L'AGRICULTEUR.
Encourager l'agriculture!
ROUSSELIN.
Bien sûr!
BEAUMESNIL.
Fournir l'eau et la lumière gratuitement dans chaque maison!
ROUSSELIN.
Peut-être, oui!
HOMBOURG.
Vous oubliez le roulage dans tout ça!
ROUSSELIN.
Oh! non, non pas! Et permettez-moi de résumer en un seul corps de doctrine, de prendre en faisceau...
LEDRU.
On connaît votre manière d'enguirlander le monde! Mais si vous aviez devant vous Gruchet...
ROUSSELIN.
C'est à moi que vous comparez Gruchet! à moi!... qu'on a vu pendant quarante ans... à moi dont le patriotisme...--Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!
LEDRU.
Oui, je le compare à vous!
ROUSSELIN.
Ce Catilina de village!
HEURTELOT, au balcon.
Qu'est-ce que c'est, Catilina?
ROUSSELIN.
C'était un célèbre conspirateur qui, à Rome...
LEDRU.
Mais Gruchet ne conspire pas!
Ensemble, confusément.
HEURTELOT.
Êtes-vous de la police?
TOUS, à droite.
Il en est! il en est!
TOUS, à gauche.
Non, il n'en est pas! (Vacarme.)
ROUSSELIN.
Citoyens! de grâce! Citoyens! Je vous en prie! de grâce! écoutez-moi!
MARCHAIS.
Nous écoutons! (Rousselin cherche à dire quelque chose et reste muet. Rires de la foule.)
TOUS, riant.
Ah! ah! ah!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Silence!
HEURTELOT.
Il faut qu'il s'explique sur le droit au travail.
TOUS.
Oui! oui! le droit au travail!
ROUSSELIN.
On a écrit là-dessus des masses de livres. (Murmures.) Ah! vous m'accorderez qu'on a écrit, à ce propos, énormément de livres. Les avez-vous lus?
HEURTELOT.
Non!
ROUSSELIN.
Je les sais par cœur! Et si, comme moi, vous aviez passé vos nuits dans le silence du cabinet, à...
HEURTELOT.
Assez causé de vous! Le droit au travail!
TOUS.
Oui, oui, le droit au travail!
ROUSSELIN.
Sans doute, on doit travailler!
HEURTELOT.
Et commander de l'ouvrage!
MARCHAIS.
Mais si on n'en a pas besoin?
ROUSSELIN.
N'importe!
MARCHAIS.
Vous attaquez la propriété!
ROUSSELIN.
Et quand même?
MARCHAIS, se précipitant sur l'estrade.
Ah! vous me faites sortir de mon caractère.
ÉLECTEURS, de droite.
Descendez! descendez!
ÉLECTEURS, de gauche.
Non! qu'il y reste!
ROUSSELIN.
Oui! qu'il demeure! J'admets toutes les contradictions! Je suis pour la liberté! (Applaudissements à droite. Murmures à gauche; il se retourne vers Marchais.) Le mot vous choque, monsieur? c'est que vous n'en comprenez point le sens économique, la valeur... humanitaire! La presse l'a élucidée pourtant! et la presse--rappelons-le, citoyens--est un flambeau, une sentinelle qui...
BEAUMESNIL.
A la question!
MARCHAIS.
Oui, la propriété!
ROUSSELIN.
Eh bien! je l'aime comme vous; je suis propriétaire. Vous voyez donc que nous sommes d'accord!
MARCHAIS, embarrassé.
Cependant... hum!... cependant...
LEDRU.
Ah! l'épicier! (Tout le monde rit.)
ROUSSELIN.
Encore un mot! je vais le convaincre! (A Marchais.) On doit,--n'est-il pas vrai,--on doit, autant que possible, démocratiser l'argent, républicaniser le numéraire. Plus il circule, plus il en tombe dans la poche du peuple, et par conséquent dans la vôtre. Pour cela, on a imaginé le crédit.
MARCHAIS.
Il ne faut pas trop de crédit?
ROUSSELIN.
Parfait! Oh! très bien!
LEDRU.
Comment! pas de crédit?
ROUSSELIN, à Ledru.
Vous avez raison; car si l'on ôte le crédit, plus d'argent, et d'autre part, c'est l'argent qui fait la base du crédit; les deux termes sont corrélatifs! (Secouant fortement Marchais.) Comprenez-vous que les deux termes soient corrélatifs? Vous vous taisez? ce silence vous condamne, j'en prends acte!
TOUS.
Assez! assez! (Marchais regagne sa place.)
ROUSSELIN.
Ainsi se trouve résolue, citoyens, l'immense question du travail! En effet, sans propriété, pas de travail! Vous faites travailler parce que vous êtes riche, et sans travail, pas de propriété. Vous travaillez, non seulement pour devenir propriétaires, mais parce que vous l'êtes! Vos œuvres font du capital, vous êtes capitalistes.