et c'est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m'assoupiront à table.

«Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel et le fleuve roulera des flots de feu.....

«..... Plus tard, je veux faire un plancher d'aloès sur la mer d'Italie et tout Rome viendra y chanter. Les voiles seront de pourpre, j'aurai un lit de plumes d'aigles et j'y tiendrai dans mes bras, à la vue du monde entier, la plus belle femme de l'empire et on applaudira de voir les jouissances d'un dieu. Alors la tempête grondera en vain sous moi; j'étoufferai sa colère sous mes pieds et le bruit de mes baisers apaisera celui des vagues.

«..... Eh quoi? Vindex se révolte, mes légions m'abandonnent, mes femmes fuient effrayées dans les galeries? Tout pleure et se tait; le tonnerre seul fait entendre sa voix. Est-ce que je vais mourir?»

LA MORT.

A l'instant!

NÉRON.

Et il faudra abandonner mes nuits pleines de voluptés, mes jours remplis de festins, de délices, de spectacles, mes triomphes, mes chars et la foule?

LA MORT.

Tout, tout!

SATAN.

Hâte-toi, maître du monde! On va venir, on va t'égorger. Que l'empereur sache mourir!

NÉRON.

Mourir! A peine ai-je vécu! Oh! comme j'accomplirais de grandes choses, à faire trembler l'Olympe! Je finirais par combler l'Océan et me promènerais dessus en quadrige triomphal. J'ai encore envie de vivre, j'ai besoin encore de voir le soleil, le Tibre, les campagnes, le cirque au sable d'or! Ah! je veux vivre!

LA MORT.

Je te donnerai un drap dans la tombe, un lit éternel plus doux et plus tranquille que tes coussins d'empereur.

NÉRON.

Oui, je suis bien lent à mourir!

LA MORT.

Eh bien, meurs!

Et elle l'emporte dans les plis de son linceul qu'elle secoue sur la terre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

NOVEMBRE

FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE

«Pour niaiser et fantastiquer.»

(MONTAIGNE)

1842.

Cet opuscule, qui n'excède pas les proportions d'une Nouvelle, est écrit sous la forme d'une biographie complétée plus tard par un ami. Il est presque en entier rempli par une étude psychologique, dont le premier des trois fragments qu'on va lire résume la tendance générale ainsi que les inspirations de l'auteur à cette époque de sa jeunesse. Les deux autres extraits sont empruntés à l'unique épisode qui interrompe l'analyse et dont l'héroïne est une courtisane restée inoubliée.

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