I
..... Quelquefois, n'en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d'un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le sang me fouettait la figure, mes artères m'étourdissaient, ma poitrine semblait se rompre. Je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j'étais ivre, j'étais fou. Je m'imaginais être grand; je m'imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements, c'était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles.
A ce dieu magnifique j'ai immolé toutes les heures de ma jeunesse. J'avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de divin. Le temple est resté vide; l'ortie a poussé entre les pierres, les piliers s'écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids!
N'usant point de l'existence, l'existence m'usait. Mes rêves me fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J'étais un chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se manifester, ni que faire d'eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et attendaient leur moule.
J'étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons; les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d'or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs et des cadavres verdis par la peste.
J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante; je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardaient l'Asie! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .