VIII
THÉATRE
LE CANDIDAT.--LE CHATEAU DES CŒURS
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE SAINT-BENOIT, 7
1885
TOUS DROITS RÉSERVÉS
LE CANDIDAT
COMÉDIE EN QUATRE ACTES
REPRÉSENTÉE
SUR LE THÉATRE DU VAUDEVILLE
LES 11, 12, 13 ET 14 MARS 1874
PERSONNAGES. ACTEURS.
ROUSSELIN, 56 ans MM. Delannoy. MUREL, 34 ans GOUDRY. GRUCHET, 60 ans SAINT-GERMAIN. JULIEN DUPRAT, 24 ans TRAIN. Le comte de BOUVIGNY, 65 ans THOMASSE. ONÉSIME, son fils, 20 ans RICHARD. DODART, notaire, 60 ans MICHEL. PIERRE, domestique de M. Rousselin CH. JOLIET. Mme ROUSSELIN, 38 ans MMes H. NEVEUX. LOUISE, sa fille, 18 ans J. BERNHARDT. Miss ARABELLE, institutrice, 30 ans DAMAIN. FÉLICITÉ, bonne de Gruchet BOUTHIÉ. MARCHAIS MM. ROYER. HEURTELOT LACROIX. LEDRU CORNAGLIA. HOMBOURG COLSON. VOINCHET MOISSON. BEAUMESNIL FAUVRE. UN GARDE CHAMPÊTRE BOURCE. LE PRÉSIDENT DE LA RÉUNION ÉLECTORALE JACQUIER. UN GARÇON DE CAFÉ VAILLANT. UN MENDIANT JOURDAN.
Paysans, ouvriers, etc.
L'action se passe en province.
Les mots entre deux crochets ont été supprimés par la censure.
ACTE PREMIER
Chez M. Rousselin.--Un jardin.--Pavillon à droite.--Une grille occupant le côté gauche.
SCÈNE PREMIÈRE.
MUREL, PIERRE, DOMESTIQUE.
Pierre est debout, en train de lire un journal.--Murel entre, tenant un gros bouquet qu'il donne à Pierre.
MUREL.
Pierre, où est M. Rousselin?
PIERRE.
Dans son cabinet, monsieur Murel; ces dames sont dans le parc avec leur Anglaise et M. Onésime... de Bouvigny!
MUREL.
Ah! cette espèce de [séminariste][1] à moitié gandin. J'attendrai qu'il soit parti, car sa vue seule me déplaît tellement!...
[1] Pour LA CENSURE, il a fallu mettre cagot.
PIERRE.
Et à moi donc!
MUREL.
A toi aussi! Pourquoi?
PIERRE.
Un gringalet! fiérot! pingre! Et puis j'ai idée qu'il vient chez nous... (Mystérieusement.) C'est pour Mademoiselle!
MUREL, à demi-voix.
Louise?
PIERRE.
Parbleu! sans cela les Bouvigny, qui sont des nobles, ne feraient pas tant de salamalecs à nos bourgeois!
MUREL, à part.
Ah! ah! attention! (Haut.) N'oublie pas de m'avertir lorsque des messieurs, tout à l'heure, viendront pour parler à ton maître.
PIERRE.
Plusieurs ensemble? Est-ce que ce serait... par rapport aux élections?... On en cause...
MUREL.
Assez! Écoute-moi! Tu vas me faire le plaisir d'aller chez Heurtelot le cordonnier, et prie-le de ma part...
PIERRE.
Vous, le prier, monsieur Murel!
MUREL.
N'importe! Dis-lui qu'il n'oublie rien!
PIERRE.
Entendu!
MUREL.
Et qu'il soit exact! qu'il amène tout son monde!
PIERRE.
Suffit, monsieur! j'y cours! (Il sort.)
SCÈNE II.
MUREL, GRUCHET.
MUREL.
Eh! c'est monsieur Gruchet, si je ne me trompe?
GRUCHET.
En personne! Pierre-Antoine, pour vous servir.
MUREL.
Vous êtes devenu si rare dans la maison!
GRUCHET.
Que voulez-vous? avec le nouveau genre des Rousselin! Depuis qu'ils fréquentent Bouvigny,--un joli coco, encore, celui-là,--ils font des embarras!...
MUREL.
Comment?
GRUCHET, après un silence.
Vous n'avez donc pas remarqué que leur domestique maintenant porte des guêtres! Madame ne sort plus qu'avec deux chevaux, et dans les dîners qu'ils donnent,--du moins, c'est Félicité, ma servante, qui me l'a dit,--on change de couvert à chaque assiette.
MUREL.
Tout cela n'empêche pas Rousselin d'être généreux, serviable!
GRUCHET.
Oh! d'accord! plus bête que méchant! Et pour surcroît de ridicule, le voilà qui ambitionne la députation! Il déclame tout seul devant son armoire à glace, et, la nuit, il prononce en rêve des mots parlementaires.
MUREL, riant.
En effet!
GRUCHET.
Ah! c'est que ce titre-là sonne bien, député!!! Quand on vous annonce: «Monsieur un tel, député!» Alors, on s'incline. Sur une carte de visite, après le nom «député» ça flatte l'œil! Et en voyage, dans un théâtre, n'importe où, si une contestation s'élève, qu'un individu soit insolent, ou même qu'un agent de police vous pose la main sur le collet: «Vous ne savez donc pas que je suis député, monsieur!»
MUREL, à part.
Tu ne serais pas fâché de l'être, non plus, mon bonhomme!
GRUCHET.
Avec ça, comme c'est malin! Pourvu qu'on ait une maison bien montée, quelques amis, de l'entregent![2]
[2] Il y avait dans le texte de l'intrigue. LA CENSURE a préféré de l'entregent.
MUREL.
Eh! mon Dieu! quand Rousselin serait nommé!
GRUCHET.
Un moment! s'il se porte, ce ne peut être que candidat juste milieu?
MUREL, à part.
Qui sait?
GRUCHET.
Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enfin nous sommes des libéraux; votre position, naturellement, vous donne sur les ouvriers une influence!... Oh! vous poussez même à leur égard les bons offices très loin! Je suis pour le peuple, moi! mais pas tant que vous!... Non... non!
MUREL.
Bref, en admettant que Rousselin se présente?...
GRUCHET.
Je vote contre lui, c'est réglé!
MUREL, à part.
Ah! j'ai eu raison d'être discret! (Haut.) Mais avec de pareils sentiments que venez-vous faire chez lui?
GRUCHET.
C'est pour rendre service... à ce petit Julien.
MUREL.
Le rédacteur de l'Impartial?... Vous, l'ami d'un poète?
GRUCHET.
Nous ne sommes pas amis! Seulement, comme je le vois de temps à autre au cercle, il m'a prié de l'introduire chez Rousselin.
MUREL.
Au lieu de s'adresser à moi, un des actionnaires du journal! Pourquoi?
GRUCHET.
Je l'ignore!
MUREL, à part.
Voilà qui est drôle! (Haut.) Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé!
GRUCHET.
La raison?
MUREL, à part, allant et venant.
Ce Pierre qui ne revient pas! J'ai toujours peur... (Haut.) La raison? c'est que Rousselin déteste les bohèmes!
GRUCHET.
Celui-là, cependant...
MUREL.
Celui-là surtout! et même depuis huit jours... (Il tire sa montre.)
GRUCHET.
Ah çà! qui vous démange? Vous paraissez tout inquiet.
MUREL.
Certainement!
GRUCHET.
Les affaires, hein?
MUREL.
Oui! mes affaires!
GRUCHET.
Ah! je vous l'avais bien dit! ça ne m'étonne pas!...
MUREL.
De la morale, maintenant!
GRUCHET.
Dame, écoutez donc, chevaux de selle et de cabriolet, chasses, pique-niques, est-ce que je sais, moi! Que diable! quand on est simplement le représentant d'une compagnie, on ne vit pas comme si on avait la caisse dans sa poche.
MUREL.
Eh! mon Dieu, je payerai tout!
GRUCHET.
En attendant, puisque vous êtes gêné, pourquoi n'empruntez-vous pas à Rousselin?
MUREL.
Impossible!
GRUCHET.
Vous m'avez bien emprunté à moi, et je suis moins riche.
MUREL.
Oh! lui! c'est autre chose!
GRUCHET.
Comment, autre chose? un homme si généreux, serviable! (Silence.) Vous avez un intérêt, mon gaillard, à ne pas vous déprécier dans la maison.
MUREL.
Pourquoi?
GRUCHET.
Vous faites la cour à la jeune fille, espérant qu'un bon mariage...
MUREL.
Diable d'homme, va!... Oui, je l'adore. Mme Rousselin! Au nom du ciel, pas d'allusion!
GRUCHET, à part.
Oh! oh! tu l'adores. Je crois que tu adores surtout sa dot!
SCÈNE III.
MUREL, GRUCHET, MADAME ROUSSELIN au bras d'ONÉSIME, LOUISE, MISS ARABELLE, un livre à la main.
MUREL, présentant son bouquet à Mme Rousselin.
Permettez-moi, madame, de vous offrir...
MADAME ROUSSELIN, jetant le bouquet sur le guéridon, à gauche.
Merci, monsieur!
MISS ARABELLE.
Oh! les splendides gardénias!... et où peut-on trouver des fleurs aussi rares?
MUREL.
Chez moi, miss Arabelle, dans ma serre!
ONÉSIME, avec impertinence.
Monsieur possède une serre?
MUREL.
Chaude! oui, monsieur!
LOUISE.
Et rien ne lui coûte pour être agréable à ses amis!
MADAME ROUSSELIN.
Si ce n'est peut-être d'oublier ses préférences politiques.
MUREL, à Louise, à demi-voix.
Votre mère aujourd'hui est d'une froideur!...
LOUISE, de même, comme pour l'apaiser.
Oh!
MADAME ROUSSELIN, à droite, assise devant une petite table.
Ici, près de moi, cher vicomte! Approchez, monsieur Gruchet! Eh bien, a-t-on fini par découvrir un candidat! Que dit-on?
GRUCHET.
Une foule de choses, madame. Les uns...
ONÉSIME, lui coupant la parole.
Mon père affirme que M. Rousselin n'aurait qu'à se présenter...
MADAME ROUSSELIN, vivement.
Vraiment! c'est son avis?
ONÉSIME.
Sans doute! Et tous nos paysans qui savent que leur intérêt bien entendu s'accorde avec ses idées...
GRUCHET.
Cependant elles diffèrent un peu des principes de 89!
ONÉSIME, riant aux éclats.
Ah! ah! ah! Les immortels principes de 89!
GRUCHET.
De quoi riez-vous?
ONÉSIME.
Mon père rit toujours quand il entend ce mot-là.
GRUCHET.
Eh! sans 89, il n'y aurait pas de députés!
MISS ARABELLE.
Vous avez raison, monsieur Gruchet, de défendre le parlement. Lorsqu'un gentleman est là, il peut faire beaucoup de bien!
GRUCHET, à Mme Rousselin.
D'abord on habite Paris pendant l'hiver.
MADAME ROUSSELIN.
Et c'est quelque chose! Louise, rapproche-toi donc! Car le séjour de la province, n'est-ce pas, monsieur Murel, à la longue, fatigue?
MUREL, vivement.
Oui, madame! (Bas à Louise.) On y peut cependant trouver le bonheur!
GRUCHET.
Comme si cette pauvre province ne contenait que des sots!
MISS ARABELLE, avec exaltation.
Oh! non! non! Des cœurs nobles palpitent à l'ombre de nos vieux bois; la rêverie se déroule plus largement sur les plaines; dans les coins obscurs, peut-être, il y a des talents ignorés, un génie qui rayonnera! (Elle s'assied et reprend sa pose mélancolique.)
MADAME ROUSSELIN.
Quelle tirade, ma chère! Vous êtes plus que jamais en veine poétique!
ONÉSIME.
Mademoiselle, en effet, sauf un léger accent, nous a détaillé tout à l'heure le Lac de M. de Lamartine... d'une façon...
MADAME ROUSSELIN.
Mais vous connaissez la pièce?
ONÉSIME.
On ne m'a pas encore permis de lire cet auteur.
MADAME ROUSSELIN.
Je comprends! une éducation... sérieuse! (Lui passant sur les poignets un écheveau de laine à dévider.) Auriez-vous l'obligeance?... Les bras toujours étendus! fort bien!
ONÉSIME.
Oh! je sais! Et même, je suis pour quelque chose dans ce paysage en perles que vous a donné ma sœur Élisabeth!
MADAME ROUSSELIN.
Un ouvrage charmant; il est suspendu dans ma chambre! Louise, quand tu auras fini de regarder l'Illustration...
MUREL, à part.
On se méfie de moi; c'est clair!
MADAME ROUSSELIN.
J'ai admiré, du reste, les talents de vos autres sœurs, la dernière fois que nous avons été au château de Bouvigny.
ONÉSIME.
[Ma mère y recevra prochainement la visite de mon grand-oncle, l'évêque de Saint-Giraud.
MADAME ROUSSELIN.
Monseigneur de Saint-Giraud votre oncle!
ONÉSIME.
Oui! le parrain de mon père.
MADAME ROUSSELIN.
Il nous oublie, le cher comte, c'est un ingrat][3]!
[3] LA CENSURE ne permettant pas le mot évêque ni le mot monseigneur, Mme ROUSSELIN: ... Au château de Bouvigny, mais votre père nous oublie. C'est un ingrat.
ONÉSIME.
Oh! non! car il a demandé pour tantôt un rendez-vous à M. Rousselin!
MADAME ROUSSELIN, l'air satisfait.
Ah!
ONÉSIME.
Il veut l'entretenir d'une chose... Et je crois même que j'ai vu entrer tout à l'heure maître Dodart.
MUREL, à part.
Le notaire! Est-ce que déjà?...
MISS ARABELLE.
En effet! Et après est venu Marchais, l'épicier, puis M. Bondois, M. Liégeard, d'autres encore.
MUREL, à part.
Diable! qu'est-ce que cela veut dire?
SCÈNE IV.
LES MÊMES, ROUSSELIN.
LOUISE.
Ah! papa!
ROUSSELIN, le sourire aux lèvres.
Regarde-le, mon enfant! Tu peux en être fière! (Embrassant sa femme.) Bonjour, ma chérie!
MADAME ROUSSELIN.
Que se passe-t-il? cet air rayonnant...
ROUSSELIN, apercevant Murel.
Vous ici, mon bon Murel! Vous savez déjà... et vous avez voulu être le premier?
MUREL.
Quoi donc?
ROUSSELIN, apercevant Gruchet.
Gruchet aussi! ah! mes amis! C'est bien! Je suis touché! Vraiment, tous mes concitoyens!...
GRUCHET.
Nous ne savons rien!
MUREL.
Nous ignorons complètement...
ROUSSELIN.
Mais ils sont là!... ils me pressent!
TOUS.
Qui donc?
ROUSSELIN.
[Tout un comité][4] qui me propose la candidature de l'arrondissement.
[4] Il y avait dans le texte: Un comité ministériel me propose. LA CENSURE a enlevé ministériel!!!
MUREL, à part.
Sapristi! on m'a devancé!
MADAME ROUSSELIN.
Quel bonheur!
GRUCHET.
Et vous allez accepter peut-être?
ROUSSELIN.
Pourquoi pas? Je suis conservateur, moi!
MADAME ROUSSELIN.
Tu leur as répondu?
ROUSSELIN.
Rien encore! Je voulais avoir ton avis.
MADAME ROUSSELIN.
Accepte!
LOUISE.
Sans doute!
ROUSSELIN.
Ainsi vous ne voyez pas d'inconvénient?
TOUS.
Aucun.--Au contraire.--Va donc!
ROUSSELIN.
Franchement, vous pensez que je ferais bien?
MADAME ROUSSELIN.
Oui! oui!
ROUSSELIN.
Au moins, je pourrai dire que vous m'avez forcé! (Fausse sortie.)
MUREL, l'arrêtant.
Doucement! un peu de prudence.
ROUSSELIN, stupéfait.
Pourquoi?
MUREL.
Une pareille candidature n'est pas sérieuse!
ROUSSELIN.
Comment cela?
SCÈNE V.
LES MÊMES, MARCHAIS, puis MAITRE DODART.
MARCHAIS.
Serviteur à la compagnie! Mesdames, faites excuse! Les messieurs qui sont là m'ont dit d'aller voir ce que faisait M. Rousselin, et qu'il faut qu'il vienne! et qu'il réponde oui!
ROUSSELIN.
Certainement!
MARCHAIS.
Parce que vous êtes une bonne pratique, et que vous ferez un bon député!
ROUSSELIN, avec enivrement.
Député!
DODART, entrant.
Eh! mon cher, on s'impatiente, à la fin!
GRUCHET, à part.
Dodart! encore un tartufe celui-là!
DODART, à Onésime.
Monsieur votre père qui est dans la cour désire vous parler.
MUREL.
Ah! son père est là?
GRUCHET, à Murel.
Il vient avec les autres. L'œil au guet, Murel!
MUREL.
Pardon, maître Dodart. (A Rousselin.) Imaginez un prétexte... (A Marchais.) Dites que M. Rousselin se trouve indisposé, et qu'il donnera sa réponse... tantôt. Vivement! (Marchais sort.)
ROUSSELIN.
Voilà qui est trop fort, par exemple!
MUREL.
Eh! on n'accepte pas une candidature, comme cela, à l'improviste!
ROUSSELIN.
Depuis trois ans je ne fais que d'y penser!
MUREL.
Mais vous allez commettre une bévue! Demandez à Me Dodart, homme plein de sagesse, et qui connaît la localité, s'il peut répondre de votre élection.
DODART.
En répondre, non! J'y crois cependant! Dans ces affaires-là, après tout, on n'est jamais sûr de rien. D'autant plus que nous ne savons pas si nos adversaires...
GRUCHET.
Et ils sont nombreux, les adversaires!
ROUSSELIN, ahuri.
Ils sont nombreux?
MUREL.
Immensément! (A Dodart.) Vous excuserez donc notre ami qui désire un peu de réflexion. (A Rousselin.) Ah! si vous voulez risquer tout!
ROUSSELIN.
Il n'a peut-être pas tort? (A Dodart.) Oui, priez-les...
DODART.
Eh bien, monsieur Onésime? Allons!
MUREL.
Allons! il faut obéir à papa!
ROUSSELIN, à Murel qui entraîne Onésime.
Comment, vous partez aussi? Pourquoi?
MUREL.
Cela est mon secret! Tenez-vous tranquille! vous verrez!
SCÈNE VI.
ROUSSELIN, MADAME ROUSSELIN, MISS ARABELLE, GRUCHET.
ROUSSELIN.
Que va-t-il faire?
GRUCHET.
Je n'en sais rien!
MADAME ROUSSELIN.
Quelque extravagance!
GRUCHET, riant.
Oui; c'est un drôle de jeune homme! J'étais venu pour avoir la permission de vous en présenter un autre.
ROUSSELIN.
Amenez-le!
GRUCHET.
Oh! il peut fort bien ne pas vous convenir. Vous avez quelquefois des préventions. En deux mots, il se nomme M. Julien Duprat.
ROUSSELIN.
Ah! non! non!
GRUCHET.
Quelle idée!
ROUSSELIN.
Qu'on ne m'en parle pas, entendez-vous! (Apercevant sur le guéridon un journal.) J'avais pourtant défendu l'admission chez moi de ce papier! Mais je ne suis pas le maître, apparemment! (Examinant la feuille.) Oui! encore des vers!
GRUCHET.
Parbleu, puisque c'est un poète!
ROUSSELIN.
Je n'aime pas les poètes! de pareils galopins...
MISS ARABELLE, un peu haletante.
Je vous assure, monsieur, que je lui ai parlé, une fois, à la promenade, sous les quinconces; et il est... très bien!
GRUCHET.
Quand vous le recevriez!
ROUSSELIN.
Moins que jamais! (A Louise.) Moins que jamais, ma fille!
LOUISE.
Oh! je ne le défends pas!
ROUSSELIN.
Je l'espère bien... un misérable!
MISS ARABELLE, violemment.
Ah!
GRUCHET.
Mais pourquoi?
ROUSSELIN.
Parce que... Pardon, miss Arabelle! (A sa femme montrant Louise.) Oui, emmène-la! J'ai besoin de m'expliquer avec Gruchet.
SCÈNE VII.
ROUSSELIN, GRUCHET.
GRUCHET, assis sur le banc, à gauche.
Je vous écoute.
ROUSSELIN, prenant le journal.
Le feuilleton est intitulé: «Encore à elle!»
Les vieux sphinx accroupis qui sont de pierre dure Gémiraient, sous la peine horrible qu'on endure Lorsque...
Eh! je me fiche bien de tes sphinx!
GRUCHET.
Moi aussi; mais je ne comprends pas.
ROUSSELIN.
C'est la suite de la correspondance... indirecte.
GRUCHET.
Si vous vouliez vous expliquer plus clairement?
ROUSSELIN.
Figurez-vous donc qu'il y a eu mardi huit jours, en me promenant dans mon jardin, le matin, de très bonne heure;--je suis agité maintenant, je ne dors plus;--voilà que je distingue, contre le mur de l'espalier, sur le treillage...
GRUCHET.
Un homme?
ROUSSELIN.
Non, une lettre, une grande enveloppe (ça avait l'air d'une pétition) et qui portait pour adresse simplement: «A elle!» Je l'ai ouverte, comme vous pensez, et j'ai lu... une déclaration d'amour en vers, mon ami! quelque chose de brûlant... tout ce que la passion...
GRUCHET.
Et pas de signature, naturellement? Aucun indice?
ROUSSELIN.
Permettez! La première chose à faire était de connaître la personne qui inspirait ce délire, et comme elle se trouvait décrite dans cette poésie même, car on y parlait de cheveux noirs, mon soupçon d'abord s'est porté sur Arabelle, notre institutrice, d'autant plus...
GRUCHET.
Mais elle est blonde!
ROUSSELIN.
Qu'est-ce que ça fait? en vers, quelquefois, à cause de la rime, on met un mot pour un autre. Cependant, par délicatesse, vous comprenez, les Anglaises... je n'ai pas osé lui faire de questions.
GRUCHET.
Mais votre femme?
ROUSSELIN.
Elle a haussé les épaules, en me disant: «Ne t'occupe donc pas de tout ça!»
GRUCHET.
Et Julien là dedans?
ROUSSELIN.
Nous y voici! Je vous prie de noter que la susdite poésie commençait par ces mots:
Quand j'aperçois ta robe entre les orangers!
et que je possède deux orangers, un de chaque côté de ma grille,--il n'y en a pas d'autres aux environs,--c'est donc bien à quelqu'un de chez moi que la déclaration en vers est faite! A qui? à ma fille, évidemment, à Louise! et par qui? par le seul homme du pays qui compose des vers, Julien! (Mouvement de Gruchet.) De plus, si on compare l'écriture de la poésie avec l'écriture qui se trouve tous les jours sur la bande du journal, on reconnaît facilement que c'est la même.
GRUCHET, à part.
Maladroit, va!
ROUSSELIN.
Le voilà, votre protégé! que voulait-il? séduire Mlle Rousselin?
GRUCHET.
Oh!
ROUSSELIN.
L'épouser peut-être?
GRUCHET.
Ça vaudrait mieux!
ROUSSELIN.
Je crois bien! Maintenant, ma parole d'honneur, on ne respecte plus personne! L'insolent! Est-ce que je lui demande quelque chose, moi? Est-ce que je me mêle de ses affaires! Qu'il écrivaille ses articles! qu'il ameute le peuple contre nous! qu'il fasse l'apologie des bousingots de son espèce! Va, va, mon petit journaliste, cours après les héritières!
GRUCHET.
Il y en a d'autres qui ne sont pas journalistes, et qui recherchent votre fille pour son argent!
ROUSSELIN.
Hein?
GRUCHET.
Cela saute aux yeux!--On vit à la campagne, où l'on cultive les terres de ses ancêtres soi-même, par économie et fort mal. Du reste, elles sont mauvaises et grevées d'hypothèques. Huit enfants, dont cinq filles, une bossue; impossible de voir les autres pendant la semaine, à cause de leurs toilettes. L'aîné des garçons, qui a voulu spéculer sur les bois, s'abrutit à Mostaganem avec de l'absinthe. Ses besoins d'argent sont fréquents. Le cadet, Dieu merci [sera prêtre][5]; le dernier, vous le connaissez, il tapisse. Si bien que l'existence n'est pas drôle dans le castel, où la pluie vous tombe sur la nuque par les trous du plafond. Mais on fait des projets, et de temps à autre--les beaux jours, ceux-là--on s'encaque dans la petite voiture de famille disloquée, que le papa conduit lui-même, pour venir se refaire à l'excellente table de ce bon M. Rousselin, trop heureux de la fréquentation.
[5] LA CENSURE a biffé le mot prêtre sur mon manuscrit. J'ai mis: Le cadet, Dieu merci, a disparu.
ROUSSELIN.
Ah! vous allez loin; cet acharnement...
GRUCHET.
C'est que je ne comprends pas tant de respect pour eux, à moins que, par suite de votre ancienne dépendance...
ROUSSELIN, avec douleur.
Gruchet, pas un mot de cela, mon ami! pas un mot; ce souvenir...
GRUCHET.
Oh! soyez sans crainte; ils ne divulgueront rien, et pour cause!
ROUSSELIN.
Alors?
GRUCHET.
Mais vous ne voyez donc pas que ces gens-là nous méprisent parce que nous sommes des plébéiens, des parvenus! et qu'ils vous jalousent, vous, parce que vous êtes riche! L'offre de la candidature qu'on vient de vous faire--due, je n'en doute pas, aux manœuvres de Bouvigny, et dont il se targuera--est une amorce pour happer la fortune de votre fille. Mais comme vous pouvez très bien ne pas être élu...
ROUSSELIN.
Pas élu?
GRUCHET.
Certainement! Et elle n'en sera pas moins la femme d'un idiot, qui rougira de son beau-père.
ROUSSELIN.
Oh! je leur crois des sentiments...
GRUCHET.
Mais si je vous apprenais qu'ils en font déjà des gorges chaudes?
ROUSSELIN.
Qui vous l'a dit?
GRUCHET.
Félicité, ma bonne. Les domestiques, entre eux, vous savez, se racontent les propos de leurs maîtres.
ROUSSELIN
Quel propos? lequel?
GRUCHET.
Leur cuisinière les a entendus qui causaient de ce mariage mystérieusement; et, comme la comtesse avait des craintes, le comte a répondu, en parlant de vous: «Bah! il en sera trop honoré!»
ROUSSELIN.
Ah! ils m'honorent!
GRUCHET.
Ils croient la chose presque arrangée!
ROUSSELIN.
Ah! non, Dieu merci!
GRUCHET.
Ils sont même tellement sûrs de leur fait, que tout à l'heure, devant ces dames, Onésime prenait un petit air fat!
ROUSSELIN.
Voyez-vous!
GRUCHET.
Un peu plus, j'ai cru qu'il allait la tutoyer!
PIERRE, annonçant.
M. le comte de Bouvigny!
GRUCHET.
Ah!--Je me retire! Adieu, Rousselin! N'oubliez pas ce que je vous ai dit! (Il passe devant Bouvigny, le chapeau sur la tête,--tous deux échangent un regard de haine,--puis lui montre le poing par derrière.) Je te réserve un plat de mon métier, à toi!
SCÈNE VIII.
ROUSSELIN, LE COMTE DE BOUVIGNY.
BOUVIGNY, d'un ton dégagé.
L'entretien que j'ai réclamé de vous, cher monsieur, avait pour but...
ROUSSELIN, d'un geste, l'invite à s'asseoir.
Monsieur le comte...
BOUVIGNY, s'asseyant.
Entre nous, n'est-ce pas, la cérémonie est inutile? Je viens donc, presque certain d'avance du succès, vous demander la main de mademoiselle votre fille Louise pour mon fils le vicomte Onésime-Gaspard-Olivier de Bouvigny! (Silence de Rousselin.) Hein! vous dites?
ROUSSELIN.
Rien jusqu'à présent, monsieur.
BOUVIGNY, vivement.
J'oubliais! Il y a de grandes espérances, pas directes à la vérité!... et comme dot... une pension...; du reste, Me Dodart, détenteur des titres (baissant la voix), ne manquera pas... (Même silence.) J'attends.
ROUSSELIN.
Monsieur... c'est beaucoup d'honneur pour moi, mais...
BOUVIGNY, piqué.
Comment? mais!...
ROUSSELIN.
On a pu, monsieur le comte, vous exagérer ma fortune?
BOUVIGNY.
Croyez-vous qu'un pareil calcul?... et que les Bouvigny!...
ROUSSELIN.
Loin de moi cette idée! Mais je ne suis pas aussi riche qu'on se l'imagine!
BOUVIGNY, gracieux.
La disproportion en sera moins grande!
ROUSSELIN.
Cependant, malgré des revenus... raisonnables, c'est vrai, nous vivons, sans nous gêner. Ma femme a des goûts... élégants. J'aime à recevoir, à répandre le bien-être autour de moi. J'ai réparé à mes frais la route de Bugueux à Faverville. J'ai établi une école et fondé, à l'hospice, une salle de quatre lits qui portera mon nom.
BOUVIGNY.
On le sait, monsieur, on le sait!
ROUSSELIN.
Tout cela pour vous convaincre que je ne suis pas--bien que fils de banquier et l'ayant été moi-même--ce qu'on appelle un homme d'argent. Et la position de M. Onésime ne saurait être un obstacle, mais il y en a un autre. Votre fils n'a pas de métier?
BOUVIGNY, fièrement.
Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes!
ROUSSELIN.
Mais il n'est pas soldat?
BOUVIGNY.
Il attend, pour servir son pays, que le gouvernement ait changé.
ROUSSELIN.
Et en attendant?...
BOUVIGNY.
Il vivra dans son domaine, comme moi, monsieur!
ROUSSELIN.
A user des souliers de chasse, fort bien! Mais moi, monsieur, j'aimerais mieux donner ma fille à quelqu'un dont la fortune--pardon du mot--serait encore moindre.
BOUVIGNY.
La sienne est assurée!
ROUSSELIN.
A un homme qui n'aurait même rien du tout, pourvu...
BOUVIGNY.
Oh! rien du tout!
ROUSSELIN, se levant.
Oui, monsieur, à un simple travailleur, à un prolétaire.
BOUVIGNY, se levant.
C'est mépriser la naissance!
ROUSSELIN.
Soit! Je suis un enfant de la Révolution, moi!
BOUVIGNY.
Vos manières le prouvent, monsieur!
ROUSSELIN.
Et je ne me laisse pas éblouir par l'éclat des titres!
BOUVIGNY.
Ni moi par celui de l'or..., croyez-le!
ROUSSELIN.
Dieu merci, on ne se courbe plus devant les seigneurs, comme autrefois!
BOUVIGNY.
En effet, votre grand-père a été domestique dans ma maison!
ROUSSELIN.
Ah! vous voulez me déshonorer? Sortez, monsieur! La considération est aujourd'hui un privilège tout personnel. La mienne se trouve au-dessus de vos calomnies! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout à l'heure m'offrir la candidature...
BOUVIGNY.
On aurait pu me l'offrir aussi, à moi! et je l'ai, je l'aurais refusée par égard pour vous. Mais devant une pareille indélicatesse, après la déclaration de vos principes, et du moment que vous êtes un démocrate, un suppôt de l'anarchie...
ROUSSELIN.
Pas du tout!
BOUVIGNY.
Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat! Candidat conservateur, entendez-vous! et nous verrons bien lequel des deux... Je suis même le camarade du préfet qui vient d'être nommé! Je ne m'en cache pas! et il me soutiendra! Bonsoir! (Il sort.)
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul.
Mais ce furieux-là est capable de me démolir dans l'opinion, de me faire passer pour un jacobin! J'ai peut-être eu tort de le blesser. Cependant, vu la fortune des Bouvigny, il m'était bien impossible... N'importe, c'est fâcheux! Murel et Gruchet déjà ne m'avaient pas l'air si rassurés, et il faudrait découvrir un moyen de persuader aux conservateurs... que je suis... le plus conservateur des hommes... hein? qu'est-ce donc?
SCÈNE X.
ROUSSELIN, MUREL, avec une foule d'électeurs, HEURTELOT, BEAUMESNIL, VOINCHET, HOMBOURG, LEDRU, puis GRUCHET.
MUREL.
Mon cher concitoyen, les électeurs ici présents viennent vous offrir, par ma voix, la candidature du parti libéral de l'arrondissement.
ROUSSELIN.
Mais... messieurs...
MUREL
Vous aurez entièrement pour vous les communes de Faverville, Harolle, Lahoussaye, Sannevas, Bonneval, Hautot, Saint-Mathieu.
ROUSSELIN.
Ah! ah!
MUREL.
Randou, Manerville, la Coudrette! Enfin nous comptons sur une majorité qui dépassera quinze cents voix, et votre élection est certaine.
ROUSSELIN.
Ah! citoyens! (Bas à Murel.) Je ne sais que dire.
MUREL.
Permettez-moi de vous présenter quelques-uns de vos amis politiques: d'abord, le plus ardent de tous, un véritable patriote, M. Heurtelot... fabricant...
HEURTELOT.
Oh! dites cordonnier, ça ne me fait rien!
MUREL.
M. Hombourg, maître de l'hôtel du Lion d'or et entrepreneur de roulage; M. Voinchet, pépiniériste; M. Beaumesnil, sans profession; le brave capitaine Ledru, retraité.
ROUSSELIN, avec enthousiasme.
Ah! les militaires!
MUREL.
Et tous nous sommes convaincus que vous remplirez hautement cette noble mission. (Bas à Rousselin.) Parlez donc!
ROUSSELIN.
Messieurs!... non, citoyens! Mes principes sont les vôtres! et... certainement que... je suis l'enfant du pays, comme vous! On ne m'a jamais vu dire du mal de la liberté, au contraire! Vous trouverez en moi... un interprète... dévoué à vos intérêts, le défenseur... une digue contre les envahissements du Pouvoir!
MUREL, lui prenant la main.
Très bien, mon ami, très bien! Et n'ayez aucun doute sur le résultat de votre candidature! D'abord elle sera soutenue par l'Impartial!
ROUSSELIN.
L'Impartial pour moi?
GRUCHET, sortant de la foule.
Mais tout à fait pour vous! J'arrive de la rédaction. Julien est d'une ardeur! (Bas à Murel, étonné de le voir.) Il m'a donné des raisons. Je vous expliquerai. (Aux électeurs.) Vous permettez, n'est-ce pas? (A Rousselin.) Maintenant, c'est bien le moins que je vous l'amène?
ROUSSELIN.
Qui? pardon! car j'ai la tête...
GRUCHET.
Que je vous amène Julien? il a envie de venir.
ROUSSELIN.
Est-ce... véritablement nécessaire?
GRUCHET.
Oh! indispensable!
ROUSSELIN.
Eh bien, alors... oui, comme vous voudrez. (Gruchet sort.)
HEURTELOT, prenant par le coude Rousselin qu'il fait tourner sur ses talons.
Ce n'est pas tout ça, citoyen! mais la première chose quand vous serez là-bas, c'est d'abolir l'impôt des boissons!
ROUSSELIN.
Les boissons? sans doute!
HEURTELOT.
Les autres font toujours des promesses; et puis va te promener! Moi, je vous crois un brave; et tapez là dedans! (Il lui tend la main.)
ROUSSELIN, avec hésitation.
Volontiers, citoyen, volontiers!
HEURTELOT.
A la bonne heure! et il faut que ça finisse! Voilà trop longtemps que nous souffrons!
HOMBOURG.
Parbleu! on ne fait rien pour le roulage! l'avoine est hors de prix!
ROUSSELIN.
C'est vrai! l'agriculture...
HOMBOURG.
Je ne parle pas de l'agriculture! Je dis le roulage!
MUREL.
Il n'y a que cela! mais, grâce à lui, le gouvernement...
LEDRU.
Ah! le gouvernement! il décore un tas de freluquets!
VOINCHET.
Et leur tracé du chemin de fer, qui passera par Saint-Mathieu, est d'une bêtise!...
BEAUMESNIL.
On ne peut plus élever ses enfants!
ROUSSELIN.
Je vous promets...
HOMBOURG.
D'abord, les droits de la poste!...
ROUSSELIN.
Oh! oui!
LEDRU.
Quand ce ne serait que dans l'intérêt de la discipline!
ROUSSELIN.
Parbleu!
VOINCHET.
Au lieu que si on avait pris par Bonneval...
ROUSSELIN.
Assurément!
BEAUMESNIL.
Moi, j'en ai un qui a des dispositions...
ROUSSELIN.
Je vous crois!
HOMBOURG. } } Ainsi, pour louer un cabriolet... } } LEDRU. } } Je ne demande rien; cependant... } } Tous à la fois. VOINCHET. } } Ma propriété qui se trouve... } } BEAUMESNIL. } } Car enfin, puisqu'il y a des collèges... }
MUREL, élevant la voix plus haut.
Citoyens, pardon, un mot! Citoyens, dans cette circonstance où notre cher compatriote, avec une simplicité de langage que j'ose dire antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d'avoir été votre intermédiaire...;--et afin de célébrer cet événement, d'où sortiront pour le canton--et peut-être pour la France--de nouvelles destinées, permettez-moi de vous offrir, lundi prochain, un punch à ma fabrique.
LES ÉLECTEURS.
Lundi, oui, lundi!
MUREL.
Nous n'avons plus qu'à nous retirer, je crois?
TOUS, en s'en allant.
Adieu, monsieur Rousselin! A bientôt! ça ira! vous verrez!
ROUSSELIN, donnant des poignées de main.
Mes amis! Ah! je suis touché, je vous assure! Adieu! Tout à vous! (Les électeurs s'éloignent.)
MUREL, à Rousselin.
Soignez Heurtelot; c'est un meneur! (Il va retrouver, au fond, les électeurs.)
ROUSSELIN, appelant.
Heurtelot!
HEURTELOT.
De quoi?
ROUSSELIN, l'entraînant à l'écart.
Vous ne pourriez pas me faire quinze paires de bottes?
HEURTELOT.
Quinze paires?
ROUSSELIN.
Oui! et autant de souliers. Ce n'est pas que j'aille en voyage, mais je tiens à avoir une forte provision de chaussures.
HEURTELOT.
On va s'y mettre tout de suite, monsieur! A vos Ordres! (Il va rejoindre les électeurs.)
HOMBOURG.
Monsieur Rousselin, il m'est arrivé dernièrement une paire d'alezans, qui seraient des bijoux à votre calèche! Voulez-vous les voir?
ROUSSELIN.
Oui, un de ces jours!
VOINCHET.
Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le tracé du nouveau chemin de fer, de façon à ce que, prenant mon terrain par le milieu...
ROUSSELIN.
Très bien!
BEAUMESNIL.
Je vous amènerai mon fils, et vous conviendrez qu'il serait déplorable de laisser un pareil enfant sans éducation.
ROUSSELIN.
A la rentrée des classes, soyez sûr!...
HEURTELOT.
Voilà un homme celui-là! Vive Rousselin!
TOUS.
Vive Rousselin! (Tous les électeurs sortent.)
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MUREL.
ROUSSELIN se précipite sur Murel, et l'embrassant.
Ah! mon ami! mon ami! mon ami!
MUREL.
Trouvez-vous la chose bien conduite?
ROUSSELIN.
C'est-à-dire que je ne peux pas vous exprimer...
MUREL.
Vous en aviez envie, avouez-le?
ROUSSELIN.
J'en serais mort! Au bout d'un an que je m'étais retiré ici, à la campagne, j'ai senti peu à peu comme une langueur. Je devenais lourd. Je m'endormais le soir, après le dîner; et le médecin a dit à ma femme: «Il faut que votre mari s'occupe!» Alors j'ai cherché en moi-même ce que je pourrais bien faire.
MUREL.
Et vous avez pensé à la députation?
ROUSSELIN.
Naturellement! Du reste, j'arrivais à l'âge où l'on se doit ça. J'ai donc acheté une bibliothèque. J'ai pris un abonnement au Moniteur.
MUREL.
Vous vous êtes mis à travailler, enfin!
ROUSSELIN.
Je me suis fait, premièrement, admettre dans une société d'archéologie, et j'ai commencé à recevoir, par la poste, des brochures. Puis, j'ai été du conseil municipal, du conseil d'arrondissement, enfin du conseil général; et dans toutes les questions importantes, de peur de me compromettre... je souriais. Oh! le sourire, quelquefois, est d'une ressource!
MUREL.
Mais le public n'était pas fixé sur vos opinions, et il a fallu--vous ne savez peut-être pas...
ROUSSELIN.
Oui! je sais... c'est vous, vous seul!
MUREL.
Non, vous ne savez pas!
ROUSSELIN.
Si fait! ah! quel diplomate!
MUREL, à part.
Il y mord! (Haut.) Les ouvriers de ma fabrique étaient hostiles au début. Des hommes redoutables, mon ami! A présent, tous dans votre main!
ROUSSELIN.
Vous valez votre pesant d'or!
MUREL, à part.
Je n'en demande pas tant!
ROUSSELIN, le contemplant.
Tenez! vous êtes pour moi... plus qu'un frère!... comme mon enfant!
MUREL, avec lenteur.
Mais... je pourrais... l'être.
ROUSSELIN.
Sans doute! (mouvement brusque de Murel) en admettant que je sois plus vieux.
MUREL, avec un rire forcé.
Ou moi... en devenant votre gendre. Voudriez-vous?
ROUSSELIN, avec le même rire.
Farceur!... vous ne voudriez pas vous-même!
MUREL, énergiquement.
Parbleu! oui!
ROUSSELIN.
Allons donc! avec vos habitudes parisiennes!
MUREL.
Je vis en province!
ROUSSELIN.
Eh! on ne se marie pas à votre âge!
MUREL.
Trente-quatre ans, c'est l'époque!
ROUSSELIN.
Quand on a, devant soi, un avenir comme le vôtre!
MUREL.
Eh! mon avenir s'en trouverait singulièrement...
ROUSSELIN.
Raisonnons; vous êtes tout simplement le directeur de la filature de Bugneaux, représentant la compagnie flamande. Appointements: vingt mille.
MUREL.
Plus une part considérable dans les bénéfices!
ROUSSELIN.
Mais l'année où on n'en fait pas? Et puis, on peut très bien vous mettre à la porte.
MUREL.
J'irai ailleurs, où je trouverai...
ROUSSELIN.
Mais vous avez des dettes! des billets en souffrance! on vous harcèle!
MUREL.
Et ma fortune, à moi! sans compter que plus tard...
ROUSSELIN.
Vous allez me parler de l'héritage de votre tante? Vous n'y comptez pas vous-même. Elle habite à deux cents lieues d'ici, et vous êtes fâchés!
MUREL, à part.
Il sait tout, cet animal-là!
ROUSSELIN.
Bref, mon cher, et quoique je ne doute nullement de votre intelligence ni de votre activité, j'aimerais mieux donner ma fille... à un homme...
MUREL.
Qui n'aurait rien du tout, et qui serait bête!
ROUSSELIN.
Non! mais dont la fortune, quoique minime, serait certaine!
MUREL.
Ah! par exemple!
ROUSSELIN.
Oui, monsieur, à un modeste rentier, à un petit propriétaire de campagne.
MUREL.
Voilà le cas que vous faites du travail!
ROUSSELIN.
Écoutez donc! l'industrie, ça n'est pas sûr, et un bon père de famille doit y regarder à deux fois.
MUREL.
Enfin, vous me refusez votre fille?
ROUSSELIN, avec bonhomie et lui prenant la main.
Forcément! et en bonne conscience, ce n'est pas ma faute! sans rancune, n'est-ce pas? (Appelant.) Pierre! Mon buvard et un encrier! Asseyez-vous là! Vous allez préparer ma profession de foi aux électeurs. (Pierre apporte ce que Rousselin a demandé et le dépose sur la petite table, à droite.)
MUREL.
Moi! que je...
ROUSSELIN.
Nous la reverrons ensemble! Mais commencez d'abord. Avec votre verve, je ne suis pas inquiet! Ah! vous m'avez donné tout à l'heure un bon coup d'épaule... pour mon discours! Je ne vous tiens pas quitte! Est-il gentil!--Je vous laisse! Moi, je vais à mes petites affaires! Quelque chose d'enlevé, n'est-ce pas?--du feu! (Il sort.)
SCÈNE XII.
MUREL, seul.
Imbécile! Me voilà bien avancé maintenant! (A la cantonade.) Mais, vieille bête, tu ne trouveras jamais quelqu'un pour la chérir comme moi! De quelle façon me venger? ou plutôt si je lui faisais peur? C'est un homme à sacrifier tout pour être élu. Donc, il faudrait lui découvrir un concurrent! Mais lequel! (Entre Gruchet.) Ah!
SCÈNE XIII.
MUREL, GRUCHET.
GRUCHET.
Qu'est-ce qui vous prend?
MUREL.
Un remords! J'ai commis une sottise, et vous aussi.
GRUCHET.
En quoi?
MUREL.
Vous étiez tout à l'heure avec ceux qui portent Rousselin à la candidature? Vous l'avez vu!
GRUCHET.
Et même que j'ai été chercher Julien; il va venir.
MUREL.
Il ne s'agit pas de lui, mais de Rousselin; ce Rousselin, c'est un âne! Il ne sait pas dire quatre mots! et nous aurons le plus pitoyable député!
GRUCHET.
L'initiative n'est pas de moi!
MUREL.
Il s'est toujours montré on ne peut plus médiocre.
GRUCHET.
Certainement!
MUREL.
Ce qui ne l'empêche pas d'avoir une considération!... tandis que vous...
GRUCHET, vexé.
Moi, eh bien?
MUREL.
Je ne veux pas vous offenser, mais vous ne jouissez pas, dans le pays, de l'espèce d'éclat qui entoure la maison Rousselin.
GRUCHET.
Oh! si je voulais! (Silence.)
MUREL, le regardant en face.
Gruchet, seriez-vous capable de vous livrer à une assez forte dépense?
GRUCHET.
Ce n'est pas trop dans mon caractère; cependant...
MUREL.
Si on vous disait: «Moyennant quelque mille francs, tu prendras sa place, tu seras député!»
GRUCHET.
Moi, dé...
MUREL.
Mais songez donc que là-bas, à Paris, on est à la source des affaires! on connaît un tas de monde! on va soi-même chez les ministres! Les adjudications de fournitures, les primes sur les sociétés nouvelles, les grands travaux, la Bourse! on a tout! Quelle influence! mon ami, que d'occasions!
GRUCHET.
Comment voulez-vous que ça m'arrive? Rousselin est presque élu!
MUREL.
Pas encore! Il a manqué de franchise dans la déclaration de ses principes! et là-dessus la chicane est facile! Quelques électeurs n'étaient pas contents. Heurtelot grommelait.
GRUCHET.
Le cordonnier? J'ai contre lui une saisie pour après-demain!
MUREL.
Épargnez-le; il est fort! Quant aux autres, on verra. Je m'arrangerai pour que la chose commence par les ouvriers de ma fabrique... puis, s'il faut se déclarer pour vous, je me déclarerai. M. Rousselin n'ayant pas le patriotisme nécessaire, je serai forcé de le reconnaître; d'ailleurs, je le reconnais, c'est une ganache.
GRUCHET, rêvant.
Tiens! tiens!
MUREL.
Qui vous arrête? Vous êtes pour la gauche? Eh bien, on vous pousse à la Chambre de ce côté-là; et quand même vous n'iriez pas, votre candidature seule, en ôtant des voix à Rousselin, l'empêche d'y parvenir.
GRUCHET.
Comme ça le ferait bisquer!
MUREL.
Un essai ne coûte rien; peut-être quelques centaines de francs dans les cabarets.
GRUCHET, vivement.
Pas plus, vous croyez?
MUREL.
Et je vais remuer tout l'arrondissement[6], et vous serez nommé, et Rousselin sera enfoncé! Et beaucoup de ceux qui font semblant de ne pas vous connaître s'inclineront très bas en vous disant: «Monsieur le député, j'ai bien l'honneur de vous offrir mes hommages.»
[6] Nous ferons répandre que c'est un légitimiste déguisé; biffé par LA CENSURE.
SCÈNE XIV.
LES MÊMES, JULIEN, regardant de droite et de gauche.
MUREL.
Mon petit Duprat, vous ne verrez pas M. Rousselin!
JULIEN.
Je ne pourrai pas voir...
MUREL.
Non! Nous sommes brouillés... sur la politique.
JULIEN.
Je ne comprends pas! Tantôt vous êtes venu chez moi me démontrer qu'il fallait soutenir M. Rousselin, en me donnant une foule de raisons... que j'ai été redire à M. Gruchet. Il les a de suite acceptées, d'autant plus qu'il désire...
GRUCHET.
Ceci entre nous, mon cher! C'est une autre question, qui ne concerne pas Rousselin.
JULIEN.
Pourquoi n'en veut-on plus?
MUREL.
Je vous le répète, ce n'est pas l'homme de notre parti.
GRUCHET, avec fatuité.
Et on en trouvera un autre!
MUREL.
Vous saurez lequel. Allons-nous-en! On ne conspire pas chez l'ennemi.
JULIEN.
L'ennemi! Rousselin!
MUREL.
Sans doute; et vous aurez l'obligeance de l'attaquer dans l'Impartial, vigoureusement!
JULIEN.
Pourquoi cela? Je ne vois pas de mal à en dire.
GRUCHET.
Avec de l'imagination, on en trouve.
JULIEN.
Je ne suis pas fait pour ce métier!
GRUCHET.
Écoutez donc! Vous êtes venu à moi le premier m'offrir vos services, et sachant que j'étais l'ami de Rousselin, vous m'avez prié--c'est le mot--de vous introduire chez lui.
JULIEN.
A peine y suis-je que vous m'en arrachez!
GRUCHET.
Ce n'est pas ma faute si les choses ont pris tout à coup une autre direction.
JULIEN.
Est-ce la mienne?
GRUCHET.
Mais comme il était bien convenu entre nous deux que vous entameriez une polémique contre la Société des tourbières de Grumesnil-les-Arbois, président le comte de Bouvigny, en démontrant l'incapacité financière dudit sieur,--une affaire superbe dont ce gredin de Dodart m'a exclu!...
MUREL, à part.
Ah! voilà le motif de leur alliance!
GRUCHET.
Jusqu'à présent, vous n'en avez rien fait; donc, c'est bien le moins, cette fois, que vous vous exécutiez! Ce qu'on vous demande, d'ailleurs, n'est pas tellement difficile...
JULIEN.
N'importe! je refuse.
MUREL.
Julien, vous oubliez qu'aux termes de notre engagement...
JULIEN.
Oui, je sais! Vous m'avez pris pour faire des découpures dans les autres feuilles, écrire toutes les histoires de chiens perdus, noyades, incendies, accidents quelconques et rapetisser à la mesure de l'esprit local les articles des confrères parisiens, en style plat; c'est une exigence, chaque métaphore enlève un abonnement. Je dois aller aux informations, écouter les réclamations, recevoir toutes les visites, exécuter un travail de forçat, mener une vie d'idiot, et n'avoir, en quoi que ce soit, jamais d'initiative! Eh bien, une fois par hasard, je demande grâce!
MUREL.
Tant pis pour vous!
GRUCHET.
Alors il ne fallait pas prendre cette place!
JULIEN.
Si j'en avais une autre!
GRUCHET.
Quand on n'a pas de quoi vivre, c'est pourtant bien joli!
JULIEN, s'éloignant.
Ah! la misère!
MUREL.
Laissons-le bouder! Asseyons-nous, pour que j'écrive votre profession de foi.
GRUCHET.
Très volontiers! (Ils s'assoient.)
JULIEN, un peu remonté au fond.
Comme je m'enfuirais à la grâce de Dieu, n'importe où, si tu n'étais pas là, mon pauvre amour! (Regardant la maison de Rousselin.) Oh! je ne veux pas que dans ta maison aucune douleur, fût-ce la moindre, survienne à cause de moi! Que les murs qui t'abritent soient bénis! Mais... sous les acacias, il me semble... qu'une robe?... Disparue! Plus rien! Adieu. (Il s'éloigne.)
GRUCHET, le rappelant.
Restez donc; nous avons quelque chose à vous montrer!
JULIEN.
Ah! j'en ai assez de vos sales besognes! (Il sort.)
MUREL, tendant le papier à Gruchet.
Qu'en pensez-vous?
GRUCHET.
C'est très bien; merci!... Cependant...
MUREL.
Qu'avez-vous?
GRUCHET.
Rousselin m'inquiète!
MUREL.
Un homme sans conséquence!
GRUCHET.
Eh! vous ne savez pas de quoi il est capable!--au fond! Et puis, le jeune Duprat ne m'a pas l'air extrêmement chaud?
MUREL.
Son entêtement à ménager Rousselin doit avoir une cause?
GRUCHET.
Eh! il est amoureux de Louise!
MUREL.
Qui vous l'a dit?
GRUCHET.
Rousselin lui-même!
MUREL, à part.
Un autre rival! Bah! j'en ai roulé de plus solides! (Haut.) Écoutez-moi: je vais le rejoindre pour le catéchiser; vous, pendant ce temps-là, faites imprimer la profession de foi; voyez tous vos amis et trouvez-vous ici dans deux heures.
GRUCHET.
Convenu! (Il sort.)
MUREL.
Et maintenant, monsieur Rousselin, c'est vous qui m'offrirez votre fille! (Il sort.)
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente une promenade sous les quinconces.--A gauche, au deuxième plan, le café Français; à droite, la grille de la maison de Rousselin.--Au lever du rideau, un colleur est en train de coller trois affiches sur les murs de la maison de Rousselin.
SCÈNE PREMIÈRE.
HEURTELOT, MARCHAIS, LE GARDE CHAMPÊTRE, FOULE.
LE GARDE CHAMPÊTRE, à la foule.
Circulez! circulez! laissez toute la place aux proclamations!
LA FOULE.
Trop juste!
HEURTELOT.
Ah! la profession de foi de Bouvigny!
MARCHAIS.
Parbleu, puisqu'il sera nommé!
HEURTELOT.
C'est Gruchet qui sera nommé! Lisez plutôt son affiche!
MARCHAIS.
Que je la lise?...
HEURTELOT.
Oui!
MARCHAIS.
Commencez vous-même! (A part.) Il ne connaît pas ses lettres! (Haut.) Eh bien?
HEURTELOT.
Mais vous?
MARCHAIS.
Moi?...
HEURTELOT, à part.
Il ne sait pas épeler! (Haut.) Allons...
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Et ça vote!--Tenez, je vais m'y mettre pour vous! D'abord, celle du comte de Bouvigny: «Mes amis, cédant à de vives instances, j'ai cru devoir me présenter à vos suffrages...»
HEURTELOT.
Connu! A l'autre! Celle de Gruchet!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
«Citoyens, c'est pour obéir à la volonté de quelques amis que je me présente...»
MARCHAIS.
Quel farceur! assez!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Alors je passe à celle de M. Rousselin! «Mes chers compatriotes, si plusieurs d'entre vous ne m'en avaient vivement sollicité, je n'oserais...»
HEURTELOT.
Il nous embête! je vais déchirer son affiche!
MARCHAIS.
Moi aussi, car c'est une trahison!
LE GARDE CHAMPÊTRE, s'interposant.
Vous n'en avez pas le droit!
MARCHAIS.
Comment, pour soutenir l'ordre!
HEURTELOT.
Eh bien, et la liberté?
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Laissez les papiers tranquilles, ou je vous flanque au violon tous les deux!
HEURTELOT.
Voilà bien le gouvernement! Il est à nous vexer toujours!
MARCHAIS.
On ne peut rien faire!
SCÈNE II.
LES MÊMES, MUREL, GRUCHET.
MUREL, à Heurtelot.
Fidèle au poste! c'est bien! Prenez-les tous; faites-les boire!
HEURTELOT.
Oh! là-dessus!...
MUREL, aux électeurs.
Entrez! et pas de cérémonie! J'ai donné des ordres; c'est Gruchet qui régale.
GRUCHET.
Jusqu'à un certain point cependant!
MUREL, à Gruchet.
Allez donc!
LES ÉLECTEURS.
Ah! Gruchet! un bon! un solide! un patriote! (Ils entrent tous dans le café.)
SCÈNE III.
MUREL, MISS ARABELLE.
MUREL, se dirigeant vers la grille de la maison Rousselin.
Il faut pourtant que je tâche de voir Louise!
MISS ARABELLE, sortant de la grille.
Je voudrais vous parler, monsieur.
MUREL.
Tant mieux, miss Arabelle! Et Louise, dites-moi, n'est-elle pas?...
MISS ARABELLE.
Mais vous étiez avec quelqu'un?
MUREL.
Oui.
MISS ARABELLE.
M. Julien, je crois?
MUREL.
Non, Gruchet.
MISS ARABELLE.
Gruchet! Ah! bien mauvais homme! C'est vilain, sa candidature!
MUREL.
En quoi, miss Arabelle?
MISS ARABELLE.
M. Rousselin lui a prêté autrefois une somme qui n'est pas rendue. J'ai vu le papier.
MUREL, à part.
C'est donc pour cela que Gruchet en a peur!
MISS ARABELLE.
Mais M. Rousselin, par délicatesse, gentlemanry, ne voudra pas poursuivre! Il est bien bon! seulement bizarre quelquefois! Ainsi sa colère contre M. Julien...
MUREL.
Et Louise, miss Arabelle?
MISS ARABELLE.
Oh! quand elle a su votre mariage impossible, elle a pleuré beaucoup.
MUREL, joyeux.
Vraiment?
MISS ARABELLE.
Oui; et, pauvre petite! Mme Rousselin est bien dure pour elle!
MUREL.
Et son père?
MISS ARABELLE.
Il a été très fâché!
MUREL.
Est-ce qu'il regrette?...
MISS ARABELLE.
Oh! non! Mais il a peur de vous.
MUREL.
Je l'espère bien!
MISS ARABELLE.
A cause des ouvriers, et de l'Impartial, où il dit que vous êtes le maître!
MUREL, riant.
Ah! ah!
MISS ARABELLE.
Mais non, n'est-ce pas, c'est M. Julien?
MUREL.
Continuez, miss Arabelle.
MISS ARABELLE.
Oh! moi, je suis bien triste, bien triste! et je voudrais un raccommodement.
MUREL.
Cela me paraît maintenant difficile?
MISS ARABELLE.
Oh! non! M. Rousselin en a envie, je suis sûre! Tâchez! Je vous en prie!
MUREL, à part.
Est-elle drôle!
MISS ARABELLE.
C'est dans votre intérêt, à cause de Louise! Il faut que tout le monde soit content: elle, vous, moi, M. Julien!
MUREL, à part.
Encore Julien! Ah! que je suis bête; c'était pour l'institutrice; une muse et un poète, parfait! (Haut.) Je ferai ce qui dépendra de moi. Au revoir, mademoiselle!
MISS ARABELLE, saluant.
Good afternoon, Sir! (Apercevant une vieille femme qui lui fait signe de venir.) Ah! Félicité! (Elle sort avec elle.)
SCÈNE IV.
MUREL, ROUSSELIN.
ROUSSELIN, entrant.
C'est inouï, ma parole d'honneur!
MUREL, à part.
Rousselin! A nous deux!
ROUSSELIN.
Gruchet! un Gruchet, qui veut me couper l'herbe sous le pied! un misérable que j'ai défendu, nourri; et il se vante d'être soutenu par vous?
MUREL.
Mais...
ROUSSELIN.
D'où diable lui est venue cette idée de candidature?
MUREL.
Je n'en sais rien. Il est tombé chez moi comme un furieux, en disant que j'allais abjurer mes opinions.
ROUSSELIN.
C'est parce que je suis modéré! Je proteste également contre les tempêtes de la démagogie que souhaite ce polisson de Gruchet, et le joug de l'absolutisme, dont M. Bouvigny est l'abominable soutien, le gothique symbole! en un mot,--fidèle aux traditions du vieil esprit français.--je demande avant tout le règne des lois, le gouvernement du pays par le pays, avec le respect de la propriété! Oh! là-dessus, par exemple!...
MUREL.
Justement! on ne vous trouve pas assez républicain.
ROUSSELIN.
Je le suis plus que Gruchet, encore une fois! car je me prononce,--voulez-vous que je l'imprime,--pour la suppression des douanes et de l'octroi.
MUREL.
Bravo!
ROUSSELIN.
Je demande l'affranchissement des pouvoirs municipaux; une meilleure composition du jury, la liberté de la presse, l'abolition de toutes les sinécures et titres nobiliaires.
MUREL.
Très bien!
ROUSSELIN.
Et l'application sérieuse du suffrage universel! Cela vous étonne! Je suis comme ça, moi! Notre nouveau préfet qui soutient la réaction, je lui ai écrit trois lettres en manière d'avertissement! Oui, monsieur! Et je suis capable de le braver en face, de l'insulter! Vous pouvez dire ça aux ouvriers!
MUREL, à part.
Est-ce qu'il parlerait sérieusement?
ROUSSELIN.
Vous voyez donc qu'en me préférant Gruchet... car, je vous le répète, il se vante d'être soutenu par vous. Il le crie dans toute la ville.
MUREL.
Que savez-vous si je vote pour lui?
ROUSSELIN.
Comment?
MUREL.
Moi, en politique, je ne tiens qu'aux idées; or les siennes ne m'ont pas l'air d'être aussi progressives que les vôtres? Un moment! Tout n'est pas fini!
ROUSSELIN.
Non! tout n'est pas fini! et on ne sait pas jusqu'où je peux aller pour plaire aux électeurs. Aussi je m'étonne d'avoir été méconnu par une intelligence comme la vôtre.
MUREL.
Vous me comblez!
ROUSSELIN.
Je ne doute pas de votre avenir!
MUREL.
Eh bien, alors, dans ce cas-là...
ROUSSELIN.
Quoi?
MUREL.
Pour répondre à votre confiance,--j'ai un petit aveu à vous faire:--en écoutant Gruchet, c'était après ce refus, et j'ai cédé à un mouvement de rancune.
ROUSSELIN, lui tapant sur l'épaule.
Tant mieux! ça prouve du cœur.
MUREL.
Comme j'adore votre fille, je vous maudissais.
ROUSSELIN, lui prenant la main.
Ce cher ami! Ah! votre défection m'a fait une peine!...
MUREL.
Sérieusement, si je ne l'ai pas j'en mourrai!
ROUSSELIN.
Il ne faut pas mourir!
MUREL.
Vous me donnez de l'espoir?
ROUSSELIN.
Eh! eh! Après mûr examen, votre position personnelle me paraît plus avantageuse...
MUREL, étonné.
Plus avantageuse?
ROUSSELIN.
Oui, car sans compter trente mille francs d'appointements.
MUREL, timidement.
Vingt mille!
ROUSSELIN.
Trente mille! en plus, une part dans les bénéfices de la Compagnie; et puis vous avez votre tante...
MUREL.
Madame veuve Murel, de Montélimart?
ROUSSELIN.
Puisque vous êtes son héritier.
MUREL.
Avec un autre neveu, militaire!
ROUSSELIN.
Alors il y a des chances!... (Faisant le geste de tirer un coup de fusil.) Les Bédouins! (Il rit.)
MUREL, riant.
Oui, oui, vous avez raison! Les femmes, même les vieilles, changent d'idées facilement; celle-là est capricieuse. Bref! cher monsieur Rousselin, j'ai tout lieu de croire que ma bonne tante songe à moi quelquefois.
ROUSSELIN, à part.
Si c'était vrai cependant? (Haut.) Enfin, mon cher, trouvez-vous ce soir, après dîner, là, devant ma porte, sans avoir l'air de me chercher. (Il sort.)
SCÈNE V.
MUREL, seul.
Un rendez-vous pour ce soir! Mais c'est une avance, une espèce de consentement; Arabelle disait vrai.
SCÈNE VI.
MUREL, GRUCHET, puis HOMBOURG, puis FÉLICITÉ.
GRUCHET.
Me voilà! je n'ai pas perdu de temps! Quoi de neuf?--Répondez-moi.
MUREL.
Gruchet, avez-vous réfléchi à l'affaire dans laquelle vous vous embarquez?
GRUCHET.
Hein?
MUREL.
Ce n'est pas une petite besogne que d'être député.
GRUCHET.
Je le crois bien!
MUREL.
Vous allez avoir sur le dos tous les quémandeurs.
GRUCHET.
Oh! moi, mon bon, je suis habitué à éconduire les gens.
MUREL.
N'importe, ils vous dérangeront de vos affaires énormément.
GRUCHET.
Jamais de la vie!
MUREL.
Et puis, il va falloir habiter Paris. C'est une dépense.
GRUCHET.
Eh bien, j'habiterai Paris! ce sera une dépense! voilà!
MUREL.
Franchement, je n'y vois pas de grands avantages.
GRUCHET.
Libre à vous!... moi, j'en vois.
MUREL.
Vous pouvez d'ailleurs échouer.
GRUCHET.
Comment? vous savez quelque chose?
MUREL.
Rien de grave! Cependant Rousselin, eh! eh! il gagne dans l'opinion.
GRUCHET.
Tantôt, vous disiez que c'est un imbécile!
MUREL.
Ça n'empêche pas de réussir.
GRUCHET.
Alors, vous me conseillez de me démettre?
MUREL.
Non! Mais il est toujours fâcheux d'avoir contre soi un homme de l'importance de Rousselin.
GRUCHET.
Son im-por-tance!
MUREL.
Il a beaucoup d'amis, ses manières sont cordiales, enfin il plaît; et tout en ménageant les conservateurs, il pose pour le républicain.
GRUCHET.
On le connaît!
MUREL.
Ah! si vous comptez sur le bon sens du public...
GRUCHET.
Mais pourquoi tenez-vous à me décourager, quand tout marche comme sur des roulettes? Écoutez-moi: primo, sans qu'on s'en doute le moins du monde, je saurai par Félicité, ma bonne, tout ce qui se passe chez lui.
MUREL.
Ce n'est peut-être pas trop délicat ce que vous faites.
GRUCHET.
Pourquoi?
MUREL.
Ni même prudent, car on dit que vous lui avez autrefois emprunté...
GRUCHET.
On le dit? Eh bien...
MUREL.
Il faudrait d'abord lui rendre la somme.
GRUCHET.
Pour cela, il faudrait d'abord que vous me rendiez ce qui m'est dû, vous! Soyons justes!
MUREL.
Ah! devant les preuves de mon dévouement et à l'instant même où je vous gratifie d'un excellent conseil, voilà ce que vous imaginez! Mais, sans moi, mon bonhomme, jamais de la vie vous ne seriez élu; je m'éreinte, bien que je n'aie aucun intérêt...
GRUCHET.
Qui sait? Ou plutôt je n'y comprends goutte; tour à tour, vous me poussez, vous m'arrêtez! Ce que je dois à Rousselin? les autres aussi feront des réclamations! On n'est pas inépuisable. Il faudrait pourtant que je rentre dans mes avances! Et la note du café qui va être terrible,--car ces farceurs-là boivent, boivent!--Si vous croyez que je n'y pense pas! C'est un gouffre qu'une candidature! (A Hombourg, qui entre.) Hombourg! quoi encore?
HOMBOURG.
Le bourgeois est-il là?
GRUCHET.
Je n'en sais rien!
HOMBOURG.
Un mot! Je possède un petit bidet cauchois, pas cher, et qui vous serait bien utile pour vos tournées électorales?
GRUCHET.
Je les ferai à pied; merci!
HOMBOURG.
Une occasion, monsieur Gruchet!
GRUCHET.
Des occasions comme celles-là, on les retrouve!
HOMBOURG.
Je ne crois pas!
GRUCHET.
Il m'est, à présent, impossible...
HOMBOURG.
A votre service! (Il entre chez Rousselin.)
MUREL.
Pensez-vous que Rousselin eût fait cela? Cet homme, qui tient une auberge, va vous déchirer près de ses pratiques. Vous venez de perdre peut-être cinquante voix. Je suis fatigué de vous soutenir.
GRUCHET.
Du calme! j'ai eu tort! Admettons que je n'aie rien dit. C'est que vous veniez de m'agacer avec votre histoire de Rousselin qui, d'abord, n'est peut-être pas vraie. De qui la tenez-vous? A moins que lui-même... Ah! c'est plutôt une farce de votre invention, pour m'éprouver. (Rumeur dans la coulisse.)
MUREL.
Écoutez donc!
GRUCHET.
J'entends bien.
MUREL.
Le bruit se rapproche.
DES VOIX, dans la coulisse.
Gruchet! Gruchet!
FÉLICITÉ, apparaissant à gauche.
Monsieur, on vous cherche!
GRUCHET.
Moi?
FÉLICITÉ.
Oui, venez tout de suite.
GRUCHET.
Me voilà! (il sort précipitamment avec elle.--Le bruit augmente.)
MUREL, en s'en allant par la gauche.
Tout ce tapage! Qu'est-ce donc? (Il sort.)
SCÈNE VII.
ROUSSELIN, puis HOMBOURG.
ROUSSELIN, sortant de chez lui.
Ah! le peuple à la fin s'agite! pourvu que ce ne soit pas contre moi!
TOUS, criant dans le café.
Enfoncé, les bourgeois!
ROUSSELIN.
Voilà qui devient inquiétant.
GRUCHET, passant au fond et tâchant de se soustraire aux ovations.
Mes amis, laissez-moi! non! vraiment!
TOUS.
Gruchet! Vive Gruchet! notre député!
ROUSSELIN.
Comment, député?
HOMBOURG, sortant de chez Rousselin.
Parbleu! puisque Bouvigny se retire.
La bande s'éloigne.
ROUSSELIN.
Pas possible!
HOMBOURG.
Mais oui, le ministère est changé. Le préfet donne sa démission, et il vient d'écrire à Bouvigny pour l'engager à faire comme lui, à se démettre. (Il sort par où est sortie la bande.)
ROUSSELIN.
Eh bien, alors, il ne reste plus que... (La main sur la poitrine pour dire: moi.) Mais non! il y a encore Gruchet! (Rêvant.) Gruchet! (Apercevant Dodart qui entre.) Que me voulez-vous?
SCÈNE VIII.
ROUSSELIN, DODART.
DODART.
Je viens pour vous rendre un service.
ROUSSELIN.
De la part d'un féal de M. le comte, cela m'étonne!
DODART.
Vous apprécierez ma conduite plus tard. M. de Bouvigny ayant retiré sa candidature...
ROUSSELIN, brusquement.
Il l'a retirée? c'est vrai?
DODART.
Oui... pour des raisons...
ROUSSELIN.
Personnelles.
DODART.
Comment?
ROUSSELIN.
Je dis: il a eu des raisons, voilà tout!
DODART.
En effet; et permettez-moi de vous avertir d'une chose... capitale. Tous ceux qui s'intéressent à vous--je suis du nombre, n'en doutez pas--commencent à s'effrayer de la violence de vos adversaires!
ROUSSELIN.
En quoi?
DODART.
Vous n'avez donc pas entendu les cris insurrectionnels que poussait la bande Gruchet! Ce Catilina de village!...
ROUSSELIN, à part.
Catilina de village... Jolie expression! A noter!
DODART.
Il est capable, monsieur, de..., capable de tout! et d'abord, grâce à la démence du peuple, il deviendra peut-être un de nos tribuns.
ROUSSELIN, à part.
C'est à craindre!
DODART.
Mais les conservateurs n'ont pas renoncé à la lutte, croyez-le! D'avance leurs voix appartiennent à l'honnête homme qui offrirait des garanties. (Mouvement de Rousselin.) Oh! on ne lui demande pas de se poser en rétrograde; seulement quelques concessions... bien simples.
ROUSSELIN.
Et c'est ce diable de Murel!...
DODART.
Malheureusement, la chose est faite!
ROUSSELIN, rêvant.
Oui!
DODART.
Comme notaire et comme citoyen, je gémis sur tout cela! Ah! c'était un beau rêve que cette alliance de la bourgeoisie et de la noblesse cimentée en vos deux familles; et le comte me disait tout à l'heure,--vous n'allez pas me croire?...
ROUSSELIN.
Pardon!... je suis plein de confiance.
DODART.
Il me disait, avec ce ton chevaleresque qui le caractérise: «Je n'en veux pas du tout à M. Rousselin...»
ROUSSELIN.
Ni moi non plus, mon Dieu!
DODART.
«Et je ne demande pas mieux, s'il n'y trouve point d'inconvénient...»
ROUSSELIN.
Mais quel inconvénient?
DODART.
«Je ne demande pas mieux que de m'aboucher avec lui, dans l'intérêt du canton et de la moralité publique.»
ROUSSELIN.
Comment donc; je le verrai avec plaisir!
DODART.
Il est là! (A la cantonade.) Pstt! Avancez!...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, LE COMTE DE BOUVIGNY.
BOUVIGNY, saluant.
Monsieur!
ROUSSELIN, regardant autour de lui.
Je regarde si quelquefois...
BOUVIGNY.
Personne ne m'a vu! soyez sans crainte! Et acceptez mes regrets sur...
ROUSSELIN.
Il n'y a pas de mal...
DODART, en ricanant.
A reconnaître ses fautes, n'est-ce pas?
BOUVIGNY.
Que voulez-vous, l'amour peut-être exagéré de certains principes...
ROUSSELIN.
Moi aussi, monsieur, j'honore les principes!
BOUVIGNY.
Et puis la maladie de mon fils!
ROUSSELIN.
Il n'est pas malade; tantôt, ici même.
DODART.
Oh! fortement indisposé! Mais il a l'énergie de cacher sa douleur. Pauvre enfant! les nerfs! tellement sensible!
ROUSSELIN, à part.
Ah! je devine ton jeu, à toi; tu vas faire le mien! (Haut.) En effet, après avoir conçu des espérances...
BOUVIGNY.
Oh! certes!
ROUSSELIN.
Il a dû être peiné...
BOUVIGNY.
Désolé, monsieur!
ROUSSELIN.
De vous voir abandonner subitement cette candidature.
DODART, à part.
Il se moque de nous!
ROUSSELIN.
Lorsque vous aviez déjà un nombre de voix.
BOUVIGNY.
J'en avais beaucoup!
ROUSSELIN, souriant.
Pas toutes cependant.
DODART.
Parmi les ouvriers peut-être, mais dans les campagnes, énormément!
ROUSSELIN.
Ah! si on comptait!...
BOUVIGNY.
Permettez! D'abord la commune de Bouvigny où je réside m'appartient, n'est-ce pas? Ainsi que les villages de Saint-Léonard, Valencourt, la Coudrette.
ROUSSELIN, vivement.
Celui-là, non!
BOUVIGNY.
Pourquoi?
ROUSSELIN, embarrassé.
Je croyais!... (A part.) Murel m'avait donc trompé?
BOUVIGNY.
Je suis également certain de Grumesnil, Ypremesnil, les Arbois.
DODART, lisant une liste qu'il tire de son portefeuille.
Châtillon, Colange, Heurtaux, Lenneval, Bahurs, Saint-Filleul, le Grand-Chêne, la Roche-Aubert, Fortinet!
ROUSSELIN, à part.
C'est effroyable!
DODART.
Manicamp, Dehaut, Lampérière, Saint-Nicaise, Vieville, Sirvin, Château-Régnier, la Chapelle, Lebarrois, Mont-Suleau.
ROUSSELIN, à part.
Je ne savais donc pas la géographie de l'arrondissement!
BOUVIGNY.
Sans compter que j'ai des amis nombreux dans les communes de...
ROUSSELIN, accablé.
Oh! je vous crois, monsieur!
BOUVIGNY.
Ces braves gens ne savent plus que faire! Ils sont toujours à ma disposition, du reste,--m'obéissant comme un seul homme;--et si je leur disais... de voter pour... n'importe qui... pour vous, par exemple...
ROUSSELIN.
Mon Dieu! je ne suis pas d'une opposition tellement avancée...
BOUVIGNY.
Eh! eh! l'opposition est quelquefois utile!
ROUSSELIN.
Comme instrument de guerre, soit! Mais il ne s'agit pas de détruire, il faut fonder!
DODART.
Incontestablement, nous devons fonder!
ROUSSELIN.
Aussi ai-je en horreur toutes ces utopies, ces doctrines subversives!... N'a-t-on pas l'idée de rétablir le divorce, je vous demande un peu! Et la presse, il faut le reconnaître, se permet des excès...
DODART.
Affreux!
BOUVIGNY.
Nos campagnes sont infestées par un tas de livres.
ROUSSELIN.
Elles n'ont plus personne pour les conduire! Ah! il y avait du bon dans la noblesse; et là-dessus, je partage les idées de quelques publicistes de l'Angleterre.
BOUVIGNY.
Vos paroles me font l'effet d'une brise rafraîchissante; et si nous pouvions espérer...
ROUSSELIN.
Enfin, monsieur le comte (mystérieusement), la démocratie m'effraye! Je ne sais par quel vertige, quel entraînement coupable...
BOUVIGNY.
Vous allez trop loin!...
ROUSSELIN.
Non! j'étais coupable; car je suis conservateur, croyez-le, et peut-être quelques nuances seulement....
DODART.
Tous les honnêtes gens sont faits pour s'entendre.
ROUSSELIN, serrant la main de Bouvigny.
Bien sûr, monsieur le comte, bien sûr.
SCÈNE X.
LES MÊMES, MUREL, LEDRU, ONÉSIME, DES OUVRIERS.
MUREL.
Dieu merci! je vous trouve sans vos électeurs, mon cher Rousselin!
BOUVIGNY, à part.
Je les croyais fâchés!
MUREL.
En voici d'autres! Je leur ai démontré que les idées de Gruchet ne répondent plus aux besoins de notre époque; et, d'après ce que vous m'avez dit ce matin, vous serez de ceux-ci mieux compris; ce sont non seulement des républicains, mais des socialistes!
BOUVIGNY, faisant un bond.
Comment, des socialistes!
ROUSSELIN.
Il m'amène des socialistes!
DODART.
Des socialistes! Il ne faut pas que ma personnalité!... (Il s'esquive.)
ROUSSELIN, balbutiant.
Mais...
LEDRU.
Oui, citoyen! Nous le sommes!
ROUSSELIN.
Je n'y vois pas de mal!
BOUVIGNY.
Et tout à l'heure vous déclamiez contre ces infamies!
ROUSSELIN.
Permettez! il y a plusieurs manières d'envisager...
ONÉSIME, surgissant.
Sans doute, plusieurs manières...
BOUVIGNY, scandalisé.
Jusqu'à mon fils!
MUREL.
Que venez-vous faire ici, vous?
ONÉSIME.
J'ai entendu dire que l'on se portait chez M. Rousselin, et je voudrais lui affirmer que je partage à peu près... son système.
MUREL, à demi-voix.
Petit intrigant!
BOUVIGNY.
Je ne m'attendais pas, mon fils, à vous voir, devant l'auteur de vos jours, renier la foi de vos aïeux!
ROUSSELIN.
Très bien!
LEDRU.
Pourquoi très bien! Parce que monsieur est M. le comte, (à Murel, désignant Rousselin), et à vous croire, il demandait l'abolition de tous les titres!...
ROUSSELIN.
Certainement!
BOUVIGNY.
Comment? il demandait...
LEDRU.
Mais oui!
BOUVIGNY.
Ah! c'est assez!
ROUSSELIN, voulant le retenir.
Je ne peux pas rompre en visière brusquement. Beaucoup ne sont qu'égarés. Ménageons-les!
BOUVIGNY, très haut.
Pas de ménagements, monsieur! on ne pactise point avec le désordre; et je vous déclare net que je ne suis plus pour vous!--Onésime! (Il sort; son fils le suit.)
LEDRU.
Il était pour vous? Nous savons à quoi nous en tenir! Serviteur!
ROUSSELIN.
Pour soutenir mes convictions, je vous sacrifie un vieil ami de trente ans!
LEDRU.
On n'a pas besoin de sacrifices! Mais vous dites tantôt blanc, tantôt noir, et vous m'avez l'air d'un véritable... blagueur! Allons, nous autres, retournons chez Gruchet! Venez-vous, Murel?
MUREL.
Dans une minute, je vous rejoins!
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MUREL.
MUREL.
Il faut convenir, mon cher, que vous me mettez dans une position embarrassante!
ROUSSELIN.
Si vous croyez que je n'y suis pas?
MUREL.
Saperlotte, il faudrait cependant vous résoudre! Soyez d'un côté, soyez de l'autre! Mais décidez-vous! finissons-en!
ROUSSELIN.
Pourquoi toujours ce besoin d'être emporte-pièce, exagéré? Est-ce qu'il n'y a pas dans tous les partis quelque chose de bon à prendre?
MUREL.
Sans doute, leurs voix!
ROUSSELIN.
Vous avez un esprit, ma parole d'honneur! une délicatesse!... ah! je ne m'étonne pas qu'on vous aime!
MUREL.
Moi? et qui donc?
ROUSSELIN.
Innocent! une demoiselle du nom de Louise.
MUREL.
Quel bonheur! merci! merci! Maintenant, je vais m'occuper de vous gaillardement! J'affirmerai qu'on ne vous a pas compris. Une dispute de mots, une erreur. Quant à l'Impartial...
ROUSSELIN.
Là, vous êtes le maître!
MUREL.
Pas tout à fait! Nous dépendons de Paris, qui donne le mot d'ordre. Vous deviez même être éreinté!
ROUSSELIN.
Décommandez l'éreintement!
MUREL.
Sans doute. Mais comment tout de suite prêcher à Julien le contraire de ce qu'on lui a dit?
ROUSSELIN.
Que faire?
MUREL.
Attendez donc! Il y a chez vous quelqu'un dont peut-être l'influence...
ROUSSELIN.
Qui cela?
MUREL.
Miss Arabelle! D'après certaines paroles qu'elle m'a dites, j'ai tout lieu de croire que ce jeune poète l'intéresse...
ROUSSELIN, riant.
La pièce de vers serait-elle pour l'Anglaise?
MUREL.
Je ne connais pas les vers, mais je crois qu'ils s'aiment.
ROUSSELIN.
J'en étais sûr! Jamais de la vie, je ne me trompe! Du moment que ma fille n'est pas en jeu, je ne risque rien; et je me moque pas mal après tout si... Il faut que j'en parle à ma femme. Elle doit être là précisément.
MUREL.
Moi, pendant ce temps-là, je vais essayer de ramener ceux que votre tiédeur philosophique a un peu refroidis.
ROUSSELIN.
N'allez pas trop loin cependant, de peur que Bouvigny de son côté...
MUREL.
Ah! il faut bien que je rebadigeonne votre patriotisme! (Il sort.)
ROUSSELIN, seul.
Tâchons d'être fin, habile, profond!
SCÈNE XII.
ROUSSELIN, MADAME ROUSSELIN, MISS ARABELLE.
ROUSSELIN, à Arabelle.
Ma chère enfant,--car mon affection toute paternelle me permet de vous appeler ainsi,--j'attends de vous un grand service; il s'agirait d'une démarche près de M. Julien!
ARABELLE, vivement.
Je peux la faire!
MADAME ROUSSELIN, avec hauteur.
Ah! comment cela?
ARABELLE.
Il fume son cigare tous les soirs sur cette promenade. Rien de plus facile que de l'aborder.
MADAME ROUSSELIN.
Vu les convenances: ce serait plutôt à moi.
ROUSSELIN.
En effet, c'est plutôt à une femme mariée.
ARABELLE.
Mais je veux bien!
MADAME ROUSSELIN.
Je vous le défends, mademoiselle!
ARABELLE.
J'obéis, madame! (A part, en remontant.) Qu'a-t-elle donc à vouloir m'empêcher?... Attendons! (Elle disparaît.)
MADAME ROUSSELIN.
Tu as parfois, mon ami, des idées singulières; charger l'institutrice d'une chose pareille! car c'est pour ta candidature, j'imagine?
ROUSSELIN.
Sans doute! Et moi, je trouvais que miss Arabelle, précisément à cause de son petit amour, dont je ne doute plus, pouvait fort bien...
MADAME ROUSSELIN.
Ah! tu ne la connais pas. C'est une personne à la fois violente et dissimulée, cachant sous des airs romanesques une âme qui l'est fort peu; et je sens qu'il faut se méfier d'elle...
ROUSSELIN.
Tu as peut-être raison? Voici Julien! Tu comprends, n'est-ce pas, tout ce qu'il faut lui dire?
MADAME ROUSSELIN.
Oh! je saurai m'y prendre!
ROUSSELIN.
Je me fie à toi! (Rousselin s'éloigne, après avoir salué Julien. La nuit est venue.)
SCÈNE XIII.
MADAME ROUSSELIN, JULIEN.
JULIEN, apercevant madame Rousselin.
Elle! (Il jette son cigare.) Seule! Comment faire? (Saluant.) Madame!
MADAME ROUSSELIN.
M. Duprat, je crois?
JULIEN.
Hélas! oui, madame.
MADAME ROUSSELIN.
Pourquoi, hélas?
JULIEN.
J'ai le malheur d'écrire dans un journal qui doit vous déplaire.
MADAME ROUSSELIN.
Par sa couleur politique, seulement.
JULIEN.
Si vous saviez combien je méprise les intérêts qui m'occupent!
MADAME ROUSSELIN.
Mais les intelligences d'élite peuvent s'appliquer à tout sans déchoir. Votre dédain, il est vrai, n'a rien de surprenant. Quand on écrit des vers aussi... remarquables...
JULIEN.
Ce n'est pas bien ce que vous faites là, madame! Pourquoi railler?
MADAME ROUSSELIN.
Nullement! Malgré mon insuffisance peut-être, je vous crois un avenir...
JULIEN.
Il est fermé par le milieu où je me débats. L'art pousse mal sur le terroir de la province. Le poète qui s'y trouve et que la misère oblige à certains travaux est comme un homme qui voudrait courir dans un bourbier. Un ignoble poids, toujours collé à ses talons, le retient; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant quelque chose d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous! Pour se consoler de ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera; puis les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive doucement à la résignation, cette forme tranquille du désespoir.
MADAME ROUSSELIN.
Je comprends et je vous plains!
JULIEN.
Ah! madame, que votre pitié est douce! bien qu'elle augmente ma tristesse!
MADAME ROUSSELIN.
Courage! le succès, plus tard, viendra.
JULIEN.
Dans mon isolement, est-ce possible?
MADAME ROUSSELIN.
Au lieu de fuir le monde, allez vers lui! Son langage n'est pas le vôtre, apprenez-le! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est naturellement à l'état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux! Quant à vos pensées intimes, n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...
JULIEN.
Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, madame!
MADAME ROUSSELIN.
Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile, et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude! Mais il est tard; au plaisir de vous revoir, monsieur! (Elle remonte.)
JULIEN.
Oh! restez! au nom du ciel, je vous en conjure! Voilà si longtemps que je l'espère, cette occasion. Je cherchais des ruses inutilement pour arriver jusqu'à vous! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre? Dites-le! j'obéirai.
MADAME ROUSSELIN.
Quel dévouement!
JULIEN.
Mais vous occupez ma vie! Quand, pour respirer plus à l'aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant de convoitise! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête, et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu! Bien souvent je suis venu devant cette grille pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition!--Ne me chassez pas! Pardonnez-moi! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment!
MADAME ROUSSELIN.
Calmez-vous, monsieur!... Cette exagération...
JULIEN.
Ah! c'est que je suis de 1830, moi! J'ai appris à lire dans Hernani, et j'aurais voulu être Lara! J'exècre toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre des maîtres gonfle mon cœur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a de plus beau; et le reste du monde, au loin, me paraît une dépendance de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre tête, la nuit, pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder!
MADAME ROUSSELIN.
La littérature vous emporte, monsieur! Quelle confiance une femme peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il faudrait au moins promettre...
JULIEN.
Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien! On ne repousse pas un tel amour!
MADAME ROUSSELIN.
Ma hardiesse à vous écouter m'étonne moi-même. Les gens d'ici sont méchants, monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre!... Le scandale...
JULIEN.
Ne craignez rien! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, j'aurai l'air indifférent; et si je me présente chez vous...
MADAME ROUSSELIN.
Mais, mon mari... monsieur.
JULIEN.
Ne me parlez pas de cet homme!
MADAME ROUSSELIN.
Je dois le défendre.
JULIEN.
C'est ce que j'ai fait,--par amour pour vous!
MADAME ROUSSELIN.
Il l'apprendra; vous n'aurez pas à vous repentir de votre générosité.
JULIEN.
Laissez-moi me mettre à vos genoux, afin que je vous contemple de plus près. J'exécuterai, madame, tout ce qu'il vous plaira! et valeureusement, n'en doutez pas; me voilà devenu fort! Je voudrais épandre sur vos jours, avec les ivresses de la terre, tous les enchantements de l'art, toutes les bénédictions du ciel.
MISS ARABELLE, cachée derrière un arbre.
J'en étais sûre!
MADAME ROUSSELIN.
J'attends de vous une preuve immédiate de complaisance, d'affection...
JULIEN.
Oui, oui!
SCÈNE XIV.
LES MÊMES, MISS ARABELLE, puis MUREL et GRUCHET, à la fin ROUSSELIN.
MADAME ROUSSELIN, remontant.
On vient! il faut que je rentre.
JULIEN.
Pas encore!
GRUCHET, au fond, poursuivant Murel.
Alors, rendez-moi mon argent!
MUREL, continuant à marcher.
Vous m'ennuyez!
GRUCHET.
Polisson!
MUREL, lui donnant un soufflet.
Voleur!
ROUSSELIN, en entrant, qui a entendu le bruit du soufflet.
Qu'est-ce donc?
JULIEN, à madame Rousselin.
Oh! cela seulement! (Il lui applique sur la main un baiser sonore.)
MISS ARABELLE reconnaît Julien.
Ah!
ROUSSELIN.
Que se passe-t-il? (Apercevant miss Arabelle qui s'enfuit.) Arabelle! demain, je la flanque à la porte!
ACTE TROISIÈME
Au Salon de Flore. L'intérieur d'un bastringue. En face, et occupant tout le fond, une estrade pour l'orchestre. Il y a dans le coin de gauche une contre-basse. Attachés au mur, des instruments de musique; au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l'estrade une table avec une chaise; deux autres tables des deux côtés. Une petite estrade plus basse est au milieu, devant l'autre. Toute la scène est remplie de chaises. A une certaine hauteur un balcon, où l'on peut circuler.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROUSSELIN, seul, à l'avant-scène, puis UN GARÇON DE CAFÉ.
Si je comparais l'anarchie à un serpent, pour ne pas dire hydre? Et le pouvoir... à un vampire? Non, c'est prétentieux! Il faudrait cependant intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme: «fermer l'ère des révolutions, camarilla, droits imprescriptibles, virtuellement»; et beaucoup de mots en isme: «parlementarisme, obscurantisme!...»
Calmons-nous! un peu d'ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt; on a constitué le bureau hier au soir. Le voilà; le bureau! Ici, la place du Président (il montre la table, au milieu); des deux côtés, les deux secrétaires, et moi, au milieu, en face du public!... Mais sur quoi m'appuierai-je? Il me faudrait une tribune! Oh! je l'aurai, la tribune! En attendant... (Il va prendre une chaise et la pose devant lui, sur la petite estrade.) Bien! et je placerai le verre d'eau,--car je commence à avoir une soif abominable--je placerai le verre d'eau là! (Il prend le verre d'eau qui se trouve sur la table du Président et le met sur sa chaise.) Aurai-je assez de sucre? (Regardant le bocal qui en est plein.) Oui!
Tout le monde est assis. Le Président ouvre la séance, et quelqu'un prend la parole. Il m'interpelle pour me demander... par exemple... Mais d'abord qui m'interpelle? Où est l'individu? A ma droite, je suppose! Alors je tourne la tête brusquement! Il doit être moins loin? (Il va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet... Si j'avais pris mon habit? C'est plus commode pour le bras! Une redingote vaut mieux, à cause de la simplicité. Cependant le peuple, on a beau dire, aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate? (Il se regarde dans une petite glace à main, qu'il retire de sa poche.) Le col un peu plus bas. Pas trop cependant; on ressemble à un chanteur de romance. Oh! ça ira--avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir! C'est égal! Voilà une peur qui m'empoigne... et j'éprouve à l'épigastre... (Il boit.) Ce n'est rien! Tous les grands orateurs ont cela à leurs débuts! Allons, pas de faiblesse, ventrebleu! un homme en vaut un autre, et j'en vaux plusieurs! Il me monte à la tête... comme des bouillons! et je me sens, ma parole, un toupet infernal!
«Et c'est à moi que ceci s'adresse, monsieur!» Celui-là est en face; marquons-le. (Il dérange une chaise et la pose au milieu.) «A moi que ceci s'adresse, à moi!» Avec les deux mains sur la poitrine, en me baissant un peu. «A moi, qui, pendant quarante ans... à moi, dont le patriotisme... à moi que... à moi pour lequel...» puis, tout à coup: «Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!» Et on reste sans bouger! (Rousselin garde la tête en haut, l'index de la main droite vers le sol.) Il réplique: «Vos preuves alors! donnez vos preuves! Ah! prenez garde! On ne se joue pas de la crédulité publique!» Il ne trouve rien. «Vous vous taisez! ce silence vous condamne! J'en prends acte!» Un peu d'ironie maintenant! On lui lance quelque chose de caustique, avec un rire de supériorité. «Ah! ah!» Essayons le rire de supériorité. «Ah! ah! ah! je m'avoue vaincu, effectivement! Parfait!» Mais deux autres qui sont là (Rousselin déplace deux chaises)--Je les reconnaîtrai--s'écrient que je m'insurge contre nos institutions, ou n'importe quoi. Alors d'un ton furieux: «Mais vous niez le progrès!» Développement du mot progrès: «Depuis l'astronome avec son télescope qui, pour le hardi nautonier... jusqu'au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l'artiste dont l'inspiration...» Et je continue jusqu'à une phrase, où je trouve le moyen d'introduire le mot «bourgeoisie». Tout de suite: éloge de la bourgeoisie, le tiers État, les cahiers, 89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien-être par l'ascension progressive des classes moyennes. Mais un ouvrier: «Eh bien! et le peuple, qu'en faites-vous?» Je pars: «Ah! le peuple, il est grand»; et je le flagorne, je lui en fourre par-dessus les oreilles! J'exalte Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les tailleurs sont flattés. Et après que j'ai tonné contre la corruption des riches: «Que lui reproche-t-on, au peuple? c'est d'être pauvre!» Tableau enragé de sa misère; bravos! «Ah! pour qui connaît ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire! Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l'ouvrier! parce que son étreinte, pour être un peu rude, n'en est que plus sympathique! parce que toutes les différences de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci! surannées, et que rien n'est comparable à l'affection d'un homme de cœur!...» Et je me tape sur le cœur! bravo! bravo! bravo! (Rousselin claque des mains en tournoyant.)
UN GARÇON DE CAFÉ.
Monsieur Rousselin, ils arrivent!
ROUSSELIN.
Retirons-nous, que je n'aie pas l'air... Aurai-je le temps d'aller chercher mon habit?... Oui!--en courant! (Il sort.)
SCÈNE II.
TOUS LES ÉLECTEURS, VOINCHET, MARCHAIS, HOMBOURG, HEURTELOT, ONÉSIME, LE GARDE CHAMPÊTRE, BEAUMESNIL, LEDRU, LE PRÉSIDENT, puis ROUSSELIN, puis MUREL.
VOINCHET.
Ah! nous sommes nombreux. Ce sera drôle, à ce qu'il paraît.
LEDRU.
Pour une réunion politique, on aurait dû choisir un endroit plus convenable que le Salon de Flore.
BEAUMESNIL.
Puisqu'il n'y en a pas d'autres dans la localité! Qui est-ce que vous nommerez, monsieur Marchais?
MARCHAIS.
Mon Dieu, Rousselin! C'est encore lui, après tout...
LEDRU.
Moi j'ai résolu de faire un vacarme...
VOINCHET.
Tiens! le fils de Bouvigny.
BEAUMESNIL.
Le père est plus finaud, il ne vient pas.
LE PRÉSIDENT.
En séance!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
En séance!
LE PRÉSIDENT.
Messieurs! nous avons à discuter les mérites de nos deux candidats pour les élections de dimanche. Aujourd'hui vous vous occuperez de l'honorable M. Rousselin, et demain soir, de l'honorable M. Gruchet. La Séance est ouverte. (Rousselin, en habit noir, sort d'une petite porte derrière le président, fait des salutations et reste debout au milieu de l'estrade.)
VOINCHET.
Je demande que le candidat nous parle des chemins de fer.
ROUSSELIN, après avoir toussé et pris un verre d'eau.
Si on avait dit du temps de Charlemagne ou même de Louis XIV, qu'un jour viendrait, où, en trois heures, il serait possible d'aller...
VOINCHET.
Ce n'est pas ça! Êtes-vous d'avis qu'on donne une allocation au chemin de fer qui doit passer par Saint-Mathieu, ou bien à un autre qui couperait Bonneval--idée cent fois meilleure?
UN ÉLECTEUR.
Saint-Mathieu est plus à l'avantage des habitants! Déclarez-vous pour celui-là, monsieur Rousselin!
ROUSSELIN.
Comment ne serais-je pas pour le développement de ces gigantesques entreprises qui remuent des capitaux, prouvent le génie de l'homme, apportent le bien-être au sein des populations!
HOMBOURG.
Pas vrai, elles les ruinent!
ROUSSELIN.
Vous niez donc le progrès? monsieur, le progrès, qui depuis l'astronome...
HOMBOURG.
Mais les voyageurs?...
ROUSSELIN.
Avec son télescope...
HOMBOURG.
Ah! si vous m'empêchez!...
LE PRÉSIDENT.
La parole est à l'interpellant.
HOMBOURG.
Les voyageurs ne s'arrêteront plus dans nos pays.
VOINCHET.
C'est parce qu'il tient une auberge!
HOMBOURG.
Elle est bonne, mon auberge!
TOUS.
Assez! assez! (Les voisins de Hombourg le font se rasseoir.)
LE PRÉSIDENT.
Pas de violence, messieurs!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Silence!
HOMBOURG.
Voilà comme vous défendez nos intérêts!
ROUSSELIN.
J'affirme!...
HOMBOURG.
Mais vous perdez le roulage!
UN ÉLECTEUR.
Il soutiendra le libre échange!
ROUSSELIN.
Sans doute! Par la transmission des marchandises, un jour la fraternité des peuples...
UN ÉLECTEUR.
Il faut admettre les laines anglaises! Proclamez l'affranchissement de la bonneterie!
ROUSSELIN.
Et tous les affranchissements!
LES ÉLECTEURS.
(Côté droit.) Oui! oui! (Côté gauche.) Non! non! à bas!
ROUSSELIN.
Plût au ciel que nous puissions recevoir en abondance les céréales, les bestiaux!
UN AGRICULTEUR en blouse.
Eh bien, vous êtes gentil pour l'agriculture!...
ROUSSELIN.
Tout à l'heure je répondrai sur le chapitre de l'agriculture! (Il se verse un verre d'eau.--Silence.)
HEURTELOT, apparaissant en haut, au balcon.
Qu'est-ce que vous pensez des hannetons?
TOUS, riant.
Ah! ah! ah!
LE PRÉSIDENT.
Un peu de gravité, messieurs!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Pas de désordre! Au nom de la loi, assis! (Le calme se rétablit.)
MARCHAIS, poussé par des voisins.
Monsieur Rousselin, nous voudrions savoir votre idée sur les impôts.
ROUSSELIN.
Les impôts, mon Dieu... certainement, sont pénibles... mais indispensables... C'est une pompe,--si je puis m'exprimer ainsi,--qui aspire du sein de la terre un élément fertilisateur pour le répandre sur le sol. Reste à savoir si les moyens répondent au but... et si, en exagérant... on n'arriverait pas quelquefois à tarir...
LE PRÉSIDENT, se penchant vers lui.
Charmante comparaison!
VOINCHET.
La propriété foncière est surchargée!
HEURTELOT.
On paye plus de trente sous de droits pour un litre de cognac?
LEDRU.
La flotte nous dévore!
BEAUMESNIL.
Est-ce qu'on a besoin d'un Jardin des Plantes?
ROUSSELIN.
Sans doute! sans doute! sans doute! il faudrait apporter d'immenses, d'immenses économies!
TOUS.
Très bien!
ROUSSELIN.
D'autre part, le gouvernement lésine, tandis qu'il devrait...
BEAUMESNIL.
Élever les enfants pour rien!
MARCHAIS.
Protéger le commerce!